Conte de La Capelle

D’Alfred MIGRENNE

 

Les reliques de Sainte Grimonie

 

 

    Je tiens de ma grand-mère qu’au temps où la Thiérache était peuplée d’êtres fantastiques de toutes sortes, errait, aux environs de La Capelle, un grand diable d’homme appelé Dos-de-Fer, à qui il arriva une aventure extraordinaire.

   Voici comme.

 

   Un matin que Dos-de-Fer avait oublié de faire le signe de croix en passant devant un calvaire, il en fut si honteux qu’il se laissa choir sur le talus du chemin, implorant le ciel pour obtenir son pardon.

-         Va, Dos-de-fer, lui cria d’un air gouailleur un adolescent qui passait, tu as beau faire et

 beau dire, tu n’iras pas en paradis.

   A ces mots notre homme fut plus abattu encore. Il se doutait bien un peu que la porte du paradis lui était fermée, mais voilà qu’on le lui disait. Sa conviction était faite.

-         C’est fini, soupira-t-il, je suis damné. J’irai bouillir dans la grande chaudière, et

Astaroth me tournera avec sa fourche comme on fait d’une brassée de foin. Mon bienheureux patron, ayez pitié de moi !

  Pendant qu’il se lamentait ainsi passait une vieille femme portant une hotte.

  Au bruit de son pas pesant, il leva la tête et vit qu’elle s’était arrêtée devant lui.

-         Je ne suis pas ton bienheureux patron, lui dit-elle, mais je suis envoyée par lui. Si

tu peux me confier tes ennuis , peut-être te serai-je utile.

-         Vous feriez cela, vous, une vieille femme ! s’exclama Dos-de-Fer.

-         Je suis l’un des bons génies de la forêt d’Ardenne et je compatis à toutes les détresses.

-         Oh ! alors… Eh bien, ma bonne dame, voici ; je crains d’avoir perdu ma part de

Paradis, que faut-il faire pour la racheter ?

-         A la bonne heure ! tu n’y vas pas par quatre chemins, toi. A mon tour : la hotte que je

porte est pleine de péchés de toutes sortes dont j’ai délivré les gens de La Capelle pour leur piété envers les reliques de Sainte Grimonie, et je vais les semer dans les villages d’ici saint-Quentin.

-         Pour une idée drôle, en voilà une, observa Dos-de-Fer.

-         Ça, c’est mon affaire, dit la vieille.

Et elle reprit :

-         Le fardeau est lourd et je suis âgée, je crains de rester en route. Toi, tu es jeune et fort comme un chêne ; prends ma place, et si tu es de retour demain, sois certain du paradis au bout de tes jours ; mieux, je te nantis du pouvoir de faire un miracle d’ici Saint-Quentin, pourvu que tu respectes la convention.

 

Dos-de-Fer se mit à ronger ses ongles. Il réfléchissait.

-         Topez-la, dit-il tout à coup en se levant et en tendant la main.

La vieille femme topa puis se débarrassa de sa hotte et disparut, ni plus ni moins qu’un feu follet.

  Dos-de-Fer regarda dans la hotte ; elle ne contenait rien ou tout au moins elle semblait vide ; malgré cela elle était lourde, très lourde. Pourtant elle était en osier comme toutes ses pareilles. Mais voilà ! des péchés, ça ne se voit pas.

  Dos-de-Fer, s’accommoda assez bien de sa charge. D’ailleurs, là-bas, à Buironfosse, pensait-il, il en jetterait dans les rues tant et tant qu’on en mettrait en réserve pour dix ans et plus. Il allait « rouler » la vieille dans les grandes largeurs.

 

  Une voiture traînée par des bœufs  blancs, le devançait de deux cents pas environ. Dos-de-fer la rejoignit en quelques bonds et, en homme bien avisé, lia conversation avec le conducteur qui allait à pied. Il espérait que l’homme aux bœufs aurait pitié de lui en l’allégeant de sa hotte. Et certes, celui-ci était disposé à lui rendre ce service, mais Dos-de-fer lui parla du contenu de sa hotte, et l’homme se récria, éveillant les échos alentour.

-         Hors d’ici ! fit-il en se signant, hors d’ici, maraud !

Dos-de-fer voulut parler, mais l’autre lui ferma la bouche en le menaçant de son fouet.

-         Tu sens le roussi, lui dit-il, et peut-être bien moi aussi, par ta faute.

-         Expliquez-vous mon brave, dit Dos-de-Fer tout confus, je ne comprends pas.

Le conducteur parut calmé.

-         Eh bien, vous allez me comprendre, dit-il ; j’accomplis une grande mission. A la suite

de l’incendie de La Capelle par les troupes ennemies, on m’a remis les reliques de Sainte-Grimonie pour les transporter en cette bonne ville de Saint-Quentin où elles sont attendues.

-         Sainte Grimonie, veillez sur moi, dit Dos-de-Fer, religieusement prosterné.

-         Ah je me doutais bien que vous n’étiez pas un mauvais chrétien, dit le conducteur

touché par cette invocation.

-         Et cependant je vous fais l’aveu : je ne connais  Sainte Grimonie en aucune façon.

-         Sainte Grimonie, mon ami, mon frère, c’est la sainte des saintes. Elle n’a pas de

Pareille dans notre beau pays de France. Ecoutez son histoire.

-         Attendez un instant, interrompit Dos-de-Fer, nous voilà à Buironfosse ; j’y vais laisser

le dessus de ma hotte.

On fit une cinquantaine de pas encore et, comme on était au milieu du village, Dos-de-Fer donna un coup d’épaule. Un bruit singulier sortit de sa hotte. Ça y était. Maintenant le conducteur pouvait narrer son histoire.

-         Donc, sainte Grimonie était la sainteté même, dit-il. Nulle sainte ne l’a égalée. Elle vit

le jour vers la fin du troisième siècle dans un pays fort éloigné d’ici. Il est de l’autre côté de la montagne et il s’appelle « L’Ibernie ». sainte Grimonie était de sang royal et de race païenne. A douze ans elle avait fait vœu d’épouser Jésus-Christ, bien que cela déplût à son père et à sa mère, et quelque temps après un ange lui apparut qui lui conseilla de sortir du royaume pour aller prêcher la religion chrétienne. Poussée par le vent dans nos contrées, elle vint s’établir à La Capelle, se croyant en sûreté. Mais un jour une troupe envoyée par son père la découvrit et l’un des soldats l’occit.

-         Le monstre ! s’exclama Dos-de-Fer.

-         Mais ce n’est pas tout ! Grimonie enterrée, des clartés mystérieuses, des odeurs

Agréables et des murmures symphoniques s’élevèrent tout à coup à l’endroit où son corps reposait. Ce n’était pas naturel, pensez.

-         Bien sûr , opina Dos-de-Fer

-         On exhuma les ossements et ce fut des miracles merveilleux. Les maisons

furent garanties du feu du ciel, les récoltes furent préservées de la grêle, les malades guérirent et les enfants marchèrent avant terme.

-         Heureux enfants ! s’exclama Dos-de-Fer. Que Sainte Grimonie fasse pour moi ce

qu’elle a fait pour eux ! car je faillis sous le poids de ma charge ; mes jambes n’en peuvent plus.

Puis, s’adressant au conducteur :

-         Si vous étiez un tant soit peu charitable, vous…

Le conducteur comprit, mais il se boucha les oreilles et jeta sur Dos-de-Fer un regard plein d’éclairs ; oh, non ! il ne pouvait pas. C’était bien assez de le laisser cheminer à ses côtés. Qui sait s’il n’aurait pas à rendre compte de cela et à faire amende honorable.

  Cependant le petit village de Villers-les-Guise se déployait à leurs yeux dans la verdeur des arbres et le rayonnement du soleil. Plus que cinq ou six cents pas, et ils y seraient. Dos-de-fer brûlait d’arriver ; il comptait sur son coup d’épaule pour le soulager. Mais hélas ! le chemin faisait un coude et, brusquement, on avait des maisons à sa gauche.

  Dos-de-fer fit un signe de dépit. Il suait à grosses gouttes et soufflait comme un bœuf.

-         Quel village devons-nous atteindre ? demanda-t-il à son compagnon de route.

-         Saint-germain, répondit le conducteur. Nous laissons Guise à notre gauche.

-         Ah ! c’est loin d’ici à Saint-Germain ?

-         Je ne sais pas au juste, mais de la façon dont nous marchons nous en avons encore

 pour trois heures avant d’arriver.

-         Trois heures ! Jamais ! je serai en retard …Vous m’entendez.

-         Hé ! Que voulez-vous que ça me fasse !

-         Il faut que vous n’ayez pas d’entrailles pour parler comme ça.

Nos voyageurs étaient sur la crête de Belay, un lieudit au fond duquel passait ordinairement un filet d’eau qu’on enjambait sans se mouiller et que les voitures traversaient sans danger. Mais ce jour-là, au lever de l’aurore, un violent orage s’était subitement abattu sur la contrée et les eaux dévalaient des hauteurs, couvrant le chemin sur une grande largeur et sur une profondeur de géant.

  A cette vue les deux hommes se regardèrent, l’un désolé, l’autre rayonnant. Cet autre était Dos-de-fer, et Dos-de-fer avait une idée.

-         Je retourne, dit le conducteur au bout d’un instant.

-         Allons donc ! dit Dos-de-fer. Savez-vous que je ouis vous faire passer vous et vos

reliques, sans risques ni périls, et ce ne moins de rien.

-         Vous plaisantez.

-         Je parle sérieusement…Seulement, j’y mettrai une condition.

-         Laquelle ?

-         C’est que vous placerez ma hotte dans votre voiture et que vous l’y laisserez jusqu’à

Saint-Quentin.

Le conducteur eut un petit sourire d’incrédulité. Dos-de-fer, pensait-il, voulait se gausser

de lui. Mais il attendait une revanche et, dans cet espoir, il accepta la proposition. Il ne risquait rien.

  Alors Dos-de-Fer se débarrassa de son fardeau et il l’allait mettre sur la voiture, mais l’autre l’arrêta.

-         Minute ! mon ami, dit-il. D’abord passez-moi.

-         Ah ça ! douteriez-vous de ma parole ?

-         Non, mais donnant, donnant.

-         Vent debout ! grommela Dos-de-Fer à qui la moutarde montait au nez, soit ! mais

retenez ceci ; je vous jette à l’eau comme un chien galeux si, après être passé, vous ne vous exécutez pas loyalement… Et maintenant regardez.

  Devant eux, au-dessus de l’eau qui grondait, s’était levé un pont de pierre arc-bouté sur des piles solides.

 

  L’homme aux bœufs n’en pouvait croire ses yeux. Il était immobilisé comme la femme de Loth quand elle fut changée en statue de sel. Cette construction lui semblait une preuve du diable. Mais pouvait-il reculer ? Non. Alors il reprit sa marche avec ses bœufs en tête et il passa le pont. Et Dos-de-Fer mit sa hotte sur la voiture.

  Le conducteur fronça le sourcil et devint silencieux comme si on lui avait coupé le sifflet. Un peu plus loin il marmotta une prière et se signa une fois, deux fois, trois fois. Il se confessait à Dieu, à la face de l’univers, se détournant de l’idée d’être jeté dans les enfers, ni plus ni moins qu’un satané pécheur.

  Dos-de-Fer le devançait de quelques enjambées, allègre et content. Seulement il trouvait que les bœufs n’allaient guère vite et de temps en temps il les stimulait en leur donnant une tape ; d’autres fois il les appelait : « vieux débris ».

  Sur le coup de midi on passa Saint-Germain. La hotte fut allégée. Tout proche, à Lesquielles, elle le fut de même. Cependant sur la place du village au hameau de Montreux, les bœufs refusèrent de marcher. Le conducteur les laissa souffler ; les pauvres bêtes avaient bien gagné cela.

-         Hue ! dit-il enfin.

La voiture s’ébranla. Mais les bœufs, au lieu d’aller droit devant eux, firent un crochet comme pour retourner sur leurs pas. On les remit dans la bonne voie ; ce fut vain. Lors leur maître imagina de céder à leur désir , dans l’espoir de les dompter. Mal lui en prit, car une fois sur le chemin où ils voulaient aller, les bœufs furent transportés et ne firent qu’un bond de là à l’église devant laquelle les roues du véhicule s’enfoncèrent jusqu’au moyeu, par suite de l’appesantissement des reliques de Sainte Grimonie.

-         Eh bien, me voilà propre, fit le conducteur.

A ce moment sortaient de l’église les bénédictins desservant la paroisse, lesquels furent au courant de l’affaire.

-         Miracle ! clamèrent-ils en chœur, miracle !

-         Mes frères, dit l’un d’eux solennellement, nos chers voisins de la Capelle avaient

décidé le transfert des reliques de Sainte Grimonie à Saint-Quentin, mais il est manifeste qu’un décret de la Toute-Puissance nous les destine. Louange à Dieu de cette grande libéralité en faveur de notre paroisse !

  Et fut enlevée de la voiture la châsse dans laquelle étaient déposées les reliques.

-         Que pensez-vous faire, demanda Dos-de-Fer au conducteur.

-         C’est bien simple, répondit celui-ci, je retournerai aussitôt que mes bœufs auront

Mangé.

-         Eh bien et ma hotte ?

-         Je ne suis pas tenu de la conduire à Saint-Quentin.

Dos-de-Fer devint pensif.

-         C’est vrai ! vous êtes quitte, mais moi je ne le suis pas. Cependant j’ai bien envie de

retourner aussi. Qu’en pensez-vous ?

-         Je n’ai pas de conseil à vous donner.

-         Je retourne, dit-il après réflexion

Il s’empara de sa hotte qui était restée dans la voiture, la posa à terre et, d’un violent coup de pied, l’envoya rouler à dix pas de là.

  Si après cela il y en a encore dedans, dit-il, c’est qu’ils sont bien attachés. En tout cas les gens de Lesquielles en auront bonne mesure.

  La hotte était aussi légère que possible. Dans ces conditions, Dos-de-Fer pouvait croire qu’elle était vide, bien vide. Il s’en attela donc et il reprit le chemin de La Capelle.

  Il exultait. Le tour qu’il jouait à la vieille lui paraissait bien trouvé. Aussi il fallait voir comme il marchait. A chaque instant il gagnait des pas sur son compagnon. Ce fut de la sorte qu’il arriva à Belay. Mais hélas ! du pont qu’il avait élevé de la façon dont on sait, il n’y avait plus rien. Et les eaux dévalaient des hauteurs, grondant, menaçant d’emporter les arbres qu’elle léchaient.

 

  Heureusement, Dos-de-Fer savait nager comme pas un et en quatre brassées-pensait-il- il allait atteindre l’autre bord.

  Il n’hésita pas. Il fit un plongeon : mais au même instant, il fut changé en carpe.

  Tout d’abord, il fit un saut hors de l’eau, voulant regimber contre son nouvel état. Mais son impuissance était manifeste, et il lui fallut subir la loi naturelle des êtres aquatiques.

  Il se laissa donc couler, happant de-ci de-là des choses qu’il pouvait manger. Il n’avait plus que cela à faire, du reste.

  Un jour, il fut attiré par un appât affriolant. Il s’en saisit mais il ne put l’absorber ; bien plus, il se sentit attiré hors de l’eau. Immédiatement ,il redevint homme. Il a même conté qu’il portait une hotte.

  Seulement la vieille était là qui lui dit :

-         Tu as cru qu’il serait facile de m’en conter, détrompe-toi ; je sais tout. Tu vivras

 éternellement dans ta descendance avec la hotte au dos. Et maintenant, va.

   Depuis Dos-de-Fer n’a cessé de marcher . Mais il a toujours évité de passer à Lesquielles. Il craint d’être reconnu des habitants, car ils sont chargés de tous les péchés possibles, sans que les reliques de Sainte Grimonie puissent les en préserver

 

 

 

 

 

 

Alfred MIGRENNE, Il était une fois dans la Thiérache

Ouvrage en vente :

Editions : L'ARBRE - 42, rue de la Chaussée, 02460 La Ferté-Milon. (12 €)

 

Transcription par Marianne Laplaud