Dercy et la grande famine de la fin du XVIIème siècle

 

 

                La dernière décennie du XVIIe siècle fut caractérisée par des hivers longs et rigoureux, suivis de printemps et d'étés médiocres et humides.

                Au point de départ de cette disette, il y a bien entendu certains facteurs non climatiques. Le pays est toujours en proie à des conflits internes et le règne fastueux de Louis XIV est également jalonné de guerres ruineuses.
Les impôts ne cessent d'augmenter pour le peuple qui est rural à 90%. L'armée prélève une part excessive sur les récoltes céréalières. Heureusement, les années 1680, chaudes et sèches, avaient apporté sur le Nord de la France une série de moissons superbes.

                A partir de 1689, débute une succession de printemps-étés froids et souvent humides. Les récoltes sont déficitaires. L'été 1692 est particulièrement mauvais et le spectre d'une grosse disette commence à se dessiner. Certains affirment que le tremblement de terre du 18 septembre 1692, sentit dans toute l'Europe, a dérangé l'ordre des saisons, au point qu'il tombe de la neige dans les derniers jours de septembre et jusqu'à un demi-pied près de Paris le 27 octobre 1692. L'automne s'annonce glacial. Le rude hiver suivant, un printemps glacé et une maigre récolte en 1693 coïncident avec le déclenchement de l'une des pires famines du XVIIe siècle. Une grande misère s'abat sur les plus déshérités car le désastre persiste en 1694 et l'hiver est encore plus rigoureux et destructeur.

                A Dercy, le début de la disette est signalé par une augmentation anormale des décès pendant l'hiver 1692.
Les trois années 1693, 1694 et 1695 se partagent le funeste bilan du nombre de morts (voir ci-dessous le tableau des décès). Le prieur curé Nicolas CHAUVEAU note sur des actes de décès à Dercy les 10 mars, 26 avril et 4 mai 1694 : "décédé de famine et de pauvreté". Cette annotation n'est plus répétée par suite d'une recrudescence de la mortalité dès l'automne suivant. La disette sévissant surtout pendant la mauvaise saison, il était plus logique de comptabiliser et de comparer le nombre de décès pendant les périodes hivernales de septembre à mai de cette décennie :

                                                        1690/91 :     11                                        1695/96 :         22

                                                        1691/92 :     12                                        1696/97 :         11

                                                        1692/93 :     27                                        1697/98 :         17

                                                        1693/94 :     28                                        1698/99 :           6

                                                        1694/95 :     42                                       1699/1700 :     24

Ce fut donc au cours de la période hivernale 1694/95 qu'il y eu le plus de victimes : 42 morts en quelques mois pour ce village. Les historiens prennent 1693 comme année de référence à cette disette apocalyptique qui faisait en France des millions de morts.

 

1690

1691

1692

1693

1694

1695

1696

1697

1698

1699

1700

JAN

4

5

4

5

2

8

3

3

3

4

4

FEV

2

 

 

9

1

3

3

3

2

 

4

MAR

1

2

1

3

2

4

4

1

4

 

6

AVR

 

2

2

2

1

5

1

 

 

 

3

MAI

 

 

 

 

2

 

 

1

2

1

5

JUN

3

1

 

 

2

 

 

 

 

 

3

JUL

1

 

2

 

1

1

 

 

2

3

 

AOU

1

1

1

1

2

2

 

 

 

 

1

SEP

1

 

2

7

4

5

 

 

 

 

1

OCT

 

3

1

4

6

3

1

1

 

 

 

NOV

1

2

1

2

7

2

1

3

 

1

 

DEC

 

 

4

7

5

1

1

2

1

1

2

Total

14

16

18

40

35

34

14

14

14

10

29

                Si Dercy a connu d'autres épisodes dramatiques au cours des siècles précédents (guerres civiles, massacres, pillages ou périodes épidémiques), une certaines stabilité communautaire se faisait sentir en cette fin de siècle. L'église accordait des dons en espèces (entre 12 et 17 sols* "par tête") aux pauvres et aux malades, comme en témoigne la liste des aumônes répertoriées par le curé de l'époque. On retrouve également dans le "rôle des pauvres" le nom des donateurs et les quantités de quartels de blé fournis aux plus démunis (le quartel de Laon, mesure de capacité, valait 18,803 litres de grain).

                Les premières années de restriction furent donc relativement bien supportées mais la persistance de ce temps exécrable a été fatale pour les plus nécessiteux.

                En 1709, une autre disette a sévit dans le laonnois après un hiver épouvantable. L'incidence sur la population n'a pas atteint, à Dercy, l'ampleur du tragique hiver de 1694.

 

* le sol est l'ancienne forme du mot sou : 1sol = 0,05 Franc = env. 0,01 €

 

 

Bibliographie :

- Archives départementales de l'Aisne

- "Histoire du climat depuis l'an mil" de Emmanuel LE ROY LADURIE – Editions Flammarion

- "Famine de 1693" de BOISLILE

 

 

Article écrit par Henri (+) et Benoît Bachellez