J. Rohat vous propose un
article de Jean-Louis BEAUCARNOT,
parut dans « 7
HEBDO », supplément du journal
« Le Républicain Lorrain » du dimanche 20 août 2006
La société
ancienne était ainsi faite que, si tout le monde vivait ensemble, chacun y
trouvait sa place propre, en fonction de son âge, se son sexe et de sa
condition.
Et chacun
avait un rôle particulier.
L'ORDRE naturel voulait que l'homme soit maître dans le ménage et
le père dans la famille. Malheur, non pas à la femme qui s'aviserait de
commander, mais au mari qui se laisserait faire: il était montré du doigt et
souvent ridiculisé, parfois de façon violente et traumatisante, notamment si
l'on apprenait que la femme le bat.
Le mari devait donc commander. On disait et redisait que « qui a
mari a seigneur », que « le chapeau doit commander à la coiffe » ou que «quand
le coq a chanté, la poule doit se taire». M. le Curé le rappelait souvent: la
femme doit servir son mari, comme il ne cesse de rappeler que c'est à la femme
que l'homme doit d'avoir été chassé du paradis terrestre. Il ne saurait être
question de libérer la femme: toutes les opinions autorisées, même celles des
plus grands, convergent sur ce point.
La femme devait également rester chez elle. « Jamais femme ni cochon ne doivent quitter la maison »
disait-on volontiers. Les femmes étaient ainsi bannies de la foire, des cafés,
du moulin, et devaient régner sur la cuisine, le jardin et la basse-cour, elle
rencontrait ses semblables au lavoir et à la fontaine, comme les hommes se
retrouvaient à la forge ou à l'auberge. Chacun avait ses lieux qui lui étaient
réservés et enfreindre ces lois était toujours un peu partout considéré comme contre-nature.
Pour ce qui était, maintenant, de la vie des couples, disons tout
d'abord qu'ils ne vivaient jamais seuls et n'avaient guère d'intimité, au temps
où à la campagne les générations cohabitaient presque systématiquement. Disons
ensuite que ces couples duraient rarement longtemps, non qu'ils aient été
victimes du divorce, qui, bien sûr n'existait pas, mais du fait que la plupart
étaient dissous par la disparition d'un des deux époux et que très rares
étaient ceux qui auraient pu fêter leurs noces d'argent ou d'or. Longtemps, il
a été assez exceptionnel de voir des jeunes mariés ayant encore tous les deux
leurs pères et mères et la seule surmortalité des femmes en couches faisaient
que les veufs étaient extrêmement nombreux.
De ce fait, les remariages étaient très courants et les pères,
avec plusieurs épouses successives, engendraient fréquemment quatorze à quinze
enfants. Certes, l'arrivée d'une marâtre au foyer était souvent mal ressentie
par les enfants du premier lit, mais l'habitude poussait souvent les pères à se
remarier en même temps que leur fils aîné, et à épouser alors la mère, veuve,
de leur belle-fille. On estimait en
effet que ce tandem mère-fille, arrivant dans
une maison, serait un gage de paix et d'entente entre les lits et les
générations.
Pour le reste, le plus clair de la vie de nos ancêtres était
quasiment exclusivement| consacrée au travail : pas de congés payés ni de
vacances -ces mots n'existaient pas - et des semaines plutôt de cinquante ou de
soixante heures que de trente-cinq, surtout en été, à la campagne, où l'on se
réglait sur la course du soleil. Un
travail physique et continu, que chacun s'efforçait d'accomplir au mieux
en pensant que c'était la volonté de Dieu qui, en toutes choses, restait la
référence et la justification. Nos ancêtres, résignés, en acceptaient les lois,
se contentant d'attendre certains jours, comme la fête patronale, le banquet
des conscrits et surtout les mariages, pour se défouler, s'amuser et oublier
les soucis d'un quotidien généralement plutôt gris et morose.
Florilège misogyne
- En tant qu'individu, la femme est
un être chétif et défectueux
(saint Thomas d'Acquin, XIIIe siècle).
- La femme est le produit d'un os
surnuméraire (Bossuet, 1727).
- La femme ne peut être que
ménagère ou courtisane (P.J. Proudhon, 1849).
- Nous ne comprenons pas plus une
femme législatrice qu'un homme nourrice
(le même, 1849).
- Emanciper les femmes, c'est les
corrompre (Honoré de Balzac, 1831).
- Qui a femme a noise (autrement
dit soucis, querelles - un mot qui partira pour l'Angleterre, où il ferra du «
bruit »).
- Trois femmes font un marché (tant
elles sont bavardes).
- Qui croit sa femme ou son curé
est bien sûr d'être damné...
Sans parler des « bas-bleu »,
en référence aux modes anglaises,
ni des « pétroleuses », en référence aux Parisiennes qui allumèrent des
incendies à l'époque de la Commune.
Quelle torture !
Evolution de la langue... À l'origine, on ne « travaillait »
pas, pour préférer « œuvrer », qui avait été initialement « ouvrer » et était
autrefois employé à la place du verbe « travailler ». Ce dernier terme avait quant
à lui le sens initial de souffrir.
« Travailler » venant en
effet du mot tripalium, qui n'était autre qu'un instrument de torture. On avait
de ce fait, plus volontiers de cœur à l'« ouvrage » qu'au travail et voilà
pourquoi on parle aujourd'hui encore d'un meuble bien ouvragé, pour dire bien
travaillé.
Voilà aussi comment sont nés nos
jours « ouvrables », l'adjectif « désœuvré » et notre mot « ouvrier »,
travaillant lui-même souvent à l'origine dans des ateliers nommés des «
ouvroirs », dont le nom désignera, au XIXe siècle, des établissements de
bienfaisance. Parallèlement, on trouvait aussi « l'ouvrée », qui était le nom
d'une mesure de surface, utilisée pour estimer la superficie des vignobles.
Comment œuvrait-on ? D'abord, bien
sûr, avec ses mains, d'où le qualificatif si fréquemment rencontré chez nos
ancêtres d'Ancien régime, dits « manouvriers », avant que le terme n'évolue en
« manœuvre », parallèlement à la naissance des « manufactures », désignant les
ateliers où l'on fabriquait des objets. Dans d'autres régions, on préférait se
référer aux bras, d'où les appellations équivalentes de « brassiers » ou de «
brasseurs », qui ne fabriquaient donc généralement pas de bière...