Commune de Vaucelles

(Rédigé à Dagny-Lambercy)


A.- Territoire occupé par les armées allemandes


I.- Généralités


a).- A quelle date les Allemands ont-ils pris possession de votre village ?

Le 2 septembre 1914.


b).- La prise de possession s’est-elle effectuée à la suite d’escarmouches, à la suite de combats sanglants, ou sans coup férir ?

Sans coup férir.


c).- Quelle a été l’attitude de l’autorité militaire à l’égard de la population pendant les premiers jours ? Dans la suite de l’occupation ?

Pendant les premiers jours comme par la suite l’Autorité militaire allemande se montra très dure pour la population. Son premier acte fut d’ordonner l’emprisonnement en Allemagne de tous les hommes en âge d’être soldats (réformés ou employés de ch. de fer qui n’avaient pas été mobilisés) Ils furent internés au camp de Holzminden. Quand les Kommandantur furent organisées, elles s’occupèrent principalement d’exploiter les populations : travail agricole, contributions de guerre, réquisition des bestiaux, des récoltes, des matelas de laine, des objets de cuivre ou de bronze, de mobilier et de linge pour les logements d’officier, passeports payants, amendes considérables pour le moindre délit, tout leur était source de profits.


d).- Pouvez-vous rapporter quelques propos authentiques tenus par des officiers ou des soldats, et qui soient caractéristiques de leur état d’esprit ou de l’opinion publique en Allemagne à cette époque ?

Tous leurs discours tendaient à prouver que c’étaient la France et l’Angleterre qui avaient voulu la guerre et que le premier acte d’hostilité avait été accompli par un aéroplane français qui aurait violé le territoire allemand et lancé des bombes. Ils paraissaient persuadés qu’ils remporteraient la victoire finale et assuraient que l’Angleterre nous trahirait.


e).- Pouvez-vous citer quelques ordres ou prescriptions émanant de l’autorité ennemie où se manifestait plus spécialement son système de « guerre aux civils » ?

Ordre de dénoncer sous peine de mort les prisonniers évadés ou les soldats français ou alliés cachés dans le village.




II.- Des rapports de l’Autorité ennemie avec la population scolaire


a).- Les établissements d’instruction (écoles, etc.) ont-ils été ouverts pendant toute la durée de l’occupation ?

L’école de Vaucelles (c’est dans ce village que j’ai habité pendant la guerre jusqu’en octobre 1917) est restée ouverte jusqu’à l’évacuation du village. Au début seulement elle fut fermée plusieurs mois, parce que des troupes y logèrent continuellement puis elle fut convertie quelques temps en magasin de ravitaillement. Enfin elle nous fut rendue, et quand, au moment des grandes attaques sur le Chemin des Dames, des officiers nous en chassaient pour y loger leurs troupes, nous cherchions ailleurs un bâtiment quelconque, voire un jardin, pour nous installer.


b).- Quelles ont été les prescriptions particulières édictées par les Allemands à l’égard des

établissements d’instruction ?

A Vaucelles, ils professèrent pour l’école l’indifférence la plus complète.


c).- Le commandant de place s’est-il immiscé dans les services d’enseignement ?

Non, un seul, un jour prétendit nous faire fermer l’école et nous envoyer travailler aux champs ma sœur et moi. Comme nous lui résistions, il entra dans une violente colère : « Je vous enfermerai, disait-il, puis je vous y ferai traîner par mes soldats. »En 1915 déjà nous avions fait 10 jours de prison à Laon en compagnie de criminelles en prison préventive dont la guerre avait retardé le jugement ; nous en avions gardé un si affreux souvenir que nous pensions être contraintes de céder, quand le Commandant eut l’idée de soumettre notre cas à un officier supérieur, celui-ci déclara qu’il fallait nous laisser à notre classe.


d).- des officiers délégués ou inspecteurs allemands ont-ils émis la prétention de contrôler l’enseignement ? Ont-ils pénétré dans l’école ? Ont-ils interrogé les élèves? Pouvez-vous citer, à cette occasion, des réponses d’élèves méritant d’être mentionnées ?

Jamais, Vaucelles se trouvait près du front, et les officiers de passage ne songeaient pas comme ceux de l’arrière à visiter les écoles pour contrôler l’enseignement.


e).- Les élèves des établissements (écoles, etc.) ont-ils été contraints à quelques travaux manuels?

Quelle a été l’attitude des élèves dans ces circonstances? Particularité, réponses, réflexions dignes de remarque.

Oui, fréquemment l’ordre nous était donné de conduire nos élèves glaner, récolter des orties, des fruits sauvages : noisettes, mures, fraises, baies d’églantier etc. Conduits par nous, les élèves obéissaient ; par prudence, nous leur interdisions les réflexions qu’ils n’auraient pas manqué de faire et qui auraient valu à leurs parents et à nous des amendes ou de la prison.


f).- Quelle a été, en général, l’attitude des soldats à l’égard des enfants ? L’attitude des enfants à l’égard des troupes ?

Quelques soldats étaient bons pour les enfants, d’autres les rudoyaient. Privés de tout, sans cesse affamés, les enfants allaient vers ceux qui leur donnaient quelque nourriture, mais ils savaient trop bien que la guerre était cause de leur misère, et ils n’éprouvaient pas le moindre attachement pour ceux qu’ils flattaient parfois.


g).- Le séjour des troupes allemandes a-t-il influé en quelque mesure sur le parler local ? Quelques mots allemands, plus ou moins déformés, y ont-ils pénétré, et paraissent-ils devoir persister ?

Toute la population, y compris les enfants, savait assez de mots usuels allemands pour converser avec les soldats, mais ces mots et expressions, bien que non encore oubliés sont de moins en moins employés dans les conversations entre Français.


Dagny-Lambercy, le 27 mai 1920

L’Institutrice,

Henry


Source : BDIC La Guerre dans le ressort de l’Académie de Lille. 1914-1920

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