Texte de Pierre GOBEAUX
Essigny le Grand – janvier 2001
Après une vie
professionnelle bien remplie, Pierre GOBEAUX s’est tout d’abord attaché à
établir l’arbre généalogique de sa famille du côté maternel, née
COLLET-SEILLIER, originaire d’Essigny le Grand dont il a pu remonter la filière
jusqu’en 1697, sous Louis XIV. Ensuite, il a mis par écrit ses souvenirs, les
récits de son grand-père COLLET et effectué quelques recherches sur l’histoire
locale. Quelques-uns de ses textes ont été publiés en leur temps dans le
bulletin communal.
FIN
XIX° - DEBUT XX°
Répartition
du terroir
Entre
les deux guerres de 1870/71 et 1914/18, le terroir était morcelé et partagé en
19 fermes de plus ou moins grande importance en nombre d’hectares. Après
recherches, elles se répartissaient ainsi :
Dans
la grande rue CARLIER
CARON-PONTHIEUX-MACHU
TURBEAUX devenue ALMERAS
BARRE
BOURRIT,
face à l’église
BONNIERE,
devenu DROUARD
COLLET-CARETTE,
devenu CHOQUART
CARON-PARIS
BOURRE,
appeléE ferme de la Manufacture parce qu’il s’y
fabriquait
des fromages faits à la main
GODET
– ancien château fort, (en face de la place BARRE)
LARUE,
(lotissement rue de Paris)
Rue du moulin CARON-MARECHALLE
Route d’Urvillers Ferme de la Sablière – CARETTE Frère et Sœur
Rue de Castres HENNET
COLLET
Edouard
GOSSET
Jules
Rue de la poste LOBBE
CAPELLE
Rue de Beauvoisis SEZILLE
BACQUET
LECIEUX
(fermette)
Entre 1914 et 1918, toutes ces fermes
furent rasées. Certains de leurs propriétaires tombés au front ne revinrent
pas. Quant aux autres, petits fermiers, les dommages de guerre ne leur
permirent pas de refaire surface. Tout avait disparu : habitation,
bâtiments, cheptel, instruments agricoles… Avant que ne soit établi le
remembrement beaucoup plus tard, les plus
puissants absorbèrent les petits.
En 1990, il ne restait plus que 6
fermes :
v
La SIAS
devenue CNRS, implantée par le Baron COPPE qui a racheté toutes les terres
disponibles après 1919
v
ALMERAS
v
DROUARD/CHOQUARD
associés
v
LEROY
v
Bernard
COLLET & FILS
v
BUYCK, devenu
également élevage avicole

Cette photo, datant d’avant 1914, mérite quelques explications. Cette ferme, située au lieu-dit ‘La sablière » à la sortie d’Essigny, sur la route d’Urvillers, surplombait les deux étangs communaux (qui existent toujours).
« La
sablière » n’était pas un surnom, mais une réalité de fait car, depuis des
siècles, on y a extrait un sable jaune, dur, qui entrait dans la construction
des maisons paysannes. Avec lui, on
fabriquait le « pisé », mélange de chaux, de paille coupée (menue
paille) et de sable « à lapin ». Le tout, délayé à l’eau, donnait une
bouillie assez épaisse qui, plaquée sur les plans de bois (armatures des
maisons) durcissait en séchant. Comme dans nos régions assez pluvieuses, ce mortier
risquait de se liquéfier sous les averses, ces murs étaient recouverts
d’ardoises cloutées, se chevauchant l’une sur l’autre, assurant ainsi
l’étanchéité.
Le
fermier, installé à cet emplacement, était le propriétaire de La sablière,
qu’il exploitait et dont il tirait revenus. C’était une fermette modeste. Rasée
en 1918, elle n’a jamais été reconstruite.
Quartier
de « La Sablière »
Avant
d’arriver à cette ferme, sur le même côté droit de la route, existait avant
1914 une assez belle maison. C’était la résidence du Médecin d’Essigny le Grand
qui recevait chez lui les consultants. Il exerçait ses fonctions sur le village
et les environs. Confirmation en est faite dans les archives de l’époque.
Après
la ferme, toujours côté droit, mais un peu plus en retrait, se situait une
carrière de grès, exploitée depuis l’occupation romaine. Il n’en reste souvenir
que les bornes d’arpentage délimitant les propriétés au cadastre communal et il
n’est pas rare que certaines d’entre elles soient encore visibles.
Il
y a trois ans, au cours d’agrandissement des fosses de déchetterie, le crapaud
de la pelleteuse mit à jour deux rangées parallèles de gros blocs de grès. Il
s’agissait sans doute des fondations de bâtiments d’exploitation. Ces blocs de
grès furent ensuite recouverts.
LA GRANDE FERME DE LA S.I.A.S.
(Société Industrielle et Agricole de la Somme)
(de
nos jours CNRS)
Famille COPPEE :
famille du Hainaut belge, ennoblie avec « collation du titre de Baron par
lettre du Roi des Belges du 25 février 1912 – Fixée à FOURDRAIN depuis 1920.
D’Azur
à Deux Pics de Mineur, d’Argent en Chef
Et
à Cinq Flammes d’Or, posées Trois et Deux
Au
Chef d’Argent chargé d’une Voile d’Azur
Timbre :
couronne de Baron belge
Cimier :
torche d’Argent, enflammée d’Or
Supports :
deux Cerfs d’Argent
Devise : ACTA non
VERBA
Règlement
d’armoiries du 25 février 1912 – Noblesse belge 1999-7
Le
générique de Monsieur le Baron COPPEE
Pendant la guerre 1914/18, le Baron belge
Ervins COPPEE résidait dans la région de Charleroi où il assurait l’exploitation
de mines de charbon dont il était propriétaire. Promoteur avisé, il créa des
fours à coke qui alimentèrent les aciéries allemandes productrices d’armement,
KRUPP dans la Ruhr. La Belgique est occupée par les Allemands mais le Baron
COPPEE reste à la tête de son usine. Aidé pécuniairement par l’Allemagne, ce
n’est plus une mais deux et trois cokeries dont il devient propriétaire,
travaillant jour et nuit. Et ses gains sont proportionnels aux productions.
La guerre terminée, estimant qu’il valait
mieux investir ses bénéfices hors de la Belgique, il vint dans notre région
acheter toutes les terres libres du fait de la disparition de leurs
propriétaires, tués à l’ennemi. Il procéda au rachat de nombreux dommages de
guerre et avec une solide équipe d’ingénieurs agronomes et d’architectes, il
entreprit la construction de grandes fermes modèles, toutes identiques dans
leur conception.
Dans chacune d’elles, on trouvait tous les
instruments aratoires dernier « cri », un grand cheptel :
chevaux, bœufs, vaches, veaux, taureaux, troupeaux de moutons, porcs, chèvres,
un grand clapier et une basse-cour avec toutes sortes de volailles.
Quand
il apparaît à Essigny le Grand fin 1919, le choix du Baron COPPEE n’est pas
anodin : il vient prendre contact avec les épouses des petits cultivateurs
qui ne sont pas revenus de la guerre, tués ou disparus. La situation de ces
femmes est précaire. Tout a disparu. Le village a été rasé, il n’y a plus un
mur debout.
Les
habitants vivent dans les caves encore existantes ou sous des abris constitués
par les tôles « Métro », ramassées sur le champ de bataille :
quart de cylindre qui, accolés côte à côte, enterrées et recouvertes de terre,
formaient des abris et des chambrées pour les hommes de troupe. En acier très
épais de 2 cm d’épaisseur, ondulé sur toute la longueur ce qui renforçait
encore leur solidité, ils résistaient aux bombardements. On pouvait se tenir
debout au centre. En 2000, il en reste encore quelques uns utilisés dans le
village.
Revenons
aux réfugiés de retour chez eux, notamment les femmes. Que faire ? le
cheptel n’existe plus, ainsi que tous les engins agricoles permettant le
travail de la terre. Pour le moment, on jardine pour ne pas mourir de faim.
Monsieur
le Baron COPPEE vient proposer à ces femmes de cultivateurs disparus l’achat de
leurs terres. Paiement comptant. Et en cas d’accord, il s’engage à leur faire
construire dans le plus bref délai une maison provisoire pour les loger :
2 pièces couvertes de carton bitumé. Le paradis, par rapport aux endroits où
elles vivent avec leurs enfants. Les achats/ventes sont donc réalisés au plus
tôt et le Baron embauche des ouvriers pour remettre les terres en état.
Deux
briqueteries rudimentaires s’installent dans ce village ; grâce à elles,
la reconstruction va se faire rapidement.

La
Ferme d’Essigny le Grand
Pour l’exploitation de cette
grande ferme, il employa presque toute la main d’ouvre disponible du village
ainsi qu’un main d’œuvre polonaise venue travailler en France.
Située au dehors du village au nord-ouest, sur le chemin de Clastres, c’est une grande enceinte de bâtiments agricoles, formant un carré avec quatre tours d’angle. Dans la cour centrale, on trouve un pédiluve et la maison particulière du directeur de la ferme tout au fond.
L’accès principal se fait par un porche
situé sous une tour de façade. Au-dessus de la voûte, figure un panneau de
pierre sculpté et incrusté dans la paroi. Il représente une Vierge à l’Enfant,
le bas de son ample robe repose sur une énorme coquille St-Jacques. Au-dessus des
deux têtes, court un ruban de pierre où figure en relief une mention
latine : Maria consolatrix fliec… (Marie consolatrice des affligés).
Au-dessus de ce groupe, trois tablettes de pierre sont placées devant les
orifices de sortie du pigeonnier intérieur.
Elle
se compose d’un énorme rectangle central, avec pédiluve. Elle est entourée sur
trois côtés par une suite de bâtiments importants : rez-de-chaussée,
greniers immenses et tours d’angle utilisées en tant que silos. Sur le haut
bout du terrain, le « château », importante maison de maître et, sur
le côté, un bâtiment comportant le bureau pour le chef de culture et une
employée.
Dès
1924, elle exploite plus de 100 ha. Tous les bâtiments et greniers étaient
occupés. Pour mémoire, les chevaux dans les écuries, les bœufs dans la
bouverie, les vaches et veaux dans les étables, porcs dans la porcherie,
moutons en bergerie, pigeons dans les pigeonniers, au sommet des deux tours.
Dans
la basse-cour, on trouvait des poules et coqs, des oies, des canars, dindons,
pintades, un clapier avec toutes sortes de lapins, des chiens de garde dans un
chenil.
De
plus, un couple de gardiens logeait dans l’appartement situé à l’entrée de la
ferme, donnant sur le porche d’accès.
Tous
les travaux étaient effectués par une main d’œuvre d’environ une centaine
d’ouvriers, et quelque fois plus pour certains travaux (moissons, pommes de
terre).
Derrière
la maison du directeur, il y avait un potager de deux hectares avec jardiniers
pour vente de légumes au marché de St-Quentin.

Tous les ouvriers étaient des habitants
d’Essigny le Grand, disponibles sur place et Monsieur le Baron gagnait sur tous
les tableaux.
A partir de la ferme d’Essigny, Monsieur le
Baron fit construire dans la région d’autres fermes identiques :
Montrouge, Mennessis, la Fère…
Ne croyez pas que ce qui est noté ci-dessus soit une affabulation. Ce que je relate, c’est mon grand père Ernest COLLET qui me l’a dit. Ayant travaillé lui-même à la SIAS, dans cette « ferme-usine» où les travaux étaient effectués sous discipline « à l’allemande » !
Petit à petit, les cultivateurs survivants refirent surface et purent engager les meilleurs ouvriers qui quittèrent la SIAS.
Le Baron COPPEE fit don des deux plus
grands vitraux qui furent placés dans l’église d’Essigny le Grand, lors de sa
construction, et qui portent son blason et sa devise : « Acta non
verba ».
Située sur l’emplacement de l’ancien
château fort, face à la place A. BARRE (nouvelle poste).
Le château-forteresse proprement dit avant
été démantelé et arasé au cours des siècles précédents. Restaient debout
quelques pans de muraille d’enceinte, avec leurs portes et tours de défense.
C’est à l’intérieur de cette enceinte que s’était établie la ferme GODET.

Les deux vues ci-dessus représentent la
porte de la ferme avec le départ des moutons. Le berger et ses chiens donnent
l’importance du cheptel existant.
Les vestiges du château fort sont très
intéressants : la porte d’où sortent les moutons est sensationnelle :
tour-proche du plus pur style ogival, probablement datant entre le 11 et 12ème
siècle. Sa voûte ogivale est en « quinte-points », ogives formées par
2 arcs dont le rayon est égal aux 2/3 ou 4/5 de l’ouverture.
De plus c’est une porte fortifiée, incluse
dans une tour de défense. Portant de part et d’autre deux échauguettes
surplombant le portail. En terme militaire, échauguette signifie guérite de
guet. A la base de ces échauguettes se situaient les chaînes faisant
fonctionner le pont-levis. Au milieu du porche, se trouvait la herse/grille
coulissante de bas en haut qui, lorsqu’elle était descendue, bloquait tous les
passages sous la tour. Cet ensemble d’architecture militaire est recouvert d’un
toit en forme de poivrière, constitué par des ardoises.
La seconde photo représente cette même
porte vue de l’intérieur de l’enceinte. L’on peut constater l’épaisseur des
murailles. Elles ne sont pas faites que de briques mais de moellons de pierres
solidement assujettis.