Texte
de Pierre GOBEAUX
Essigny le Grand – 1990
Après une vie professionnelle bien
remplie, Pierre GOBEAUX s’est tout d’abord attaché à établir l’arbre
généalogique de sa famille du côté maternel, née COLLET-SEILLIER, originaire
d’Essigny le Grand dont il a pu remonter la filière jusqu’en 1697, sous Louis
XIV. Ensuite, il a mis par écrit ses souvenirs, les récits de son grand-père
COLLET et effectué quelques recherches sur l’histoire locale. Quelques-uns de
ses textes ont été publiés en leur temps dans le bulletin communal.
De tous temps, la vocation du village fut agricole. Passé la période gallo-romaine et la répartition des terres en « villas », les puissants de l’époque en devinrent les maîtres. Seigneurs locaux, Templiers ou Eglise. Le seul moyen de subsister était de travailler à la ferme. Hommes, femmes, enfants devinrent serfs, puis vilains avant de devenir ouvriers de culture.
Par
ailleurs, au fur et à mesure des siècles, les campagnes assurèrent aussi certains
travaux textiles à domicile : tisserands en cave, mulquiniers, brodeurs et
brodeuses, festonneuses…
Mis
à part quelques artisans locaux, les appellations des individus travaillant en
ferme se déclinaient ainsi :
-
varlet de labour ou
varlet de charrue (les plus considérés), varlet devenant valet
-
valet de ferme ou
valet de cour
-
les sans
grades : journalier et journalière, employés en fonction des besoins et
saisons
-
on note aussi deux
professions plus autonomes : le vacher et le berger.

Mon
grand-père, Ernest COLLET, fit partie de ceux nommés ci-dessus. Né à Essigny le
Grand le 27 juillet 1853, il décéda le 7 février 1943, à 90 ans. Mis au travail
de la ferme à l’âge de 12 ans, il n’en sortit que lors des deux guerres de
1870/1871 et 1914/1918 et l’exode de 1940. Ayant gravi tous les échelons au
cours des années, il devint Valet de labour. Je m’attarde volontairement sur
son cas, car c’est lui qui m’a conté ce qui suit.
Un
valet de labour avait sous sa responsabilité un « attelée », c’est à
dire 4 chevaux, toujours les mêmes, avec lesquels il procédait aux divers
travaux agricoles :
v
labourage des
terres à pied, avec un araire, charrue à un soc d’acier surmontée de deux bras
de bois appelés mancherons, tenus en main par le laboureur qui surveillait et guidait
ainsi la rectitude du sillon creusé par
le soc
v
semis des
céréales,
v
moisson dont
il fallait ramener les bottes empilées sur un énorme chariot (4 chevaux étaient
alors nécessaires)
v
foins et la
rentrée en grange
v
nouvelles
préparations des terres : sarclage, hersage, binotage, passage de la herse
ou des rouleaux,
v
charrois de
bois pour l’hiver.
Lorsque
le travail l’exigeait, et compte tenu des distances aller et retour à
parcourir, le laboureur partait le matin et ne rentrait qu’à la tombée de la
nuit, bien souvent même avec une lanterne tempête accrochée à leur instrument
aratoire. Il devait donc emmener, avec l’avoine et l’eau pour ses bêtes, son
repas placé dans une musette de cuir
tannée, dont le rabat était garni de poils de vache pour en garantir
l’intérieur. Quant à la boisson, de l’eau, parfois en période de moisson,
c’était exceptionnel, du « tiot chid », cidre plus ou moins sûr,
coupé d’eau, emporté dans un crapeau, gourde en terre de forme ronde. Plate
d’un côté, bombé de l’autre, ayant deux anses en terre portant une lanière de
suspension en cuir. Musette et crapeau étaient attachés au collier d’un cheval
reposant sur son garrot.
Si
le repas de midi était pris à la ferme (jamais le soir), ce dernier avait lieu
dans la salle de la laiterie. Une grande table rectangulaire revêtue de zinc,
encadrée de bancs en tenait le centre. Tous étaient à l’heure, pénétraient dans
la pièce et se tenaient debout derrière le banc à leur place respective. Ils
attendaient "not’maitre » qui arrivait en dernier, s’asseyait, et
alors seulement chacun prenait sa place. Dans un deuxième temps, les femmes
servaient chaque individu dans son assiette. Et lisez bien : nul ne
s’avisait de toucher à la nourriture tant que le Maître n’avait pas déplié la
lame de son couteau, c’était le signal pour commencer à manger. Quant au final,
il se levait, refermait son couteau d’un claquement sec. C’était terminé, il
n’y avait plus lieu de mastiquer, étonnant non ?
Revenons au valet de labour. Dans une ferme d’une certaine
importance, le minimum de chevaux était de 4 attelées, soit 16 chevaux. Dans ce
cas, une semaine sur quatre, le valet était d’écurie. Sous un escalier à
petites marches menant au grenier où étaient entreposés les grains, était
installé le couchage du valet : quelques bottes de paille et une
couverture.

Il va passer toutes les nuits de sa semaine au pied des chevaux afin d’intervenir au moindre incident. Et ils étaient nombreux : bête malade, fiévreuse, énervée, méchante, coup de botte ou morsure au voisin, rupture de licol pour fuir ou jument sur le point de mettre bas. Il fallait alors de toute urgence au corps de logis ou en extrême urgence sonner d’une corde dont il était pourvu.
Ceci
est un petit aperçu de ce qu’ont vécu mes grands parents, et ce n’est pas si loin.
Répartition
du terroir
Entre
les deux guerres de 1870/71 et 1914/18, le terroir était morcelé et partagé en
19 fermes de plus ou moins grande importance en nombre d’hectares. Après
recherches, elles se répartissaient ainsi :
Dans
la grande rue CARLIER
CARON-PONTHIEUX-MACHU
TURBEAUX devenue ALMERAS
BARRE
BOURRIT,
face à l’église
BONNIERE,
devenu DROUARD
COLLET-CARETTE,
devenu CHOQUART
CARON-PARIS
BOURRE,
appeléE ferme de la Manufacture parce qu’il s’y
fabriquait
des fromages faits à la main
GODET
– ancien château fort, (en face de la place BARRE)
LARUE,
(lotissement rue de Paris)
Rue du moulin CARON-MARECHALLE
Route d’Urvillers Ferme de la Sablière – CARETTE Frère et Sœur
Rue de Castres HENNET
COLLET
Edouard

GOSSET
Jules
Rue de la poste LOBBE
CAPELLE
Rue de Beauvoisis SEZILLE
BACQUET
LECIEUX
(fermette)
Entre 1914 et 1918, toutes ces fermes
furent rasées. Certains de leurs propriétaires tombés au front ne revinrent
pas. Quant aux autres, petits fermiers, les dommages de guerre ne leur permirent
pas de refaire surface. Tout avait disparu : habitation, bâtiments,
cheptel, instruments agricoles… Avant que ne soit établi le remembrement
beaucoup plus tard, les plus
puissants absorbèrent les petits.
En 1990, il ne restait plus que 6 fermes :
v
La SIAS
devenue CNRS, implantée par le Baron COPPE qui a racheté toutes les terres
disponibles après 1919
v
ALMERAS
v
DROUARD/CHOQUARD
associés
v
LEROY
v
Bernard
COLLET & FILS
v
BUYCK, devenu
également élevage avicole
Certaines productions ont été abandonnées : lin, oeuillette, colza, luzernes, trèfle, sainfoin, faveroles.. La production d’avoine est pratiquement nulle et les productions de pommes de terre ont beaucoup baissé. Il n’existe plus un seul cheval de labour dans le village, une seule ferme possède encore quelques vaches laitières.
Aux premiers jours de la belle saison,
avait lieu la fenaison, coupe et récolte des foins. Les animaux formant le
cheptel de toute ferme ne pouvaient uniquement être nourris de grains ou de paille. Le foin était la base de leur
nourriture. En alternance avec les semailles céréalières, les champs étaient
ensemencés de luzerne, vesche ou trèfle rouge, parfois mélangés. Ces plantes
fourragères poussant relativement vite, étaient les premières à être fauchées.
L’époque de la faucille est révolue,
heureusement remplacée par la « faucheuse au vert », tirée par deux
chevaux attelés de part et d’autre d’un timon, c’est un appareil mécanique à
deux roues. Au-dessus de l’essieu, un siège agricole pour le conducteur. Par un
système d’engrenage pris dans les roues et de démultiplications en renvoi
latéral, le mouvement rotatif se transforme en va et vient latéral agissant sur
une lame de coupe en dents de scie. Cette lame de près de 2 m est située sur le
côté droit de l’appareil et rase le sol. Les chevaux avançant parallèlement au
champ à couper, la lame pénètre à l’intérieur de la récolte de graminées et les
coupe à leur base. Elles tombent alors à plat sur le sol, formant un
« endain » continu tandis que l’appareil continue à avancer.
Attelage, appareil et coupe sont bien
visibles sur la photo ci-dessous prise avant 1914.

Arrivaient alors faneurs et faneuses, les herbes couchées ne pouvant rester au sol sans pourrir. Munis de râteaux en bois de fourches, ce personnel ramasse le foin et en fait de petits tas.
Entre temps et au fur et à mesure de la coupe, on
plante sur le champ des perroquets, constitués par de longues perches de bois,
sur lesquelles sont plantés de gros et longs clous (afin de fixer le foin et de
l’empêcher de glisser ou de s’envoler). Utilisées par 3, ces perches sont
plantées en triangle, attachées entre-elles à 50 cm du sommet, les empêchant de
s’écarter sous le poids.

Les faneurs vont alors prendre avec leur fourche les petits tas, appelés « palée » et les appliquer sur les perroquets en chargeant à partir du bas, sur les entretoises. Ils vont alors réaliser des petites meules pyramidales, ne touchant pas le sol et permettant ainsi par le centre une importante ventilation, qui va rapidement transformer cette verdure en foin bien sec.
Quand le point de sécheresse est jugé atteint, la récolte sera empilée sur les chariots qui la ramèneront à la ferme, soit en grange, soit en meule d’attente.
Revenons à la photo précédente, 4 femmes sont sur le terrain, longue jupe, serrée à la taille, portant un chemisier à longues manches (caracot) fermé au col. Imaginez ce travail, effectué en pleine chaleur, avec en plus la poussière dégagée par le foin.
LA MOISSON
De tous les travaux pratiqués dans les champs, la phase finale est bien entendu la moisson. Tout dépendait de son rapport ! Il a fallu des mois pour arriver à ce stade : labour, traitement des terres, hersage, roulage, épandage de fumier, semailles, échardonnage pour la propreté de la récolte et enfin la moisson.
Comme pour tous travaux agricoles, les conditions atmosphériques jouent un grand rôle. La moisson ne pouvait commencer que lorsque l’ordre en était donné, en fonction de l’état d’avancement ou de retard dans le mûrissement des céréales.
Rappelons pour mémoire comment elle s’est pratiquée durant des
siècles dans notre village. Tout d’abord un outil est nécessaire : une
large faucille, effilée et tranchante comme un rasoir (voir dessin de celle que
je possède encore).

Le coupeur, en position courbée, attrapait de la main gauche une poignée d’épis qu’il tirait vers lui afin d’en tendre les tiges. Ayant sa faucille dans la main droite, d’un large geste de droite à gauche, il tranchait net au ras du sol, la poignée de blé qu’il tenait. Sitôt coupée, cette poignée était couchée sur le sol.
Derrière lui suivait généralement une femme qui, prenant 6 à 8 épis qu’elle partageait en deux, elle les présentait tête-à-tête et par un moyen de torsade manuelle, elle fabriquait un « loyen » (lien de paille). Ramassant ensuite quelques poignées d’épis coupés, elle les réunissait et avec son loyen, elle liait ainsi une javelle, la laissant sur place avant que d’autres ouvriers ne viennent les ramasser pour les mettre en tas.
Travail éreintant, toujours courbé, effectuant inlassablement le même geste. Afin d’éviter des accidents terribles avec les faucilles (mauvaises coupures aux jambes), ce qui malheureusement n’arrivait que trop fréquemment), les faucheurs partaient de front, laissant entre eux une largeur de coupe. Ils allaient ainsi jusqu’au bout du champ et au retour attaquaient la bande restée debout.
Durant la période 1919/1939, la moisson avait évolué avec les
faucheuses-botteleuses, véritable révolution dans le milieu paysan. Montée sur
2 roues, la machine était tirée par deux chevaux à l’aide d’un timon articulé.
Juché sur la machine, entre les roues, le faucheur était assis sur un siège
agricole. Un mouvement alternatif pris sur l’une des roues mettait en marche
une lame en dent de scie au ras du sol. De plus, sa hauteur de coupe était
réglable ! Comme cette lame de plus de 2 m débitait sur le côté droit,
cela permettant les chevaux le long du front de coupe, pendant que la lame
abattait une nouvelle rangée d’épis.

Afin que les tiges se présentent tendus vers la lame, un large tambour tournant formé de lattes, mu par l’avancement de la machine, pliait les épis vers le couperet.
Ceux-ci, une fois coupés, ne tombaient pas sur le sol, mais sur un tapis roulant de toile, placé derrière la lame de coupe. Ils montaient à plat, à l’arrière de la machine derrière le dos du conducteur. Un système de griffes les happaient en fin de course pour en faire une botte. Quand l’épaisseur désirée était atteinte, un autre système mécanique terminé par un sabot troué dans lequel passait une ficelle, entourait la botte et la ficelle se nouait automatiquement autour d’elle. La ficelle était coupée de même et deux griffes éjectaient violemment la botte à l’arrière. Ces bottes, bien sagement alignées, et à égale distance entre elle, attendaient leurs releveurs.
Car le fait d’aller relever des bottes nécessitait du personnel et c’était un travail qui était payé. Quiconque désirait se faire un peu d’argent pouvait solliciter d’être employé par un cultivateur. Il y avait urgence à effectuer ce travail, les bottes ne pouvaient rester sur le sol à plat. La pluie, et même l’humidité ne tardait pas à faire germer les grains, alors totalement inutilisable.
Arrivaient alors dans les champs, derrière la moissonneuse, une nuée de femmes et d’enfants venant relever les bottes. Des consignes étaient données par le faucheur, mais tout le monde les connaissaient déjà.
Il fallait impérativement dresser les diziaux (10 bottes)
entre les lignes de bottes se trouvant au sol. Pour faire un tas, il fallait
donc ramasser à droite et à gauche (vous verrez pourquoi plus loin). Pour faire
un diziau, une botte était piquée verticalement sur le sol, huit autres vont
venir s’appuyer contre elles, les épis toujours en haut et la dixième formant chapeau
sera posée à plat sur le tout. S’il pleut, l’eau glissera sur elle et les
autres seront protégées. Ainsi placées, elles vont sécher en plein air et le
champ moissonné ne présente plus que de belles rangées parallèles de petits tas
de bottes.

Arrive le moment où il est temps de ramener cette récolte à le ferme. Les chariots sont alors préparés. Un chariot est composé d’une grande caisse en bois, de forme rectangulaire, dont les parois ont un mètre de hauteur, posé sur 4 roues. Un essieu fixe à l’arrière supporte deux grandes roues en bois, frettées de bandes métalliques. Un avant-train mobile sur un axe central porte deux roues plus petites. Deux hautes ridelles de bois, à l’avant et à l’arrière, sont destinées à maintenir le chargement. Un fort timon relié à l’avant-train permet d’atteler deux chevaux en parallèle. Au bout de ce timon, un gros anneau de fer sur lequel viennent se fixer les chaînes de deux autres chevaux de tête. Cet attelage de 4 chevaux est nécessaire, non seulement pour tirer le chargement, surtout dans les champs.
Quatre hommes composent l’attelage :
v Le charretier qui conduit l’attelage
v Deux fourcheurs : munis d’un fourché, petite fourche d’acier à 2 dents au bout d’un long manche, ils vont amener les bottes au chariot
v Un empileur : c’est à lui que revient l’honneur de « faire le chariot » - nous en reparlerons.
Le chariot entre dans le champ et se place entre deux rangées de diziaux. Les fourcheurs se plaçant à sa droite et à sa gauche vont, l’un après l’autre, prendre une botte sur le diziau à l’aide de leur fourche et l’apporter à l’empileur qui, lui, est resté dans le chariot. Son travail consiste suivant une parfaite technique à empiler les bottes dans le chariot. C’est tout un art, car le tas monte au fur et à mesure, il faut qu’il soit parfaitement équilibré et que les bottes soient placées correctement pour éviter un enchevêtrement et un surcroît de travail au moment d déchargement.
Le retour à charge est scabreux : les chemins ont des ornières qui font dangereusement osciller cette masse de près de 4 mètres de haut ; aussi pour y pallier dans une certaine mesure, avant le départ, le « combe est brêlé » sur le chariot. C’est une grosse corde tressée de 3cm de diamètre. Fixée à un crochet situé à la base avant de la caisse, il est lancé en haut de la charge et passe en son milieu jusqu’à l’arrière où il retombe. Il vient alors se fixe sur un treuil de bois existant à cet endroit.
A l’aide d’une « garcette » (bâton de bois dur), il est enroulé sur le tambour du treuil et rendu à mort. Par ailleurs, le seul système de sécurité consistait en un rudimentaire freinage composé de deux patins de bois venant s’appliquer sur les roues arrières, mus par une manivelle actionnant une vis sans fin, le tout placé à l’arrière. Si la pente était trop forte, les freins étaient bloqués et les hommes s’accrochaient à l’arrière pour le retenir.
Malgré ces précautions, il n’était pas rare qu’un chariot « verse ». Les dégâts étaient considérables : fatalement du côté de la chute, les deux roues étaient brisées mais sous l’effet du poids, la caisse elle-même était broyée. De plus, la rupture du timon pouvait empaler et tuer l’un des chevaux.
Arrivées à la ferme, les bottes doivent être engranger. En règle générale, la grange fait partie intégrante de la ferme. C’est un bâtiment long, large et haut, couverte de chaume dans l’ancien temps, elle est maintenant revêtue de tôles, de tuiles ou d’ardoises, suivant la richesse du propriétaire. Sur sa façade, au milieu, on voit une grande ouverture, fermée par deux énormes vantaux : les portes à grande. La même porte se répète sur la façade arrière ce qui va permettre à l’attelage du chariot de pénétrer et de sortir en laissant le chariot à l’intérieur. Hormis les portes, les autres côtés sont clos. Soit de pisé (mélange boueux de glaise, de sable et de chaux) appliqué sur une armature de bois) ou de briques, la grange peut avoir 10 m de longueur, car pour gagner en surface couverte, hormis le passage central entre les portes, on a creusé un sous-trait de 2 m de profondeur.

Le chariot est donc mis en place, les chevaux dételés et le déchargement peut commencer. Cette fois, les faucheurs ne sont plus au sol mais sur le chariot, et à tour de rôle, ils vont lancer les bottes à l’empileur qui a pris place dans la grange. Le sous-trait rempli, le mur de bottes s’élève au cours des apports continus. Lit par lit, c’est à dire couche par couche, le niveau d’empilage doit toujours être parallèle au sol, aucun épi à l’extérieur pour éviter des pertes par les rongeurs ou les oiseaux.
Paradoxe, au fur et à mesure que le tas s’élève, les fourcheurs descendent, d’où l’utilisation des longs manches de fourchés. Mais fatalement, il arrive un moment où il n ‘est plus possible de fournir si haut. Va alors être mis en place un système inventé par les anciens : « les chaises ». Sur la face du mur de bottes et dans son épaisseur vont être pratiquées des marches, appelées « chaises » d’1,50m de large-2 m de longueur, car l’homme qui va venir s’y installer doit pouvoir bouger sans danger.
Un fourcheur prend donc place sur la chaise, l’homme du chariot prend une botte avec sa fourche et la tend à son collègue « en chaise », celui-ci la réceptionne et la transmet à l’empileur. Tous les 3 mètres, une nouvelle chaise sera installée. Travail très dur qui méritait d’être vu ! Chaque homme mettant un point d’honneur à se surpasser. Monter les bottes de cette façon tenait du travail du cirque, car l’homme de la première chaise n’attendait pas que la botte lui soit posée aux pieds, il l’attrapait au vol et sur sa lancée, l’envoyait vers son camarade placé dans la chaise supérieure.
En fin de course, arrivée au sommet de l ‘empilage en cours, un autre ouvrier s’en emparait pour l’envoyer à l’empileur qui, bien entendu, garnissait toute la surface et qui, suivant l’éloignement du point d’arrivée de la botte, avait besoin d’un ou de 2 relais, tout cela pour remplie la grange de la « cave au grenier ». Une fois la grange emplie, les chaises vont rester en place car elles serviront en sens inverse quand il faudra alimenter la batteuse.
Les conditions de travail étaient difficiles : chaleur, poussière, manque d’aération !
Si l’importance de la récolte était supérieure à la capacité de la grange, un ou plusieurs meules vont être réalisées.

Un cercle de base était dessiné sur le sol : le diamètre était précis, en fonction de la hauteur de meule désirée. La surface était proprement grattée et aplanie, pour une meilleure sécurité d’assiette. Un épais lit de paille était étendu sur le cercle, garni sur son pourtour d’un épais bourrelet, faisant office de tapis de sol.
Le chariot arrive, de son sommet commencent à tomber les gerbes. La technique de réalisation d’une meule est bien différente de celle employée dans une grange.
Toutes les bottes vont être placées en couronnes superposées, la base de la botte est toujours présentée à l’extérieur. Elle va monter en forme de bol jusqu’aux 2/3 de la hauteur définitive. L’équilibre de l’empilage doit être parfait sous peine d’écroulement immédiat. Arrivé à ce stade, les couronnes vont aller en se rétrécissant jusqu’au sommet. Vient alors le couvreur, qui à l’aide de paille de seigle (imputrescible) va chapeauter la meule.
LA
BATTEUSE
Dans notre région était utilisée la « batteuse en travers », permettant de récupérer la paille. Dite aussi « à plateau », le batteur était installé debout, dans un trou d’homme, le plateau lui arrivant à hauteur de taille pour éviter d’être happé par les griffes. Il reçoit les bottes devant lui sur la table. Son premier travail, le plus important et vital, est de couper la ficelle qui lie chaque botte. En cas d’omission, c’est la panne générale, car cette ficelle de lin, chanvre ou sisal, va s’effilocher et s’enrouler autour des axes et pignons de la machine. La ficelle ôtée, la botte s’ouvre, le batteur va l’étendre et la pousser sur le plateau jusqu’à la gueule de la batteuse où elle est aussitôt absorbée.
La batteuse par elle-même était une machine inerte qui ne
pouvait fonctionner que par une courroie de transmission la reliant à une
locomotive vapeur qui transmet tous les mouvements rotatifs nécessaires au
fonctionnement. Cette courroie doit être suffisamment longue pour que la
batteuse soit en grange et la locomotive à l’extérieur, afin d’éviter tout
risque d’incendie. La locomobile fonctionnait au bois ou aux briquettes de
charbon.

Les épis sont donc battus mécaniquement et rotativement, secoués, contre-battus et ventilés dans un tarare interne. Dépouillés de la menue-paille, les grains sont tamisés et se présentent à la sortie de la machine sur deux goulottes d’évacuation et d’ensachement. Les éléments se trouvant à l’intérieur avaient une vitesse de rotation de 900 à 1200 tours/minute, pouvant battre de 1 400 à 1 600 kg de grain par heure, mais cela exigeait la présence d’une main d’œuvre de 24 personnes.

Aux deux goulottes d’arrivée des grains, « ça pissait dru » suivant l’expression de l’époque. Deux hommes y étaient présents en permanence. Chaque goulotte était munie d’une trappe de fermeture permettant de l’occulter durant quelques instants. Sitôt fermée, un homme y fixait solidement la gueule d’un sac de meunerie, au moyen d’un levier de serrage qui tenait fermement le sac sur la goulotte. Dès la réouverture, en quelques instants le sac était plein, d’un poids de 100 kg. Une fois libéré, les deux hommes attrapaient le sac, non fermé, et le balançaient sur les épaules d’un porteur qui attendait son tour de charge.
Un minimum de 6 porteurs était nécessaire étant donné le débit de la machine. Ces hommes étaient véritablement des « costauds ».Vêtus d’un simple maillot de corps et d’un pantalon de toile, ils repliaient un sac vide en porte-feuille, s’en mettant la pointe sur la tête et le corps du sac sur le dos. Il leur était nécessaire de se protéger ainsi la nuque, le cou et les épaules sinon ils n’auraient pas pu continuer à transporter pendant des heures ces sacs de grain de 100 kg dans le grenier de la ferme. Monter à charge et redescendre l’escalier de « meunier » spécialement conçu à cet effet. Car cet escalier est spécial : ses marches sont plus larges et moins hautes que celles d’un escalier ordinaire. Le porteur bénéficie donc d’une assise plus large pour poser ses pieds et il n’est pas obligé de lever les jambes aussi haut qu’à l’accoutumée pour en monter les degrés.
Notre porteur arrive donc au grenier. Tout au début, il va lui falloir en parcourir toute la longueur et deux pelleteurs l’attendent au fond. Ces derniers vont prendre le sac sur les épaules du porteur et le vider sur le plancher.
A ce stade, une explication est nécessaire. Toutes les fermes étaient bâties sans étage et les pièces étaient accolées les unes aux autres. Ainsi au-dessus d’elles existait un grenier d’un seul tenant, recouvrant dans l’ordre : le corps d’habitation principal (les chambres en enfilade devaient être traversées de part en part pour arriver à celle du fond), suivi de la laiterie, des écuries, des étables, la bergerie, clapiers et poulaillers, porcherie et bouverie, attenant à la grange. Au premier étage, ce grenier ne mesurait pas moins de 25 à 35 m de long sur 7 à 8 de large. Divers escaliers permettaient d’y accéder de l’extérieur, ceux-ci faisant de séparations entre les divers corps de bâtiments. Le large escalier de meunier était lui toujours situé dans l’écurie (chapitre valet d’écurie).
Revenons à nos deux pelleteurs qui viennent de décharger le porteur. Le blé est sur le plancher, en grosses lattes de bois brut qui a été posé aux origines de la construction sur de très grosses poutres de chêne ou de châtaignier, en prévision du tonnage qu’il aurait ultérieurement à supporter. A l’aide d’une large pelle en bois, nos hommes vont commencer à répartir régulièrement le blé sur toute la surface du plancher. Là encore, des normes sont à respecter, une surcharge à un endroit pouvant amenée la rupture des poutres de soutènement.
Le travail d’équipe va continuer jusqu’à la fin du battage qui pouvait durer plusieurs jours. On ne battait pas que le blé. A cette époque, on engrangeait aussi le seigle, l’avoine pour les chevaux, l’orge et une certaine race d’escourgeon.
Une fois terminée la montée des grains, les pelleteurs reviendront continuer à pelleter les tas pour les ventiler afin qu’ils sèchent plus rapidement. Lorsque, plus tard le grain sera porté au moulin, plus il sera sec, plus cher il sera payé. Le meunier n’était pas disposé à acheter le taux d’humidité existant encore dans les grains.
Et que devenait la paille une fois rejetée par l’arrière par
la batteuse ? Un « bourre-paille était souvent installé à la place du
plan incliné de l’arrière. La paille tombait dans une large gouttière
métallique de 0.70 de largeur sur 4 m de long. Des fentes étaient prévues sur
les parois latérales de cette gouttière. Deux ouvriers de part et d’autre y
glissaient une large plaque de métal obturant le conduit. La paille s’y
entassait et elle y était aidée par la pression d’un large pilon, mu
mécaniquement par une prise de mouvement sur le corps de la batteuse.

Ce pilon tassait méthodiquement la paille au fur et à mesure qu’elle avançait dans la gouttière. Deux broches métalliques en forme de U étaient glissées le long des plaques d’arrêt de la paille. Lorsque celle-ci était suffisamment tassée, cela déclencher un mécanisme d’éjection et deux fils de fer « à ballots » glissés dans les broches allaient cercler automatiquement le ballot fini avant qu’il ne soit projeté sur le sol.
L’équipe des ballots prenait alors le relais et venait les ramasser pour en faire une meule, soit à la ferme, soit à proximité, auquel cas ils étaient chargés sur un chariot pour être transportés.
A la fin du battage, une joyeuse réunion de tous ceux qui y avaient participé regroupait dans la grande salle de la ferme grands et petits devant un goûter de tartes, arrosé d’un bon cidre.
LES
BETTERAVES
La découverte du « saccharose » ou sucre de canne dans la racine de la betterave remonte à 1747 mais la mise en valeur et l’exploitation de cette plante potagère ne prit une réelle industrialisation qu’à l’époque du blocus continental sous Napoléon 1er. Tous les ports français bloqués par les Anglais ne pouvaient plus recevoir aucun tonnage de canne à sucre. Il a donc fallu exploiter à fond la betterave sucrière. A partir de cette époque, notre département va se placer en tête des régions productrices. Il existe 3 sortes de betteraves :
-
les betteraves potagères : destinées à la consommation
humaine, après cuisson : la betterave rouge

- les betteraves fourragères : destinées à la nourriture des animaux de fermes.
- les betteraves sucrières de couleur grise ou rose.
La culture
de la betterave à Essigny le Grand avant 1940
La graine de betterave est curieuse. De forme ronde, de la grosseur d’un pois chiche, elle a la particularité de ressembler à une petite boule de champignon morille. Alvéolée et très sèche, elle s’effrite facilement au frottement.
Fin avril/début mai, la terre de culture ayant été bien préparée, le semoir entre en jeu. Coffre de bois de forme parallélépipédique, de 1 m 80 de largeur, il est posé à plat sur un châssis entre deux grandes roues, le tout est tiré par un cheval. Le dessus du coffre forme un couvercle. On remplit le coffre avec les graines de betteraves, 25 à 30 kg à l’hectare. A l’arrière se trouvent 4 tuyaux souples annelés, se terminant à leur base au contact du sol par 4 petits socs en métal, perforés en leur centre, pour laisser passer les graines. Le tout est maintenu rigide par fixation sur une barre transversale. Ces 4 socs sont maintenus rigides par une fixation sur une barre transversale ; espacés entre eux de 0.45 cm, lors de l’avance de l’appareil, ils vont tracer 4 sillons de faible profondeur, destinés à recevoir les graines.
Lorsque le semoir est mis en marche par l’avancée du cheval, un axe muni d’ergots tourne au milieu du semoir. Il est mû par une chaîne de transmission prise sur l’une des roues. Cette rotation au milieu des graines a pour but d’éviter qu’elles ne forment des blocs et tenir l’entrée des goulottes dégagée. Ces graines vont donc tomber « en pluie » dans les tuyaux et arriver dans le sillon que leur a préparé le petit soc. Une raclette fixe, placée derrière chaque soc, va, au fur et à mesure de l’avancement, recouvrir de terre graines et sillon.
Suivant les conditions atmosphériques, la graine va germer rapidement. 15 à 20 jours plus tard, des lignes parallèles vertes et drues marquent le sol. Arrive alors la période du démariage, synonyme de séparation. Ne devait rester qu’une betterave tous les 18 à 20 cm. Ce sont les journaliers qui vont se charger de ce travail. Tout d’abord les employés de la ferme (avec femme et enfants), puis des gens du village et enfin appel à la main d’œuvre étrangère.
A Essigny, ce furent surtout des Polonais et des Italiens qui virent effectuer ces travaux. Dans l’un des greniers de la Ferme TURBEAUX-ALMERAS, il y eut jusqu’à 25 Italiens, couchant sur les lits militaires. Une petite cuisinière à charbon était installée et mon père allait midi et soir leur faire la cuisine. Il n’y avait pas de femme parmi eux.
Le démariage était un travail de galérien, exténuant, à faire par n’importe quel temps plié en deux, chacun ayant reçu une binette (à manche court) dont la lame faisait 18 cm de large. Entre deux coups secs et bien dirigés, il ne devait rester qu’un seul plant de betterave destiné à grossir. Durant des heures et des heures, la ligne verte n’en finissait pas !
A la fin du mois de juin, fête du village, le démariage était terminé. Quelques mois ayant passé, les betteraves ont poussé avec les mauvaises herbes, dont les chardons pouvant atteindre 1 m. Il faut donc pratiquer l’échardonnage : en règle générale, le personnel de la ferme, accompagné de sa famille, est suffisant pour ce travail. Muni d’un échardonnoir (petite bête de métal de 8 x 5 cm, fichée sur un long manche de bois, les échardonneurs pénètrent de front, à pied, dans le champ. Ils avancent, chardon ou autre mauvaise plante reçoit au pied un coup sec de la petite bêche qui sectionne sa tige. Le reste pourrira.
A partir du mois d’octobre, démarre l’arrachage des betteraves qui s’effectuait à la main. Les journaliers qui avaient démarié revenaient sur les mêmes surfaces sur lesquelles ils avaient précédemment travaillé (en général, 4 à 5 hectares par individu). Toujours plié en deux pour un travail encore plus difficile, il fallait tirer les betteraves à la main une par une.
Si le sol n’était pas trop dur, il se servait de la fourche à 2 dents. Saisissant les feuilles d’une main, faisant levier avec sa fourche, il sortait la betterave de la terre et la couchait sur le sol, derrière lui, toujours dans le même sens. Après quoi, lui ou son aide, muni du couperet, tranchait les feuilles au ras du collet de la betterave.

Les feuilles restaient alignées sur le sol et étaient ramassées ultérieurement pour la nourriture des vaches ou l’ensilotage.
Quant aux betteraves, on en formait de petits tas, à distances régulières. Alignés, ces tas étaient appelés des « chaînes » et elles représentaient 6 routes arrachées.
Le temps avançant, venaient le froid et le gel. Le sol
durcissait ; il fallait alors se servir de la lance. De forme différente
de la fourche, elle était étudiée pour recevoir la partie renflée de la plante
et, par jeu de bascule arrière, l’arracher du sol à l’horizontal. Il était
impératif de ne pas casser la pointe de la betterave, qui contient la plus
forte teneur en sucre. Des contrôles étaient d’ailleurs effectués par le patron
qui licenciait séance tenante celui qui cassait trop de pointes.

Avant de poursuivre, je tiens à confirmer le travail de « bagnard » qui était dévolu à ceux qui « faisaient les betteraves. Pour arriver à tenir le quota, ils s’étaient volontairement imposés un certain nombre d’hectares à mener à bonne fin. J’en ai vu rentrer de nuit, ou repartir avant le jour, la lanterne tempête à la main, quel que soit le temps pour tenir leur engagement. Le « dopage » existait déjà à cette époque : pour tenir le coup, un couple de Polonais partait au travail avec un casse croûte pour le midi et comme boisson, dans un crapeau, du café fortement additionné d’éther !
L’arrachage terminé, il fallait procéder au charroi des betteraves. Suivant l’importance des fermes et des quantités, il s’effectuait soit avec des tombereaux, soit avec des chariots tirés par des bœufs ou des chevaux. Ces véhicules étaient chargés à la main, à l’aide d’une grosse et lourde fourche à plusieurs dents, en forme de cuillère. L’un après l’autre, les tas étaient ramassés. Puis les attelages lourdement chargés prenaient le chemin de la gare d’Essigny le Grand ou de Montescourt.
Une fois les wagons complets, ceux-ci partaient vers les râperies ou sucreries de la région : Ham, Tergnier ou autres. Mais fatalement ces arrivé »es massives au même moment ne tardaient pas à engorger les carreaux des usines. Celles-ci refusaient alors toute livraison sans leur accord, les premiers à avoir livré étant bien entendu gagnant par rapport à leurs collègues en retard, qui devaient impérativement dégager les champs pour les futurs emblavements.
Des silos étaient alors creusés à la main, en bout de champ en bordure du chemin d’accès. Fosses de 1 m de profondeur, 3 m de largeur et de longueur illimitée en fonction des besoins. Il s’ensuivait donc une double manutention pour le cultivateur, du champ au silo, du silo à la gare. De plus si la sucrerie tardait à envoyer son accord d’acheminement, il fallait alors couvrir de paille les silos pour éviter le gel des betteraves : gelées, elles noircissent et deviennent inutilisables. Il y avait aussi la pluie et les tempêtes d’automne, qui rendaient les sols détrempés et boueux ; les chevaux et attelages ne pouvaient plus rentrer dans les champs.
Il fallait alors « déboqueter ». Pour ce faire, on utilisait de larges et longs traîneaux de bois, à patins ferrés. Tirés par 4 bêtes, on chargeait leur plateau (petitement) et, en glissant sur la boue, il était possible d’amener la récolte au silo.

Le rendement de l’époque, pratiqué comme il vient d’être expliqué, était de 35 à 40 tonnes à l’hectare.