La ferme du Diable

 

Conte de Migrenne

 

 

 

                C’est dans la seconde moitié du seizième siècle, temps fertile en choses extraordinaires, que vivait le héros de cette histoire. Il s’appelait Jean Soiruth et il exploitait la ferme de Séru, située sur le territoire de Ribemont.

 

        Avare, tout son bonheur consistait à amasser encore et toujours et à dépenser le moins possible.

        Et par-dessus le marché mauvais chrétien s’il en fût. Témoin le dimanche où poussé par l’appétit du gain, il alla à Guise conduire une voiture de bois au boulanger Painlevé, alors que tout le monde était à la messe. Ni sa femme, ni ses enfants n’avaient pu le détourner.

        Le boulanger qui rentrait de l’église, lui dit d’un air scandalisé :

                - Quoi ! Soiruth, vous n’avez pas de crainte ! vous travaillez au lieu de remplir vos devoirs religieux !...Vite, rentrez votre voiture dans la cour ; il ne faut pas qu’on la voie. Vous risquez les remontrances de monsieur le bailli.

        Soiruth fit ce que le boulanger lui disait. Au fond il s’en moquait.

        Plus de dix fois déjà il avait enfreint les dispositions qui réglementaient l’obligation d’aller à l’église le dimanche, et jamais, disait-il, il n’avait été pris sur le fait. C’était donc que le bon dieu ne s’en portait pas plus mal.

                - Vous paierez ça un jour, Soiruth, dit Painlevé. Maintenant que votre voiture est en sûreté, venez boire un coup.

        Soiruth accepta sans se faire prier.

        La table était dressée pour le dîner.

                Soiruth va manger avec nous, dit le boulanger à sa femme. Pauline, un couvert.

        Soiruth n’avait pas compté sur cette aubaine. Il en fut heureux d’autant et fit honneur à la table.

          Quand  il se leva pour prendre congé du boulanger, il lui sembla que la maison tournait, tournait ; c’était l’effet du vin et des bonnes choses qu’il avait ingurgitées. Cet homme-là avait tous les défauts.

          Painlevé riait de le voir ainsi et il lui conseilla d’aller se reposer un peu dans son fournil. Soiruth se rendit à ce sage conseil et quelques instants après il ronflait. Quand il se réveilla le jour tombait. Il fut honteux de lui-même, mais il eut vite repris le dessus. Il pensa à son cheval qui devait s’impatienter, à la ferme où, à coup sûr, on l’attendait et, vite, il reprit le chemin de la Séru.

          Mais à l’horizon s’élevaient des nuages qui annonçaient un orage. Déjà le lointain s’illuminait d’éclairs et les échos rendaient la voix prolongée d’un tonnerre des plus grondeurs.

                    - Cornes du diable ! jura Soiruth, que ne suis-je parti il y a une heure ! C’est la faute à Painlevé.

          Et il lança un coup de fouet à son cheval.

                    - Allons, hue, Kimris.

          Kimris leva la tête et se mit à hennir. Il fit mine d’aller plus vite, mais la minute d’après il avait repris son allure.

          L’opacité des nuages rendait la nuit tout à fait ténébreuse. La pluie vint qui mit le comble à ce tableau lugubre. Soiruth allait sans savoir où et attendait tout des éclairs pour ne pas s’égarer.

          Kimris, lui, était aveuglé et semblait apeuré des coups de tonnerre. Peut-être sentait-il la terre trembler sous ses sabots ferrés. Toujours est-il qu’une fois il se dressa, hennissant comme jamais il ne l’avait fait.

                    - Carcan ! cria Soiruth, que le diable t’emporte !

          A ce moment le ciel se déchira du zénith à l’horizon et le fermier put voir une ombre humaine, pourvue d’ailes de feu, fondre brutalement sur son attelage et l’emporter. Et ce fut la nuit encore.

          Soiruth était anéanti. Plus de cheval, plus de voiture ! Ne rêvait-il pas ? Il s’arracha les cheveux, s’en prenant à tout le monde et à toutes les choses de la terre et du ciel. Puis il pleura de rage.

          Cependant l’orage se prolongeait, de plus en plus violent et la pluie tombait sans discontinuer. Soiruth pataugeait dans l’eau jusqu’aux chevilles. Il était harassé, il n’avait plus que son courage pour marcher.

          Soudain il eut la vue attirée par une flamme immense qui s’élevait au-dessus d’un bouquet d’arbres vers lequel il allait.

          C’était sa ferme qui brûlait. La foudre était tombée dessus.

 

          L’homme jeta un grand cri en levant les bras au ciel et pour sûr il allait défaillir lorsque une sorte de géant lui apparut.

                    - Calme ta frayeur, Soiruth, lui dit celui-ci ; ta ferme peut être reconstruite sans qu’il t’en coûte un sou et ce d’ici à demain, avant que le coq chante.

          Soiruth fut frappé de ces paroles. Le diable ouvrit les bras et en fit sortir des ailes.

                    - N’est-ce pas toi qui tout à l’heure a enlevé mon cheval et ma voiture ? lui demanda Soiruth.

                    - Tu l’as dit, bonhomme.

                    - Vous me voulez donc du mal, que vous ai-je fait ?

                    - Rien et je n’ai aucune prévention contre toi. Mon rôle est d’agrandir ma puissance en m’emparant des consciences, et il n’est de moyen que je n’emploie. Donc,  je me répète : veux-tu que ta ferme soit rebâtie dès demain avant le premier coup de clairon du coq ? Réponds.

                    - Et ça ne me coûtera pas un sou ?

                    - Pas un sou ; je te demande ton âme seulement.

                    - Mon âme ! se récria Soiruth. Oh ! Oh ! l’argent n’a pas cours dans votre royaume à ce que je vois.

                    - Soiruth, je ne suis pas venu ici pour disserter. J’ai l’habitude de mener rondement mes affaires. Une fois, deux fois, en es-tu ?

                    - Trouverai-je mon cheval à l’écurie et ma voiture sous le hangar ?

                    - Pourquoi pas.

 

          Soiruth eut l’air de réfléchir. Tout mauvais chrétien qu’il fût il tenait à son âme, et l’idée d’être jeté au feu après sa mort pour y rester éternellement l’apeurait. Mais le bon dieu était-il si méchant qu’il ne lui pardonnerait pas d’avoir un peu son paradis sur terre ? Non, ça ne se pouvait pas. Tout le monde le disait bon et miséricordieux.

          Et Soiruth de mettre la main dans celle du diable. Quand il la retira elle étincelait ; on aurait dit des lucioles. Il en fut saisi des pieds à la tête et se mit à courir comme s’il avait le feu au derrière.

          L’orage s’éloignait et, petit à petit, la pluie cessait de tomber.

          A Séru tout le monde était occupé à combattre l’incendie et on avait pu préserver du feu la maison d’habitation et le poulailler. La grange, les écuries, le hangar, la laiterie étaient en cendres. Les bestiaux n’avaient pas été épargnés. L’odeur de la chair grillée emplissait l’air d’un bout à l’autre de la cour.

          Soiruth trouva sa femme toute en larmes.

                    - Allons, Catherine, ne te désole pas, lui dit-il avec une apparente tranquillité, avant peu il n’y paraîtra plus.

                    - Tu plaisantes, mon homme, ne sait-tu pas que nous voilà ruinés.

                    - Ruinés ! tu verras ça demain.

                    - Non, mais… tu perds la tête.

          Soiruth haussa les épaules et eut un éclat de rire singulier.

                    - Moi, je perds la tête ! Je te répète que demain notre ferme sera reconstruite. Il n’y manquera rien, pas même le cheval et la voiture que le diable m’a enlevés tout à l’heure.

          En entendant parler du diable, Catherine sursauta et regarda son homme bien en face. Un doute lui traversait l’esprit.

                    - Tu me caches la vérité, lui dit-elle ; il s’est passé quelque chose que tu ne veux pas me dire.

          Soiruth semblait abattu. Il resta silencieux un instant, puis faisant un effort sur lui-même :

                    - Eh bien oui ! s’écria-t-il, je te cachais la vérité. Mais je vais libérer ma conscience, voici : j’ai fait un pacte avec le diable.

          Et il lui conta ce qu’il en était sans omettre le moindre détail.

                    - Mais cela je l’ai fait pour toi et pour nos enfants, ajouta-t-il. Maintenant allons nous coucher.

          Catherine faisait les grands yeux. Elle se récria, voulut sermonner ; mais elle perdait son temps. Quand on a promis son âme au diable on ne peut pas retirer sa parole. Soiruth se mit au lit tranquillement et dormit de même, cependant que sa femme, inquiète, resta sur une chaise, n’osant mettre le nez dehors pour voir ce qui ce passait.

 

          Les bruits les plus singuliers lui venaient aux oreilles, échos de chants profanes et de coups frappés. Les secondes, les minutes et les heures, tout cela lui parut long comme des semaines, des mois des années.

 

          Un peu après minuit elle céda à la curiosité et risqua un œil dans la cour. Elle s’attendait à voir quelque chose d’extraordinaire, certes ! mais ce qu’elle vit l’immobilisa comme si la mort l’avait frappée ; des diables de toutes sortes, des petits, des grands, des maigres et des gros, allaient et venaient, selon les ordres qu’ils recevaient. Ils faisaient du mortier, extrayaient des pierres, façonnait le bois, forgeaient le fer. Jamais ruche ne fut plus active.

                    - Soiruth ! Soiruth !, cria Catherine, consternée en secouant son homme qui souriait en dormant. Vois donc !

          Réveillé, le fermier se mit à maugréer.

                    - Je rêvais que j’allais au paradis, bredouilla-t-il. Saint Pierre m’ouvrait la porte. Ça fleurait bon comme la  prairie quand elle vient d’être fauchée.

                    - Eh bien, mets-toi dans la tête que c’est tout ce que tu en verras, du paradis, lui dit Catherine. Tiens, regarde… De la façon dont ils y vont, dans deux heures ils auront fini… et le coq n’aura pas chanté !

          Assis sur son lit, Soiruth regarda à travers la nuit, sans rien dire.

          L’entablement allait être terminé. On montait la charpente et déjà les couvreurs disposaient les tuiles. Pendant ce temps les menuisiers plaçaient les fenêtres et les vitriers y mettaient les carreaux. A l’intérieur  on enduisait, on plafonnait, on pavait. Les vaches beuglaient, les moutons bêlaient et les chevaux hennissaient.

                    - J’entends Kimris ! s’exclama Soiruth…

          Et il appela :

                    - Kimris ! Kimris !

          Il sauta de son lit, s’habilla sommairement et sortit précipitamment…

          Kimris était à la porte. Il semblait attendre son maître. En le voyant il manifesta sa joie par un hochement de tête.

                    - La bonne bête ! dit Soiruth en lui caressant le cou.

                    - Grand dieu ! dit Catherine, ils sont en train de boucher les boulins ; dans dix minutes ils ramasseront leurs outils…

          Elle courut au poulailler où la gent volatile était encore perchée, plongée dans le sommeil.

          Soiruth ne savait que penser : qu’allait faire Catherine ? Il la suivit du regard et la vit ouvrir le poulailler.

                    - Alerte ! Belle-tête ! alerte ! l’entendit-il crier.

          Belle-tête était le coq le plus huppé de la ferme et le plus criard de son espèce. On se reposait sur lui pour être réveillé avant trois heures.

          Satan n’ignorait pas cette circonstance, aussi s’était-il prévenu de toute surprise en activant son travail. Mais il n’avait pas compté avec Catherine qui, elle, suivait la marche de la construction d’un œil attentif, espérant du bon dieu le secours d’une idée de dernière minute. Elle l’avait trouvée.

                    - Alerte ! Belle-tête ; alerte !

          Et Belle-tête de s’étirer, de se dresser sur ses ergots et de jeter dans l’air un cocorico formidable.

          A ce cri, les diablotins abandonnèrent la besogne, se heurtant pêle-mêle et prirent la fuite dans toutes les directions.

          C’était dommage, vraiment, il ne leur restait plus qu’une brique à placer.

          Mais le coq avait chanté.

          Soiruth était sauvé des griffes du diable.

 

 

Alfred MIGRENNE, Il était une fois dans la Thiérache

Ouvrage en vente :

Editions : L'ARBRE - 42, rue de la Chaussée, 02460 La Ferté-Milon. (12 €)

 

 

Transcription par Christine Amart