Odyssée des otages du Câtelet en 1914
Les 25 et 26 juillet 1914, quelques détachements anglais
traversaient le bourg du Câtelet se repliant vers le sud. Ils racontaient que
l’armée Allemande était divisée en deux corps, l’un se dirigeant vers Cambrai,
l’autre sur Guise et assuraient que les ennemis ne seraient pas au pays de
sitôt ; ils oubliaient de dire que l’armée envahissante les talonnait.
En effet, après avoir séjourné la nuit du 26 au 27 un de ces
détachements, que l’instituteur remplaçant le Maire avait ravitaillé pendant la
nuit à la Mairie, avait laissé une quarantaine de blessés.
Les habitants avec empressement, avaient aussitôt installé
une ambulance au presbytère dans la salle du patronage, se dévouant avec
bonheur et fierté pour nos alliés.
Le dernier détachement anglais avait quitté la localité à 11
heures et chacun avait pris son repas tranquillement quand, vers 12 h ½, deux
coups de fusil retentirent dans la rue principale. Deux uhlans avaient débouché
par la rue Quincampoix et un soldat anglais blessé seulement à la jambe avait
tiré dessus, de la grand’porte du presbytère et tué un hulan et son cheval,
l’autre désarçonné s’enfuit vers Beaurevoir, poursuivi par quelques civils et
quelques enfants. Craignant un bombardement, les habitants s’étaient cachés
dans leurs caves. Aussi, c’est dans un pays désert qu’une vingtaine de uhlans
(les hulans de la mort avec leur toque en astrakan) arrivèrent une demi-heure
après avec l’intention de brûler le pays. Ils s’adressèrent immédiatement à
l’instituteur qu’ils prirent d’abord pour le maire, car c’est de la mairie qu’i
sortit pour leur parler. Interrogé sur la façon dont le hulan était tué, il
répondit qu’il n’en savait rien et n’avait pu rien voir, attendu que son
logement est derrière la Justice de Paix, au fond de la cour. Sur cette réponse
l’officier, un lieutenant parlant un peu le français dit : « Maire,
ne veut rien dire, serez fusillé, Schwein franzosich… », et d’autres
jurons que les autres soldats répètent très en colère en frappant M. Cabaret de
plusieurs coups de lance sur la tête, projetant sa coiffure sous les pieds des
chevaux. Sur l’ordre de : « En avant ! » les cavaliers
l’encerclent et se dirigent vers le haut du pays.
Devant le presbytère, il y a halte, et on aperçoit sur la
route en face de la porte d’entrée, le cheval tué et dans la cour le curé,
l’abbé Ledieu malmené par quelques soldats qui (le prêtre l’a dit plus tard)
lui donnaient force coups de poings, de pieds, de crosse et le menaçaient de
l’enterrer vivant, lui brisant les lunettes sur la figure et l’accusant d’avoir
commandé de tuer le uhlan, et d’avoir voulu achever le corps transporté à
l’ambulance, en le recouvrant d’un drap suivant l’usage du pays. Un peu plus
haut c’est le tour du pharmacien M. Delabranche, conseiller municipal, attiré
par le bruit des vitres et des bocaux de son officine brisés à coup de
sabre ; il est projeté à coups de pieds au milieu de la chaussée près du
curé et de l’instituteur.
Pendant ce temps, des soldats à coups de crosse, brisent les
portes et les fenêtres des maisons fermées, cherchent après des soldats qu’ils
supposent cachés et des civils pour les prendre en otages.
C’est ainsi, qu’ils adjoignent aux trois premiers otages,
trois autres ; un cultivateur du pays voisin M. Marécaille, un jeune homme
de 18 ans ; Bénicourt Eugène et un marinier.
Le feu est mis à la gendarmerie, et le cortège est dirigé au
pas de course vers Bellicourt. Le pharmacien ne pouvant marcher et se tenant au
bras de M. Cabaret roule sous les pieds des chevaux ; il est placé près
d’un arbre de la route après avoir eu les deux mains liées. Les autres otages
reçoivent des coup de lance quand ils ne marchent pas assez vite.
Arrivés à la première maison de Bellicourt, ils sont placés
devant un mur et on leur dit que si on entend un coup de fusil pendant que des
cavaliers vont patrouiller dans les trois communes voisines (Bellicourt,
Nauroy, Hargicourt) ils seront fusillés. Pendant presque trois longues heures
mortelles, la vie de ces infortunés tient au caprice d’un déséquilibré, lançant
un pétard, ou d’un soldat tirant après un pigeon. Ils sont étroitement entourés
par des gardiens farouches, revolver au poing, qui leur donnent des coup de
lance s’ils font mine de parler et qui leur crachent au visage, s’ils veulent
prier (Le prêtre principalement était couvert de crachats). Leur angoisse est
telle qu’ils désirent une mort plus rapide.
Enfin les patrouilles reviennent sans incidents et les
otages sont ramenés au Câtelet enfermés dans la prison de la gendarmerie, puis
conduits à la Justice de Paix au milieu des soldats du poste qui les malmènent
un peu et leur refusent toute boisson, toute nourriture, alors qu’il commence à
vider la cave de l’instituteur située sous la salle de La Justice de Paix.
Défense également de satisfaire les besoins naturels.
Pendant leur absence du pays, un régiment d’infanterie vient
occuper la commune et le fils de M. Cabaret, Joseph Cabaret âgé de 16 ans est
contraint de passer dans toutes les maisons, escorté de quatre soldats
baïonnette au canon, et d’un sergent revolver au poing, pour déposer des
proclamations imprimées à Berlin et enjoignant les habitants d’avoir à apporter
à la mairie les armes qu’il possèdent, de laisser les portes ouvertes,
d’entretenir des lampes allumées pendant la nuit, de ne pas circuler dans le
bourg de six heures du soir à six heures du matin etc.
Quand le locataire ne répond pas aux appels du jeunes homme,
celui-ci reçoit des coups de crosse, au point qu’il sera huit jours sans pouvoir
marcher ; de plus il doit briser une vitre et passer par la fenêtre pour
ouvrir la porte laissée fermée.
A onze heures du soir, l’abbé Ledieu et M. Cabaret passent
devant un conseil de guerre et malgré leurs déclarations qu’aucun civil n’est
coupable, qu’il n’existe plus d’armes dans le pays (l’instituteur avait fait
transporter la veille à la Fère tous les fusils des pompiers et de la Société
de tir ainsi que les munitions), ils sont contraints de rechercher dans toutes
les maisons, le civil qui a poursuivi le uhlan désarçonné et de le livrer avant 7 heures du matin,
sinon les otages seront fusillés et le pays brûlé. Ils accomplissent leur
mission, bien décidés à ne rien trouver, escortés par deux soldats baïonnette
au canon, exposés à la brutalité teutonne et aux menaces d’une soldatesque
ivre. Les habitants terrorisés, quittent leurs demeures pour fuir à Gouy et aux
pays voisins. C’est ce que demandent les soldats, pour pouvoir piller
librement. Ayant accompli les deux tiers de leur mission, les otages sont
conduits devant le Général Commandant la 7ième division installé au
château, qui le prend de haut et tout en reconnaissant que d’après l’autopsie
du cheval, les habitants ne sont pas coupables de la mort du uhlan, déclare
qu’il faut un exemple à la population et que les otages seront fusillés.
Un général de brigade, un interprète, la châtelaine Melle
Fournier d’Alincourt, interviennent en vain et font remarquer qu’une femme
affolée venue demander asile au château a été tuée par la sentinelle allemande
et que c’est une compensation. Tout ce qu’ils obtiennent c’est que les otages
suivront l’armée. « Tuez nous tout de suite s’écrie M. Cabaret, plutôt que
d’être tués par une balle française à la première rencontre. ». Enfin
après bien des pourparlers avec l’interprète, bonne âme qui cherche à sauver
les otages, ceux-ci auxquels on vient d’adjoindre M. Godé Henri, adjoint du
Maire, sont condamnés à voir défiler tout un corps d’armée debout, le long d’un
mur en face de la Mairie.
De sept heures du matin, à trois heures du soir c’est un
passage ininterrompu de fantassin, de cavaliers, d’artilleurs, de pièces, de
canons de tous calibres, de caissons et de camions chargés de munitions et de
vivres, de cuisines roulantes formant un appareil formidable suggérant de
graves et anxieuses réflexions. Toutes les deux heures, pendant l’arrêt d’une
demi-heure les soldats et même les officiers s’approchent des otages et les
insultent, leur crachant au visage et même les menaçant de leurs poignards. Ils
n’échappent à la mort que grâce à la protection de leurs gardiens, mais exposés
au soleil, tête nue pour la plupart, ne pouvant se parler, n’ayant pas mangé
depuis la veille à midi, ils sont exténués et on leur refuse même un verre
d’eau tandis que devant eux les chefs achèvent de vider la cave de
l’instituteur et que des soldats dévaliseurs chargent sur des voitures
stationnées devant l’église, le linge, les habits, les matelas, l’argenterie,
la vaisselle et une partie du mobilier de sa famille.
A trois heures, l’armée a cessé de passer, les gardiens
s’éloignent, laissant libres les otages qui retournent chez eux, harassés,
épuisés et presque hébétés et ne voulant pas croire à leur liberté.
Beaucoup de maisons ont été pillées et principalement les
maisons de commerce, et des bouteilles vides, à demi pleines, des victuailles,
jusqu’à des poulets troussés jonchent la route nationale sur tout le parcours
du pays.
Transcription
rigoureuse par Guy Cabaret du manuscrit de Eugène Louis Cabaret, instituteur et
secrétaire de mairie du Catelet, né le 25 février 1866 à Pierrepont, décédé le
16 décembre 1939 à Saint Quentin.