La journée du 8 Octobre 1870 à Saint-Quentin
Par M. Bernard FLEURY (transcription par Jean Gape)
Cet épisode, court mais
glorieux, de l’histoire de Saint-Quentin reste, en fait, l’une des rare victoire remportées par nos armes lors de la guerre
franco-prusienne.
Cela vaut tout de même la
peine d’en parler !
Et, nous espérons que le
récit de cette aventure, assez héroïque, modérément tragique, – et même sous
certains aspects – , comique et théâtrale, en
définitive à mettre à l’actif de nos concitoyens de l’époque, intéressera les
Saint-Quentinois de fraîche date, qui franchissent peut-être chaque jour les
feux tricolores de la place du « huit-Octobre », ou empruntent cette
modeste rue qui à nom « Anatole de la forge » sans connaître les
raisons de ces appellations.
Au moment de la déclaration
de la guerre à la Prusse, en 1870, Saint-Quentin est en pleine élection
municipale. Et la campagne allait bon train entre 49 listes !
La guerre commence, et
c’est la défaite de Wissembourg, qui précède le désastre de Sedan.
On avait eu le temps,
cependant, de procéder au scrutin, le 7 août, et de reconduire M.
Huet-Jacquemin dans ses fonctions de maire.
C’est à lui qu’il
appartient d’annoncer à ses concitoyens, le 6 septembre, la proclamation de la
république.
Mais l’ennemi, venant de
l’Est et investissant Paris en même temps qu’il se dirige vers le Nord,
s’approche de la Picardie.
Le sous-préfet de
Saint-Quentin, M. Vaudichon, reçoit vers le 10 Septembre l’ais que des
cavaliers prussiens sont aux portes de Laon. C’est l’avant-garde de la 6eme
division de cavalerie du duc de Mecklembourg. La préfecture est bientôt
investie. Alors, à Saint-Quentin, on s’organise, on s’organise :
équipements d’ambulance, distribution de numéraires, etc.… On célèbre aussi les
obsèques du premier soldat français blessé et venue
mourir à l’hospice.
Et surtout on s’occupe de
mettre
Leur choix se porte sur
M.Gabriel Dufayel, employé au chemin de fer du Nord, ancien sous-officier qui
avait gardé des allures militaires dans la vie civile. Le choix de ses
collègues se révéla d’ailleurs extrêmement heureux, car Dufayel allait montrer,
les jours suivants, de l’autorité et de l’ardeur, en même temps qu’un sens aigu
des responsabilités et de l’organisation.
Le nouveau commandant
s’applique aussitôt à équiper et entraîner ses compagnies, fort bien secondé en
l’occurrence par son adjudant-major. M.Tauzein, dans le civil vérificateurs des
poids et mesures.
De nombreux volontaires
viennent grossir les rangs. Et ce n’est pas le moindre souci du commandement, car
il y a parmi eux des braillards et des ivrognes a qui
le fait de donner une arme constitue pour les autres un danger permanent.
A la garde nationale
s’associent les pompiers, commandés par M.Baston, revenus à Saint-Quentin le 20
août après avoir été un moment envoyés en renfort à Paris. Leur troupe est
solide, disciplinée et efficace.
Le 18 septembre arrive à
Saint-Quentin un personnage curieux et pittoresque, dont le nom va resté
attaché à l’épisode du 8 octobre, car son rôle y fut déterminant. Il s’agite
d’Anatole de la Forge, nommé préfet par le gouvernement de la défense
nationale, auquel on prescrit de se rendre à Saint-Quentin, promu chef-lieu du
département puisque Laon est aux mains de l’ennemi.
La Forge avait acquît sous
l’empire une petite notoriété en tant que journaliste d’opposition, spécialisé
dans la défense des peuples opprimés…
De souche authentiquement
(sa famille était de la région d’Arras et avait eu maille à partir avec les
révolutionnaires). Le préfet devait sa nomination à des opinions politiques en
concordance avec celles du nouveau gouvernement.
Débarquant de la gare, en
uniforme, avec écharpe en bandoulière et épée au coté, il monte à pied la rue
d’Isle, demande son chemin à une vielle femme qui pensa en tomber de saisissement
quand il lui dit être le nouveau préfet, et parvient ainsi, sans autre forme de
procès, à l’hôtel de la sous-préfecture.
Tel était l’homme :
naïf, glorieux et bon enfant, mais patriote convaincu de la nécessité de
défendre le territoire nationale contre l’envahisseur.
Sans attendre, il se met à
rédiger de nombreuses proclamations : tous les termes d’usage, en pareil
cas, s’y trouvent : « Patrie en danger… organisons la résistance…
le patriotisme de la population laborieuse…
défense de la république jusqu'à la mort, etc.… »
Il fait même au balcon de
l’hôtel de ville un discours aussi enflammé que mémorable. Sa fougue y est
telle, que M. Malézieux, le député doit même le retenir par les pans de son
habit pour l’empêcher de tomber tandis qu’il embrasse les plis du drapeau après
avoir, bien sûr, rappelé à la foule la célèbre phrase de Lamartine sur
l’emblème tricolore.
En somme, tout ce qui
s’impose pour réchauffer l’enthousiasme d’une population, certes un peu
inquiète, mais qui n’en applaudit pas moins à tout rompre.
Le 20 septembre, comme le
danger se précise, le gouvernement dissout les conseils municipaux et les
remplace par des commissions provisoires.
Celle de Saint-Quentin
comprend, sous la présidence du député Maléziuex, les nommés Dufour, Bernard,
Querette, Mariolle-Pinquet, Cordier, Souplet, Lecocq, Poette, Duclos-Gambier,
Le Caisne et Zillhardt ( ce dernier ayant été choisi
par opportunité, en raison de son origine Alsacienne et capable, en
conséquence, de parlementer avec l’ennemie).
Le préfet, conscient de sa
mission, se rend successivement à La Fère, puis à Guise, pour visiter les
travaux de défense éloignée.
Il poste, au passage, un
guetteur à
Le 8 octobre, de bonne heure
dans la matinée, la commission provisoire avertie de l’approche des Allemands,
se déclare en session permanente. Et une délégation se rend chez le préfet pour
obtenir des indications.
Car au fond, malgré une
attitude apparemment résolue, on était assez inquiet des déclarations des jours
précédents ; et se défendre « jusqu'à la mort » paraissait à
certains aller au delà de ce que la nation pouvait raisonnablement exiger.
D’ailleurs le Préfet, tout
en maintenant des instructions qu’il venait de recevoir, à la fois du
commissaire général du Nord et du général commandant la 3éme D.M., et par
lesquelles ces hautes personnalités, tout en félicitant de son dynamisme et de
son patriotisme et en espérant de Saint-Quentin une défense plus qu’honorable,
ne semblent pas exclure l’hypothèse que l’on soit obligé d’admettre la
supériorité ennemie et de subir sa loi.
La commission remercie M.
de la Forge de ses indications et se retire après avoir été avertie que les
Prussiens se trouvaient à Ribemont dés 7 heures du matin.
Peu après, on entend au
loin les premiers coups de feu.
A partir de ce moment là,
la commission estime que ses pouvoirs se bornent aux affaires civiles et s’en
remet pour le reste aux autorités
militaires, en l’espèce M. De la Forge et Dufayel.
Ce n’est pas pour autant
que sa position va être commode et confortable toute la journée.
Bien au contraire, ses
membres vont être harcelés en tous sens, entre le préfet qui parlait de
« s’ensevelir dans les ruines », les braillards qui ne cherchaient
qu’à profiter de toutes les occasions de désordre, et les porteurs de fausses
ou de vraies nouvelles.
On se plait à reconnaître
qu’ils s’en sont bien tirés étant restés constamment « sur la
brèche ».
Revenons-en maintenant aux
faits proprement dits de cette journée héroïque. Le mieux, en l’occurrence, est
de donner d’abord la parole à l’adversaire : le journal du G.Q.G. prussien
relate, aux date du 7 et 8 octobre 1870 : « par ordre du gouverneur
général de Reims, une petite expédition fut dirigée de Laon vers Saint-Quentin,
mais n’eut pas de succès, cette ville étant fortement occupée ».
Ce serait entièrement vrai
si le rédacteur avait ajouté : « par
En fait, les Allemands
engagent dans l’opération des troupes dites « d’étapes » chargées
d’occuper le terrain entre les points conquis par les unités combattantes de
choc.
Sous le commandement du
colonel Von Kahlem se trouvant réunis pour ce raid 300 dragons de Mecklembourg
et une compagnie et demi de la Landwehr de Kouters.
La colonne s’ébranle, et
dés son départ de Laon, elle est précédée d’un certain Rousseau qui, ayant un
frère à Saint-Quentin, décide de le prévenir et saute, a cet effet, dans sons cabriolet. Il en eut d’ailleurs largement
le temps car l’ennemi fit halte le soir à Ribemont.
Voici comment est
organisée la défense de Saint-Quentin : une première barricade à été élevée
par nos héros, a cheval sur la rue de La Fère et le chemin de Neuville à
hauteur de l’usine Pasquin : une deuxième, rue de Guise,
C’est la 3éme compagnie du Capitaine Vouriot (marchand de
papiers peints) qui en a
Pour empêcher l’ennemi de
passer le pont de Rouvroy, on avait creusé une large tranchée
entre deux marais infranchissables et placé, là 5éme Compagnie du Capitaine
Basquin, et la 1ér Compagnie du Capitaine Herbert.
Derrière en renfort, au
chemin de Rouvroy, se trouve la 4éme Compagnie du Capitaine Demanet. La 6éme
Compagnie est au cimetière nord, la 7éme Compagnie au faubourg Saint-Jean et la
8éme Compagnie à Remicourt.
Déjà, le 7 au soir, ont
avait battu la générale et tout le monde s’était précipité a son poste. Mais la
nuit ayant été froide, pluvieux et parfaitement calme, le 8 au matin, on
congédie les hommes en ne laissant que des postes de garde.
Ce même samedi matin du 8,
les maraîchers des environs, comme de coutume, envahissent
Les défenseurs regagnent
leurs postes.
Seul ennui : le
préfet avait fait distribuée des armes à tort et à travers et beaucoup trop de
gens munis de fusils commencement à parcourir en tout sens les rues de la
ville, créant un réel danger à cause de leur excitation et de leur maladresse.
Le Lieutenant de pompiers
Lafont, envoyé en reconnaissance au-delà du petit Neuville, aperçoit l’ennemie
qui arrive dans les champs.
Il fait ouvrir le feu à
C’est dans cette phase du
combat que tombe la première victime, un certain Lecompte, qui, la cuisse
brisée, reste sur le terrain et, pris par un franc tireur, est achevé d’un coup
de baïonnette. (A noter que les onze enfants que laisse ce veuf seront adoptes
par la ville).
Et bientôt, les prussiens
passant à l’usine Basquin, parviennent devant la grande barricade du canal. A
ce moment là, le préfet de La Forge donne l’ordre de détruire le pont. On lui
obéit, mais à contre-cœur et après bien des hésitations.
M. Vouriot, commandant
l’obstacle principale, a disposé son monde d’habile façon. Et il est aidé dans
sa tâche par deux civils, excellents tireurs. MM. Bosquette, l’armurier bien
connu Cherfils, qui du haut d’une maison font feu sur les prussiens évaluant dans
les marais d’Harly.
Les soldats ennemis,
occupant la gare, se déplacent derrière des palissades qui se trouvant là, ils
ont pénétré dans quelques cabaret tout autour et il s’ensuit des scènes de
brutalité sans conséquences bien graves.
La fusillade fait une
deuxième victime. Le garde national Martin, tué net sur la barricade par une
balle à
M. Dufayel va d’une
barricade à l’autre, attentif, énergique et veillant à tout. Quant au préfet,
un pistolet d’une main, l’épée dans l’autre, il encourage les défenseurs de la
voix et du geste.
La question de la blessure
qu’il reçut a la jambe reste très discuté : éclat de bois ou de pierre,
ricochet de balle… Cela n’a jamais été établi avec certitude. Mais son attitude
n’en fut pas moins très crane…
On redoute tout de même,
en ce début d’après-midi, un mouvement tournant des prussiens vers le nord.
Et c’est avec soulagement qu’a 14 heures on les voit tout à coup abandonner la partie
en effet, devant la défense qui lui est opposée, le Colonel Von Kahlden estime
que l’attaque directe coûterait trop de pertes. Et il décide de retirer ses
troupes. Et celle-ci regagnent, comme elles étaient
venues, Mesnil-Saint-Lauent puis Ribemont.
Du coté allemand,
l’affaire se solde par deux hommes tués, douze blessés et six disparus. (En
fait, des prisonniers qui furent, plus tard, acheminées sur Lille). Le duc de
Mecklembourg ne tint pas rigueur de l’échec à son subordonné, car celui-ci prit
la précaution d’indiquer dans son rapport que la ville était défendue par de
« la troupe ».
En se retirant, les
prussiens emmènent avec eux 14 otages. Le principal d’entre eux est M. Basquin,
fait prisonnier dans la cour de son usine et considéré comme suspect.
Convenablement traités,
après avoir, bien sûr, entendu plusieurs fois qu’ils allaient être fusillés,
tous seront libérés dés le 23 octobre après que la ville eût payé une solide
« contribution de guerre ».
La nouvelle de cette
affaire se répand très vite aux alentours grâce, notamment aux maraîchers qui
vont raconter partout leur aventure. Un grand élan de solidarité se manifeste
en faveur de Saint-Quentin. D’autant que La Forge télégraphie aussitôt à
Testelin, commissaire de la défense pour le nord et lui demande des renforts.
Il en arrive de partout,
le soir et les jours suivants, troupes ou gardes nationaux de Cambrai, de
Péronne, de La Fère, et même de la Marne qui envoie 1.500 mobiles. Les plus
ardents sont les gardes nationaux de Ham, ville sentimentalement uni à Saint-Quentin et l’un des frères du Général Foy
entretient l’esprit patriotique.
Le 10 octobre, le préfet,
par ordre du jour enflammé, proclame sa satisfaction et exprime ses
félicitations, déclarent que cette date « prendrait place à côté de la
glorieuse défense
De 1557 ».
De Tours, la délégation du
gouvernent de
Le 11, on inhume
solennellement les deux gardes nationaux tombés au combat.
Il est intéressent de
compulser les comptes financiers de cette opération, tenus scrupuleusement par
M. Dufayel à qui l’on avait attribué un crédit de
En fait, c’est pour se
débarrasser de quelques excités que le commandant de
Ces gens commencèrent de
dépaver la rue d’Isle, puis coururent se mettre à l’abri dés les
premier coups de feu !
Mais les jours passent et
de tous côtés arrivent des informations sur un indubitable renforcement des
troupes ennemies en direction de Saint-Quentin. Alors, l’ivresse engendrée par
la récente victoire s’efface progressivement devant un sentiment plus réservé
quant à l’avenir.
D’ailleurs, Testelin et
les Généraux en place dans la ville ne se font pas d’illusion : une
agglomération située dans une campagne plate et dénudée peut être facilement
investie quand on y met le prix. La commission en exprime plusieurs fois
officieusement Paris.
Sentant que le terrain se
dérobe sous ses pieds, notre brave Anatole de La Forge préfère donner sa
démission et il quitte discrètement la ville le 17. quand
à MM. Dufayel et Baston, ils en font de même parce que la commission leur en à
donné officiellement le conseil. Les troupes de renfort, elles aussi,
commencent à évacuer la place dés le 15 octobre.
Si bien que le 20, le
Colonel Van Kahlden, ayant réuni cette fois plus de 4.000 hommes et 12 canons,
repart en direction de Saint-Quentin.
Le 21 à 10 heures, il
s’installe à l’Hôtel de Ville après un simulacre de combat.
C’en est fini de l’épopée.
Et maintenant, voici
quelques rapides indications sur la suite de cette histoires
et la destinée de ses protagonistes :
Les Prussiens ne devaient
restes que deux jours à Saint-Quentin. Jusqu'à la fin de la guerre, ils y
revinrent, de même que les Français, à plusieurs reprises.
Dufayel eut de
l’avancement et termina sa carrière comme chef de gare à Chauny.
Quant à notre Héros La
Forge, il fut fait officier de la légions d’honneur.
Nommé préfet des Basses-Alpes en janvier 1871, il démissionna un mois plus tard
pour protester contre le fait qu’on ne faisait pas « la guerre à
outrance ».
Apres un temps dans le
journalisme et l’administration, avec des situations de second ordre, il fut
élu Député à Paris en 1881, et succéda à Henri Martin à la présidence de la
« ligue des patriotes ».Puis, il tomba peu à peu dans l’oubli et mit,
lui-même, fin à ses jours à l’âge de 71 ans. Lors de ses obsèques, le président
Deschanel eut le mot qui convenait en disant : « il fut chevaleresque ».
Sa mémoire est perpétuée
sur deux plaques de rues : l’une dans le XVIIe arrondissement de Paris, et
l’autre dans la ville dont il a assuré la défense le 8 octobre 1870.