Conte d’HANNAPES

D’Alfred MIGRENNE

 

La flèche miraculeuse

 

   Dans un temps déjà fort éloigné, puisque la chose remonte au neuvième siècle, un noble du joli pays de France habitait le village d’Hannapes, possédant en fief l’autel du lieu dont les revenus étaient d’un excellent rapport.

   Il s’appelait Nithard, et Nithar était marié à Erchanfride. Le ménage n’avait pas d’enfants et paraissait très uni.

   C’était alors deux vieux, possédant de l’argent et des terres. L’argent venait de l’autel, quant aux terres on n’était pas précisément fixé ; les mauvaises langues disaient que c’était du bien mal acquis, et plus personne, presque ne saluait les Nithards.

-         Reste à savoir comment le bon dieu, lui , nous regardera, dit la femme à son homme.

-         Sois tranquille, Erchanfride, répliqua Nithard. Ne sommes-nous pas ses enfants

 comme les autres ?

-         C’est vrai, mais tous ne prennent pas le même chemin ; les uns vont au paradis, les

autres en enfer…

  Puis elle s’arrêta. La perspective de brûler éternellement lui bouleversait l’esprit et la mettait hors d’elle-même.

-         Eh bien quoi ? fit Nithard d’un air interrogateur.

-         Je dis, mon homme, que nous ne sommes plus jeunes, que nous avons un pied dans la

 Tombe et qu’il nous faut songer à sauver notre âme.

-         Parle, je t’écoute. Je ferai tout ce qui te sera agréable.

-         Tenant notre fortune des autels, nous devons la leur rendre.

-         Tu parles d’or, Erchanfride, seulement quels autels doter ? Ils sont tous

recommandables par leur sainteté et par les miracles qu’ils opèrent.

   Et voilà les époux bien embarrassés. Mais quelqu’un survint qui lui coupa la parole. C’était un fantôme.

-         Avant de faire la part des autres pour le rachat de votre âme, dit-il d’une voix

caverneuse, vous feriez mieux de me rendre la mienne.

   Nithard et sa femme furent saisis jusqu’au fond des entrailles.

-         Qui es-tu ? demandèrent-ils tout tremblants

-         Je suis François Loupieux. Quoi ! vous ne me reconnaissez pas ? Anciennement je

vivais de l’autel, vous m’en avez dépossédé de mon vivant.

   L’histoire est donc si vieille que vous ne vous en souvenez plus ?

Apparut un deuxième fantôme.

Nithard devint blême. Erchanfride lui chercha la main pour ne pas tomber.

-         Et toi, qui es-tu ? lui fut-il demandé aussi.

-         Je m’appelle Côme le Chevelu.

-         Que nous veux-tu à ton tour ?

-         Je viens réclamer le lopin de terre de la vallée des Mourdris et celui du Cavin-des-

Morts. Vous me les avez extorqués par des voies détournées. Rendez-les moi !

   Du temps où ils vivaient, François Loupieux et Côme le Chevelu étaient si chétifs qu’ils ne tenaient pas debout, pour ainsi dire. Erchanfride s’en souvint et sauta sur le bâton pour leur frotter la peau, mais elle frappa dans le vide.

-         C’est bien dirent-ils ; nous nous reverrons, et alors…

Et ils disparurent en faisant un tapage infernal.

Cette nuit-là, les Nithards ne dormirent pas. La peur les tenaillait de tous côtés ; dans les pieds, dans les mains, dans la tête. Ils n’osaient respirer, encore moins se communiquer leurs impressions.

La parole leur revint au petit jour.

-         Eh bien Erchanfride, que penses-tu faire au sujet de Loupieux et de Côme le Chevelu ?

-         Rien ! répondit sèchement sa femme. Ce qui est fait est bien fait. Nous n’avons rien à

 nous reprocher.

-         Certainement, opina Nithard.

-         Quant à la question des autels, le mieux serait de la soumettre au hasard des choses.

 Laisse faire. J’ai mon idée.

   Là-dessus, Erchanfride sortit et alla dans le jardin où elle cueillit un roseau qu’elle tailla ainsi qu’on fait d’une plume d’oie et, de concert avec son mari elle traça les lignes suivantes sur une feuille de parchemin :

«  Ceci est mon testament. Les terres que nous possédons à la vallée des Mourdris et au Cavin-des-Morts, comme l’argent qui est déposé dans notre cave, appartiendront de droit, à notre décès, à ceux qui trouveront ce parchemin .

les messes pour le repos de notre âme devront être dites deux fois par mois. Hannapes, le jour de la purification de l’an de grâce 853 »

Et elle signa ainsi que Nithard.

Un arc était là ,suspendu au mur, avec une flèche à côté. Erchanfride prit l’un et l’autre, attacha le parchemin à la flèche et fixa celle-ci sur la corde de l’arc. Quelques secondes après la flèche volait en l’air, avec la grâce de dieu.

   La légende rapporte qu’elle fit ainsi plus de cinquante lieues. La vérité est qu’à une petite distance de son  point de départ, elle alla se loger dans les ailes d’un pigeon qui passait, voyageur sans but, égaré peut-être.

   L’oiseau ne fut nullement incommodé de sa charge. Il poursuivit sa course en ligne droite, leste et gracieux, comme si de rien n’était.

   Seulement, en passant au-dessus de l’abbaye de Prum, il eut peur du bruit de la cloche et il fit un brusque mouvement, à la suite de quoi, la flèche s’échappa et alla tomber sur l’autel où un certain abbé nommé Ansbald disait la messe devant une nombreuse assistance.

-         Quoi ! s’écria l’abbé surpris ; l’ennemi est-il donc si près ?

Il croyait à l’invasion d’une force armée, mais son erreur fit de courte durée.

-         Bénis soient ceux qui nous envoient cette aubaine ! dit-il en faisant force génuflexions

 et en pressant la flèche sur son cœur.

   Ces mots et gestes n’étaient pas dans les rites. Aussi, grande fut la surprise parmi l’assistance. Un religieux sortit même des rangs pour aller demander à l’abbé Ansbald s’il se trouvait mal. Mais, devant la béatitude de l’officiant, devant l’objet qu’il tenait si pieusement, il fit une profonde révérence et se retira en disant onctueusement : « pardon ».

   La messe continua. Mais une sorte d’effervescence causée par la curiosité lui enlevait son caractère de solennité, et aussitôt « l’ite missa est », les religieux se réunirent pour savoir de quoi il retournait. En apprenant l’événement, ils se confondirent en remerciements divins et ils délibérèrent sur la façon d’entrer en possession du legs Nithard.

   Deux moines, Alcuin et Péroné, furent désignés pour se rendre à Hannapes et on les fit partir de suite, comme si l’on était pressé.

   Alcuin et Péroné étaient deux personnages distingués qui s’étaient retirés à l’abbaye pour vivre dans le calme. Cependant ils n’étaient pas fâchés d’avoir l’occasion de humer l’air des grands chemins bornés de sites pittoresques.

   Ce serait autant de pris pour le jeûne, la prière et les mortifications.

  Aussi allèrent-ils en moines mendiants à une allure convenable, de façon à arriver à destination une dizaine de jours après leur départ.

   Ils trouvèrent Nithard saintement agenouillé, les mains jointes et pleurant.

   Le pauvre homme faisait pitié. Depuis un certain temps, à minuit et à l’heure de midi, il était tourmenté par des apparitions de fantômes. Il ne mangeait plus, il ne dormait plus et il était sujet à des hallucinations. Sa femme, la vénérable Erchanfride, était allée s’enfermer au couvent de Lavergny, près de Laon.

   Triste était la situation.

   Les deux religieux assurèrent Nithard de leur sympathie et lui promirent des prières, après quoi ils déclarèrent prêts à prendre en nom le legs qui leur était échu.

-         C’est entendu, dit Nithard. Ce qui est à moi sera à vous. Dieu le scellel en vos mains !

Cela fait, Alcuin et Péroné s’en retournèrent, contents de leur mission. Nithard se sentit soulagé du poids qui l’obsédait. De fait, les ombres de Loupieux et de Côme le Chevelu ne vinrent plus le troubler. Il allait enfin être tranquille.

   Mais il arriva que ses terres se couvrirent d’ivraie et que l’autel ne rapporta que peu de choses.

   Nithard allait-il être tourmenté d’une autre façon ? Il fit part de ses pressentiments à l’abbaye de Prum, et celle-ci, par commisération, lui offrit l’hospitalité. Nithard fut très sensible à cette proposition et l’accepta.

   Il se rendit donc dans sa nouvelle demeure.

   Son arrivée fut marquée par le déchaînement d’un vent coulis qui se faisait bruyamment entendre d’une pièce à l’autre, là où on le menait.

   Mais le lendemain, tandis qu’il assistait à la sainte messe, deux fantômes s’élevèrent dans l’épaisseur de l’ombre qui régnait entre l’autel et le mur de l’édifice.

   C’étaient François Loupieux et Côme le Chevelu.

   A leur vue, Nithar défaillit et l’assistance fut prise d’une telle frayeur que chacun se précipita vers la porte.

   Ce fut une bousculade.

    Jamais la chapelle de l’abbaye n’avait été le théâtre d’une scène pareille.

    L’abbé Ansbald essaya de calmer la tempête, mais il dut la subir jusqu’au bout. Et quand il se retourna pour agir sur les fantômes qu’il avait la prétention de chasser, ils avaient disparu.

   Seulement à leur place, il vit Nithard expirant, le cœur percé d’un trait.

   Ce trait, c’était la flèche miraculeuse, celle que sa femme avait lancée.

 

 

 

Alfred MIGRENNE, Il était une fois dans la Thiérache

Ouvrage en vente :

Editions : L'ARBRE - 42, rue de la Chaussée, 02460 La Ferté-Milon. (12 €)

 

Transcription par Marianne Laplaud