HISTORIQUE
DU TEXTILE A FRESNOY ET DANS LA REGION
L’origine du Commerce remonte à l’époque où les hommes se sont constitués en sociétés.
Dès lors ils ont dû, pour satisfaire aux besoins de leur existence se faire producteur et recouvrir à l’échange. Le troc a permis la spécialisation des productions donc la naissance de corps de métiers.
A l’aube de notre histoire, les ateliers s’abritèrent au sein des châteaux ou au cœur des puissants monastères qui vivaient pratiquement en autarcie. Fresnoy dépendait de ceux de Fervaques, d’Homblières et le commerce des toiles s’exerçait alors aux abords des églises où les solennités religieuses attiraient la population locale.
Il semble acquis que l’établissement du commerce en Picardie ait coïncidé avec la création des ‘communes’ et que les progrès de l’industrie soient étroitement liés à ces institutions municipales.
Or, c’est en 1102 que Saint-Quentin fut constitué en ‘commune’ et certains documents nous permettent d’affirmer, qu’à cette époque, la première industrie du Saint-Quentinois était le tissage de la laine.
Au XIIe siècle, on y trouve des manufactures de drap et de toile dénommée ‘Sayetterie’. Les premiers se tissaient alors en ville et les secondes à la campagne par des travailleurs isolés. Les tisserands échangeaient leur production à des commerçants passagers qui l’emportaient aux foires.
Les XI et XIIe siècles furent pour la ville de Saint-Quentin une époque de grandeur, d’animation et de luxe : c’était la résidence du Comte de Vermandois et l’industrie se développa parallèlement aux besoins de la cité.
Au XIIIe siècle, le commerce s’étend : 24 villes de Picardie constituent la ‘Hanse de Londres’ pour fournir à l’Angleterre les étoffes de laine qui lui manquent.
Comme le développement de l’industrie est étroitement lié au développement du Commerce, notre Vermandois tisse alors jusqu’au plus profond de ses campagnes la sayette qui comprenait une variété plus ou moins forte de laine pure ou mélangée.
La sayette tissée dans le Saint-Quentinois était d’une qualité ordinaire destinée à l’habillement des artisans et des ouvriers. On la tissera jusqu’au milieu du XVIe siècle.
L’année 1557 amorce un changement d’orientation dans l’industrie locale. Rappelons-nous brièvement les évènements historiques : siège et sac de Saint-Quentin par les Espagnols tout est brûlé, pillé, les habitants qui ont échappé au fil de l’épée s’enfuient. L’industrie de la sayette cesse.
Le traité du Cateau-Cambrésis éloigne les troupes du roi d’Espagne vers les Pays-Bas et ramène ceux de nos habitants qui ont échappé au massacre. Le Vermandois renaît lentement de ses cendres quand en 1570, un dénommé Crommelin arrive à Saint-Quentin.
Chassé par les persécutions religieuses de Philippe II, il fait partie des millions de protestants qui émigrent de Flandres emportant avec eux les secrets qui ont amené la richesse des Pays-Bas. Ces émigrés représentent un potentiel d’idées et une main-d’œuvre hautement qualifiée qui va s’installer en partie dans notre région.
Crommelin apporte donc avec lui l’industrie des toiles fines et claires en lin : les linons.
Aussitôt installé, il propage la culture du lin et fait monter dans tout le Vermandois des métiers pour tisser cette matière.
Dès lors une nouvelle industrie est née. Elle va occuper et faire vivre nos populations pendant plusieurs siècles.
A Fresnoy, on tissera le lin jusque vers 1760 soit approximativement deux siècles ; mais dans les autres villages du Vermandois, et dans le Cambrésis cette industrie se maintiendra pratiquement jusqu’à nos jours, témoins ces caves ouvertes en façades dans lesquelles on tissait. (Le fil de lin demandant des conditions de température et d’humidité particulières pour ne pas casser).
Une main-d’œuvre hautement qualifiée : les « mulquiniers » vas ainsi se former.
Cette industrie prospère eut à subir plusieurs chocs qui l’ébranlèrent fortement : Ce fut d’abord la mode pour les « mousselines de l’Inde » qui fit concurrence aux linons. Ce fut ensuite la révocation de l’Edit de Nantes qui nous priva d’un grand nombre de nos meilleurs tisseurs et ce furent enfin les mesures protectionnistes prises par l’Angleterre et l’Espagne.
En 1734, l’industrie des linons déclinait.
Heureusement pour nous, la mode se porta alors sur la « gaze ».
Mais cette « gaze » qu’était-ce au juste ?
Un tissu léger, très clair, diaphane, qui s’est d’abord fabriqué avec de la soie ou avec du fil et de la soie puis on en fit en laine, coton et lin avec chaîne en soie.
On en faisait des robes de bal, des fichus, des voilettes, des tissus d’ameublement, des rideaux…
La gaze a été connue de toute antiquité ; on l’appelait alors « vent tissé » et « nuée de lin » c’est dire sa légèreté !!!
On reprit la fabrication de cette étoffe à Saint-Quentin en 1765. La production fit tout de suite fureur et tout particulièrement dans les colonies espagnoles.
Depuis longtemps on fabriquait dans le Vermandois des tissus de soie, de grosses qualités et d’une consommation restreinte, qui servaient particulièrement à faire des tamis et à passer des liqueurs mais ce ne fut qu’en 1762 que le tissages des gazes et des mousselines de soie pour robes, fut introduit à Fresnoy-le-Grand.
Un commerçant parisien nommé Santerre vient y monter une manufacture .
La fabrication des étoffes légères, tissées avec de la soie et de la laine venait donc de s’implanter dans le Vermandois, elle fit rapidement la richesse de plusieurs villages : Bohain, Fresnoy-le-Grand, Etaves, Seboncourt. Elle apporta l’aisance à ces populations laborieuses et prit un grand développement.
En 1781,on y comptait plus de 900 métiers qui produisaient des gazes de soie destinées à l’exportation.
Après Santerre, un autre manufacturier parisien, Descombes, occupa 1400 ouvriers et 400 dévideuses. C’est alors qu’une menace plana à nouveau sur le tissage local : les gazes tissées à Fresnoy étaient expédiées à Paris pour y subir l’apprêt. Or un droit d’entrée vint frapper ces étoffes à leur arrivée dans la capitale et Santerre songeait à s’y soustraire.
Il menaça de cesser toute fabrication dans les environs de Saint-Quentin. Son chantage au chômage bouleversa la population locale mais n’aboutit pas au résultat escompté.
En éclatant, la Révolution changea tous les rapports, les habitudes, les fortunes donc les éléments même de l’industrie.
La guerre, qui éclata en 1793 et qui se prolongea pendant plusieurs années ayant rompu les relations avec l’étranger, fit nécessairement languir cette activité axée sur l’exportation.
Le commerce s’arrêta, l’industrie périclita. Heureusement pour elle le tourbillon guerrier allait lui ramener un nouveau ferment. Il nous venait d’Egypte et s’appelait « Cachemire ». Une nouvelle industrie naissait.
L’AGE D’OR DU TEXTILE A
FRESNOY
L’EPOQUE DES « CHALES
CACHEMIRE »
La présence des mulquiniers, tisseurs d’élite, explique l’implantation très localisée du tissage des « Châles Cachemire » dans notre canton.
Ces châles indiens ramenés d’Egypte en 1798 par les soldats de Bonaparte provoquèrent immédiatement l’admiration par la richesse de leur dessin, l’éclat, l’harmonie de leurs couleurs.
Les procédés indiens utilisés pour leur fabrication étaient analogues à ceux en usage aux « Gobelins » : mais chez eux, le châle était divisé par parties et chacune était exécutée séparément, après quoi on raccordait les morceaux en les cousant ensemble car, il leur était techniquement impossible de les réaliser d’une seule pièce.
Ces cachemires étaient portés en turban, ou ceinture ou drapé par les Mamelouks. Il s’agissait d’une étoffe damassée de laine fine et moelleuse dont les dessins, ordinairement à palmettes, arabesques ou ornements de ce genre, de couleurs vives, ne laissaient paraître leurs contours et nervures que sur trois fils, ce qui donne une impression de relief.
Dans la stricte acceptation du mot « Cachemire » ne devrait s’appliquer qu’aux châles des Indes, mais on donna aussi ce nom à tous les châles fabriqués en France dans le but de les imiter.
On comprend aussi sous cette désignation une foule de tissu en soie, laine, coton, tramé en soie, parfois en laine fine dont les dessins simulent le véritable cachemire.
L’arrivée de ces riches étoffes suscita l’envie et donna des idées d’imitation aux négociants parisiens qui songèrent immédiatement à compenser la perte des débouchés causés par la guerre de 1793. En effet, celle-ci avait rompu les relations de la France avec l’extérieur et stoppé les débouchés des gazes de soie et linon, d’où crise dans le textile de notre canton et par voie de conséquence main-d’œuvre qualifiée disponible…
D’autre part, la complexité de fabrication de cette riche étoffe nécessitait des mulquiniers si bien que, dès 1800, un négociant de Paris entreprend dans notre canton la fabrication de châles de soie et de laine. L’impulsion est donnée et d’autres maisons de la capitale s’empressent de mettre à profit l’habileté de nos tisseurs.
Les frères Ternaux filateurs et tisseurs obtiennent de Napoléon une subvention de 24. 000F pour tisser douze châles destinés aux dames de la cour. Les premiers valaient 2 000F et pourtant il n’y avait dedans que pour 35F de matière première ! On avait atteint les sommets de la perfection dans la création textile artisanale. Les premiers châles fabriqués demandèrent de 12 à 18 mois de travail.
En 1810, un fabriquant de madras de la rue Mélèe à Paris Damien Pépin demandait à présenter au comte de Montalivet, ministre de l’intérieur, un châle fabriqué à Bohain.
« Par sa légèreté, écrivait-il, par la
richesse du dessin, par la perfection du travail, il peut soutenir la
comparaison avec les produits de l’Inde… en le voyant, on sera convaincu qu’il
n’est point aujourd’hui de dessins si difficiles que l’ouvrier ne puisse
reproduire sur son métier avec le seul secours de la navette. »
Damien Pépin, ouvrier lui-même, avait formé autour de Bohain des ouvriers capables de fabriquer ce châle.
La mode allait être lancée.
Cette fabrication amena l’aisance à Fresnoy où les ouvriers gagnèrent alors près de 8 à 15 Francs par jour, ce qui était considérable. La production se faisait à domicile sous la responsabilité d’une commission-maire local qui recevait de Paris les laines et les soies teintes, ainsi que les originaux des dessins à exécuter. Le dévidage des matières premières occupait un très grand nombre de femmes et de jeunes filles. La « Fabrique de Bohain » occupait à cette époque 15. 000 ouvriers des deux sexes. C’est l’époque où certains commissionnaires se constituent de véritables fortunes et construisent les luxueuses maisons de maître que nous admirons encore aujourd’hui.
Cette fabrication longue, difficile et délicate fut simplifiée grâce aux perfectionnements du métier à tisser par un nommé Jacquard. Avant lui, les tissus à motifs demandaient jusqu’à quatre ou cinq tireurs de « Iacs » car, il faut savoir que jusque là, la levée des ficelles ou « Iacs » suspendues, maintenues tendues par tout un système de leviers, de poulies, de cordes, était mue par des enfants juchés sur le métier.
Il fallut attendre 1804 pour que la mécanique JACQUARD soit au point. Elle ouvrait une ère nouvelle dans l’art dut tissage et supprimait l’esclavage des enfants employés à « tirer les Iacs ». Le dessin était alors lu sur des bandes de carton percées et la mécanique levait, sans risque d’erreurs, les fils de la chaîne, derrière lesquels les spoulins n’avaient plus qu’à glisser.
Donc, après avoir réalisé des châles somptueux sur de simples métiers de bois désuets, véritables enchevêtrements de poutres et de cordes, nos modestes artisans utilisèrent la mécanique JACQUARD.
La production se diversifia et l’on fabriqua aussi des châles sans envers, des châles doubles, des châles de couleurs, des écharpes, pour l’Amérique du Sud et l’Afrique du Nord.
Cette fabrication marcha très bien pendant le Premier Empire, mais la chute de celui-ci rétablit la concurrence anglaise et la production évolua : on se mit à fabriquer des « barrêges » c'est-à-dire des tissus de laine avec chaîne de soie.
On fabriqua des châles jusque vers 1870. après la fabrication se tourna vers les nouveautés et l’on tissa dans la région tous les genres, depuis les étoffes invraisemblablement légères jusqu’aux plus épaisses, en passant par les bouclés, les boursouflés…les crépons, en suivant l’impulsion de la mode… !!! L’époque des châles « Cachemire » avait vécu, une page de notre histoire locale était tournée…
C’est vers 1892 alors que le tissage à domicile décline au profit des petits ateliers qui assurent un travail régulier que la broderie tente de s’implanter à Fresnoy.
Monsieur Reichenbach, citoyen suisse installe rue de Brancourt un atelier où il forme des brodeurs, il vend aussi des métiers à broder payables en plusieurs années et garantit l’ouvrage pendant la période de crédit. Quelques tisseurs tentent de se reconvertir. Au départ, la broderie est en pleine prospérité ; elle reconstitue l’atelier familial. Tant que l’ouvrage lui est fourni le brodeur à domicile gagne sa vie, mais lorsque les contrats arrivent à terme l’ouvrier se retrouve seul et désemparé devant un métier qu’il a payé cher et qu’il ne peut nourrir ; c’est l’échec et cette branche d’activité bien qu’elle ait encore aujourd’hui un représentant, n’amènera pas la reconversion des tisseurs à domicile. L’exode vers les usines se poursuivra.
La fin du XIXe siècle verra donc la naissance des usines de tissage pour des raisons de concentration économique. L’atelier, sous la surveillance d’un directeur supprime les allées et venue de la matière première et de la marchandise fabriquée ; il rend plus facile la surveillance du travail, permet de réparer plus facilement le métier qui tombe en panne…La rentabilité commence à modifier la société. Des usines naissent et meurent ; la Fabrique Blanche, les usines Boyer, Leduc, Combelle, Taine…
Une évolution économique s’est opérée vers 1860. En effet, dans la première moitié du XIXe siècle la plupart des métiers étaient dispersés dans les villages de Picardie, ils appartenaient aux ouvriers tisseurs, les fabricants ne fournissant que les harnais, les peignes, les mécaniques Jacquard. Le travail était trop divisé. Les articles se renouvelaient trop fréquemment et par petit quantité pour que le tissage mécanique put prendre une grande extension.
Il n’en fut pas de même dans la deuxième moitié du XIXe siècle où l’on comptait 3000 métiers à main pour 6000 métiers mécaniques répartis dans une cinquantaine d’ateliers rien que pour le Vemandois.
Cette évolution eut plusieurs causes économiques et sociales : des ouvriers furent tellement exploités par les commissionnaires ; ils eurent à subir des chômages si fréquents et des fluctuations de prix si grandes qu’en dépit de leur avantage d’indépendance ils préférèrent pour la plupart, entrer en usine quitte à s’expatrier vers le chef lieu du canton.
Cependant, paradoxalement, dans le Bohainois, le tissage à domicile survivra pendant la première moitié du XXe siècle en raison de la qualité des articles fabriqués.
Les métiers mécaniques n’avaient pas encore leur place pour les articles de luxe que réclamait la mode parisienne. Eugène Rodier le comprit dès le début du Second Empire ; il eut la prescience du développement industriel qui susciteraient les exigences de la masse et de la vie mondaine. Il eut l’intuition de la mode et pendant plus de 80 ans son système alimenta le carnet de commandes de l’usine qu’il installa à Bohain et dont le rayon d’action s’étendait sur 20 Km : plus de 1000 métiers répartis chez des artisans dans 28 villages autour de Bohain, tissaient pour Rodier des tissus somptueux ou de haute nouveauté.
On échantillonnait en usine puis on confiait le travail au tisseur à domicile. Cette survivance artisanale s’éteignit peu après la guerre 1939-45.
C’est vers 1920 que le Filandière s’installa à Fresnoy, Monsieur Gaëtan Lanzani d’origine milanaise y installe une usine de tissus d’ameublement destinée à alimenter sa fabrique parisienne de meubles de style. On y fabriquera également des tapisseries sur métiers Jacquard, merveilles de bon goût. Cette usine est toujours en activité. Véritable résurgence du passé, elle utilise encore les vénérable métiers de bois identiques à ceux qu’utilisaient les artisans du siècle dernier.
En 1926, Monsieur J.- Saltiel décide d’implanter à Fresnoy une usine de bas et chaussettes.
Modeste au départ, cette nouvelle branche de l’industrie textile locale va prendre une extension rapide et importante.
Encore une fois l’axe suivi sera celui de la qualité sans perdre de vue les tendances de la mode. L’usine « Le Bourget » saura s’adapter aux fluctuations de cette dernière en recherchant sans cesse la qualité et l’originalité des articles fabriqués. Rappelons-nous les spots publicitaires :
Le bas « têtu » qui refus de filer.
Le collant « Soirissime » qui repose la jambe.
et le « Capricieux » aux dessins inédits…
ils témoignent des orientations de cette fabrication.
La matière utilisée : le nylon et sa mise en œuvre : le tricotage en feront une variante du tissage. Le résultat : une merveille de finesse, de souplesse, digne d’entrer dans la lignée des produits finis somptueux que fabriqua Fresnoy.
Sayette, linons, gaze, châle cachemire, mousselines, fines broderies, tapisseries, bas nylons…
Crommelin, Santerre, Descombes, Vatin, Lefauvre, Reichenbach, Lanzani…Saltiel…
Voici des noms à haute résonnance.
Ils ont gravé leur marque sur notre petit bourg et sont dignes de paraître au fronton de notre histoire locale.
CREATION ET EVOLUTION DE
L’ENTREPRISE
« LE BOURGET »
En 1926, deux jeunes importateurs en bonneterie, Messieurs J.-P Saltiel et Fernand Hutteloup, lasses des entraves douanières pour les produits en provenance de Hollande et d’Espagne, décidèrent de se lancer dans la fabrication de bas et de chaussettes.
Encouragés par les prêts accordés aux industriels qui s’installeront dans les régions dévastées par la guerre. Ils cherchent un atelier correspondant à leurs souhaits et le découvrent à Fresnoy.
Quelques mois plus tard, aidés par 12 ouvriers/ouvrières, ils installent les premiers bobinoirs et les premiers métiers à chaussettes, rue de la République chez Madame Coquelet Macaigne (actuellement Casa 2000)
« La Mondiale » était née…, qui devait devenir par la suite les « Bas le Bourget ».
Grâce au travail acharné, et persévérant, à la pratique du marketing avant la lettre, à la recherche de la qualité et du matériel le plus performant, l’usine ne cessa de se développer. En 1939, avec un effectif de 600 personnes, elle produisait 600 douzaines de chaussettes et bas de fil par jour.
Après la guerre de 1940, avec l’ère du nylon, tout le matériel de tricotage était à renouveler. Une nouvelle technique était née.
Le Bourget devient célèbre par ses produits exclusifs, connus par la publicité :
« Têtu » - le bas qui refus de filer-
« Supp-Hose » - les bas et les collants des femmes actives et qui veulent le rester –
Vers 1956, pour coller à la mode qui demande des bas sans couture, c’est-à-dire tricotés sur métier circulaire et non plus sur métier rectiligne, le matériel de tricotage et de finition est, une fois encore, renouvelé.
1962 : apparition du collant : nouvelles machines, nouvelles techniques. La confection du premier collant fin n’était pas facile et exigeait des doigts de fée pour manipuler et assembler des tricots toujours plus élastiques et fragiles.
Comme dans tous les domaines, l’évolution technologique avance à pas de géant, et pour rester compétitif, il faut suivre le progrès et investir, sans cesse.
En quelques années, l’informatique, l’automatisation, la robotisation ont transformé et transformeront de plus en plus les ateliers. A tous les niveaux : production, organisation, recherche, commercial, du plus petit au plus grand, tout le monde chez « Le Bouget » fait des efforts, s’adapte.
C’est grâce à cet effort constant, à la qualité des produits nouveaux, à la réduction du coût de fabrication, que « Le Bourget » a pu résister à la cris que connaît depuis dix ans notre industrie.
Aujourd’hui « Le Bourget » est connu dans le monde entier, nos produits sont exportés dans plus de trente pays, tels que l’Australie, l’Islande, Hong Kong, l’Afrique du Sud, etc…et bien sûr le Marché Commun.
Jacques Saltiel
Fresnoy, nous l’avons déjà dit, eut longtemps une vocation textile qui fit sa prospérité et son accroissement. Les mulquiniers et les gaziers s’y succédèrent puis, comme l’exigeaient les lois de la concentration, du rendement et de la rentabilité, les tisserands se reconvertirent tant bien que mal, les métiers à bras que chacun possédait furent démolis et brûlés. Les petites usines textiles durent elles aussi fermer leurs portes et de nos jours, à Fresnoy, le textile n’est plus ce qu’il était. Pourtant, gardons nous bien de sous-estimer nos tisseurs d’aujourd’hui, il suffit pour s’en faire une idée, d’aller visiter la « Filandière ».
Là, c’est un monde à part, un retour dans le passé, un lieu où s’élabore lentement et patiemment des merveilles de finesse, des tapisseries somptueuses qui iront orner des intérieurs rustiques, des hôtels particuliers et même des palais d’authentiques souverains.
Le cœur de l’usine bat au rythme des vieux métiers de bois serrés les uns contre les autres ; son battement est celui des battants et des navettes et ce bruit infernal a pour le profane quelque chose d’impressionnant qui met l’attention en éveil.
A l’intérieur, l’œil est tout de suite attiré par les couleurs chatoyantes des tapisseries enroulées sur l’ensouple du métier. Les navettes et les brochetons garnis, accrochés à un clou sur une poutre du métier, à proximité du tisseur, apportant encore une touche de couleur au tableau et ceci contraste étrangement avec la grisaille des vieux métiers de bois, véritable enchevêtrement de poutres énormes, surmontés du « Jacquard ». le banc du tisseur, son battant, ses navettes, en un mot toutes les parties en contact avec ses mains ou avec son corps ont pris une belle patine bronzée qui prouverait s’il en était besoin l’âge avancé du matériel.
Assis sur sa planche, le tisseur, accompagné parfois d’un « brocheteur », lance inlassablement sa navette puis glisse adroitement ses brochetons sous les fils de la chaîne qui viennent de se lever. Devant lui le faisceau de « fires » fait penser aux cordes d’un piano à queue et ses doigts semblables à ceux du virtuose saisissent les brochetons sur ce clavier de fils et les passent sans erreur sous les fils levés par le « Jacquard ». Puis la navette lancée sur le métier vient lier tous ces fils colorés qui vont former sur l’envers cette toile de « Boucher » représentant un paysage champêtre ou une scène galante.
Les détracteurs diront qu’il s’agit d’une reproduction mécanique, qu’elle n’a pas de cachet, qu’il n’y a pas de création comme aux « Gobelin » où à « Aubussons ». C’est vrai… ! mais qu’ils me citent les gens de leur entourage qui possèdent une tapisserie de « Lurcat » ou de la « Savonnerie »…Ils seraient bien en peine. Et puis il y a reproduction et reproduction. Certains artistes imitent à la perfection un tableau de maître au point que, même les experts s’y trompent, alors… ! pourquoi dénigrer la qualité de cette fabrication !
Je pense pour ma part que Fresnoy à tout lieu de s’enorgueillir de cette présence, qu’elle est un atout pour son économie locale et qu’elle fait partie intégrante de son patrimoine artistique.
Notons enfin que la « Filandière » est la seule usine française qui fabrique des tapisseries « sur métier Jacquard » n’est-ce pas là un titre de noblesse suffisant pour convaincre ?
Né du « Jacquard »
Une des branches d’industrie se rapportant au tissage, celle du dessinateur n’a plus de représentant à Fresnoy. Les dessins confectionnés et mis en carte son adressés à la maison Jean-Baptiste Durieux, qui les fait lire et qui procède au piquage des cartons.
J’ai visité, avec intérêt, cette maison qui est bien installée et qui travaille très soigneusement.
Des machines, actionnées par un moteur à pétrole, coupent et lancent les cartons. D’autre part, dans un atelier bien monté et convenablement éclairé, des liseurs de dessins disposent, entre les fils d’une chaîne provisoire, une trame aussi provisoire dont chaque fil tient la place que doit occuper la couleur considérée.
Chaque couleur important donne lieu à une lecture, les autres couleurs se lisent deux à deux.
Quand ce travail est fini, on noue chaque fil de la chaîne au poinçon d’un emporte-pièce. L’ensemble des emporte-pièce se trouve serré sur une surface égale à celle d’un carton.
Des manœuvres tirent les fils de la chaîne disposés au dessus de chaque fil de la trame, les poinçons correspondant son soulevés ; on manie un levier ; un carton vient se poser sur une plaque percée, dont les perforations correspondent aux poinçons ; les poinçons soulevés piquent le carton.
On repousse le levier, le carton est entraîné, un autre prend sa place ; les manœuvres saisissent la chaîne située au-dessus du fil de trame suivant et tirent, on ramène le levier et un nouveau carton est piqué.
Chaque lecture donne lieu à un piquage. On sait que les cartons jouent un rôle capital dans le tissage, chaque trou du carton correspond à la levée d’un fil de la chaîne.
Si les cartons sont bien piqués, le dessin est bien représenté ; sinon il faut effectuer des « reprises » longues et coûteuses. Malgré l’attention que l’on apporte à la lecture du dessin, des erreurs son parfois commises, qu’il faut rectifier.
Un ouvrier sérieux, connaissant à fond le dessin et sa représentation sur les cartons, vérifie minutieusement, perce à l’emporte-pièce sur une plaque de plomb les ouvertures qui manquent et ferme au papier gommé les trous percés en trop.
Le piquage des cartons se fait pour les métiers Jacquard et pour les Vincenzi. Cette industrie demande un personnel de choix et stable.
Hénin 1902
Le piquage des cartons fut ensuite transféré à la Filandière.
Aujourd’hui il ne se fait plus à Fresnoy mais à Lyon.
LE COMMISSONNAIRE
(Seconde moitié du XIXe
siècle)
Il est l’intermédiaire obligé entre le patron qui recherche les commissions, choisit les dessins et l’ouvrier façonnier. Il reçoit la matière première et les dessins, il fait piquer les cartons, puis il échantillonne suivant diverses nuances. Le soin matériel de la fabrication repose sur lui.
Il distribue le fil, il tient note sur son registre et sur le carnet de l’ouvrier, du poids, de la qualité de la matière ; il surveille ou fait surveiller l’exécution, il envoie un monteur de métiers remettre en marche ceux qui sont arrêtés : quelquefois, il procède lui-même à la réparation, il veille à ce que la besogne soit bien faite.
Il reçoit à jour fixe l’ouvrier qui rapporte sa pièce, examine minutieusement le travail, tant sous le rapport de la propreté que du poids et des dimensions. Il inflige parfois des amendes pour malfaçon et ensuite il paie l’ouvrier selon le tarif convenu. Sa comptabilité, très importante, est bien tenue, et il ne peut en être autrement.
Il expédie ensuite au magasin de vente les objets irréprochables et au blanchissage ceux qui laissent à désirer.
Son grand souci consiste à trouver le moyen d’occuper les ouvriers pendant la morte-saison, pour les avoir sous la main à la reprise de travail. C’est difficile. Il se trouve placé entre les patrons, qui voudraient bien diminuer le prix de la main-d’œuvre et les ouvriers qui souhaiteraient une augmentation de salaire. Il est en butte à l’hostilité de ceux qui subissent des amendes et aux récriminations du patron s’in n’en distribue pas lorsque la besogne est peu soignée. Dans les moments où il n’a rien à faire fabriquer, tout son personnel le harcèle pour obtenir du travail ; quand l’ouvrage est pressé, il lui semble que les ouvriers ne se hâtent guère ; il voit venir avec inquiétude le moment de remplir une commande ; il est parfois obliger de faire couper une pièce sur le métier pour expédier seulement ce qui est exécuté, ce qui occasionnera une perte pour la maison et pour l’ouvrier.
Il est lui-même intéressé dans le travail. Il reçoit une légère rétribution par mille « duites ».
Il cherche à constituer un noyau d’ouvriers actifs et il s’attache à les conserver. Il est la cheville ouvrière de la fabrication à la main. Le commissionnaire sérieux peut se constituer une certaine position.
Très peu ont la chance de tomber sur une branche d’industrie qui leur permette d’arriver rapidement à la fortune ; mais, en temps normal , celui qui connaît son métier et qui s’y applique gagne de l’argent. Il est presque impossible de compter maintenant sur un renouveau du travail à la main ; aussi ceux des bons employés ou commissionnaires qui tentent d’ouvrir à leurs risque et périls, de nouvelles maisons, se risquent dans un redoutable inconnu.
La modicité de leurs capitaux, l’âpreté de la concurrence, la difficulté de placer la marchandise fabriquée, le prix élevé de la main-d’œuvre, la mobilité des ouvriers, augmentent les ennuis et diminuent leurs chances de succès. Les exemples du passé ne peuvent pas guider pour l’avenir ; les conditions de commerce sont tout autres.
D’autre part encore, ceux qui ont la louable ambition de marcher seuls arrivent tard aux affaires, s’ils ont l’expérience de l’âge mûr, ils manquent peut-être de l’entrain, de la confiance, de l’ardeur de la jeunesse, et leur prudence leur fait peut-être manquer des marchés que de plus entreprenants auraient enlevés.
Dans cette partie, comme dans beaucoup d’autres, on regrette que l’intelligence pratique ne soit pas servie par les capitaux abondants.
On conserve ici les noms de quelques employés qui ont amassés de véritables fortunes : M. Levaufre et M. Vatin pour ne citer que les morts ; ils ont très libéralement fait profiter les pauvres de leur succès.
Monsieur Léon Vatin continue les mêmes traditions. Il récompense les fils des anciens ouvriers de son père, de leur ardeur et de leur courage. Il est universellement estimé à Fresnoy et à juste titre.
Hénin 1902
Ou
LE TISSAGE DE LIN
Les ouvriers tisseurs, pour trouver la température égale et généralement douce dont ils avaient besoin, travaillaient dans des caves ou dans des celliers. C’était une nécessité pour fabriquer des linons avec des métiers à mains. Le fil de lin avait besoin, pour ne pas être trop cassant ; de ne pas être employé à l’air l’extérieur ; autrement il devenait très difficile à tisser. Ce besoin d’une température un peu humide explique le nombre considérable des caves que l’on peut encore remarquer dans les sillages des environs de Saint-Quentin. Ces caves ou ces celliers servaient d’ateliers habituels aux ouvriers.
Les étoffes qui s’y tissèrent furent d’abord des batistes et des claires unies ou linons. Les batistes avaient ainsi désignées du nom d’un ouvrier de Cambrai, appelé Batiste, qui fut le premier à en fabriquer. Ce tissu était d’abord une toile légère importées par les tisserands belges : cette toile, perfectionnée par l’intelligence française fit le plus grand honneur à son industrie. La Belgique ou l’Angleterre essayèrent ensuite de naturaliser dans leur pays la fabrication de la « batiste » et des linons, mais leurs nombreuses tentatives demeurèrent sans résultats. Ces tissus sont toujours restés exclusivement les produits des contrés des environs de Cambrai, de Valenciennes, de Bapaume et de Saint-Quentin. Non seulement on y récoltait le lin nécessaire à ce tissage, mais encore on y trouvait surtout les habiles fileuses qui le travaillaient, les blanchisseurs et les eaux qui leur donnait un blanc si éclatant et si remarquable.
Picard
LE TISSAGE A LA MAIN (vers
1900)
Avec le tissage à la main disparaissent des mœurs particulières.
Elle n’est pas sans grandeur la vie de l’ouvrier. De combien de patience ne doit-il pas faire preuve pour « nouer » sa chaîne. Il faut qu’il fasse passer, sans en oublier un seul et dans un ordre très irréprochable, six, sept ou huit mille fils à travers une « lisse » dont le maillon n’est pas très large ; il lui faut se hâter, il reste des jours entiers courbé sous le métier. Bien souvent sa femme l’aide, et les doigts déliés de celle-ci lui sont un concours très sérieux. Il jette un dernier coup d’œil sur son gagne-pain, rajuste une corde par-ci, enfonce un clou ou une cheville par-là. Enfin tout est prêt. Levé avant le jour, dès quatre heures en été, il prend place sur la planche que l’usage a polie ; il fait effort des pies pour soulever ses tires, de la main pour lancer la navette. Tout est mouvement en lui. Il est tout yeux pour suivre les changements de couleurs ; la moindre erreur de travail occasionnerait une perte sensible dans la valeur du travail et devrait être reprisée par une repriseuse habile. Avec des soins minutieux, il couvre sa chaîne d’une étoffe légère pour empêcher les poussières de souiller son travail. Et tout le jour, sans trêve, ni repos, il s’agite, d’un mouvement rapide et régulier, il fait glisser sa navette de droite à gauche et de gauche à droite, toujours, tandis que les cartons montent, s’enroulent et se déroulent, que les personnages ou les figures de son dessin se forment et grandissent, et que le rouleau de la chaîne, lentement se dégarnit. Pas un geste qui ne soit imposé par le métier. Pas un mot, pas un chant, pas un rire.
Toujours sévère, le front du tisseur ne se déride qu’au moment où la ménagère place sur la table la soupière fumante.
On cause en famille.
Après le repas, le tisseur décroche du râtelier où elle repose, une petite pipe en terre noircie par l’usage et, gravement, méthodiquement, il la bourre.
L’été, il va la fumer au dehors, assis sur le seuil de la porte ou sur un tertre ombragé ; en hiver, il s’assied pensif près du poêle dont le cendrier lui sert de crachoir.
La pipe fait partie du mobilier de la maison. Il est sans exemple qu’un tisseur ne fume pas la pipe. La durée d’une pipe détermine le temps de repos.
Vers 5 heures, c’est le goûter, les ouvriers, les ouvrières en costume de travail, c’est-à-dire en bras de chemise, quittent leur métier, s’accroupissent au pignon d’une maison ensoleillée ou se réunissent par groupes, et goûtent soit de pain et de fromage soit d’une salade.
Et ils font la causette, c’est à ce moment que les nouvelles circulent. Elles se propagent rapidement, s’embellissent comme bien vous pensez et deviennent fantastiques.
Si, dans n’importe quel quartier, vous êtes le héros d’aventure, on peut vous la raconter avec des détails inédits, quand vous rentrez chez vous, c’est parfois même gênant.
En semaine, c’est pendant ces courts instants de repos que le tisseur voit le soleil. Il se repose autant par la vue de la nature, que par l’arrêt du travail.
Le dimanche, il soigne son jardin ou cultive une parcelle de terre qu’il loue à l’un des cultivateurs de Fresnoy et ce n’est pas un des moindres agréments du paysage que de voir en avril, au moment de Pâques, plusieurs centaines de familles éparses sur les pentes des coteaux occupées toutes à la plantation des pommes de terre ; puis en mai, par un beau temps, au sarclage, et en septembre à l’arrachage ; si bien qu’en tout temps, pendant la bonne saison, on voit, le dimanche, une partie importante de la population s’occuper de menus travaux agricoles capables de fournir aux ménagères la base de ragoûts peu coûteux.
Le tissage à la main occupe donc une population intéressante par son genre de vie et ses remarquables qualités professionnelles.
Il serait souhaitable qu’elle soit assurée du lendemain, et que les modestes ateliers de famille reprennent faveur.
Une évolution de ce sens est entreprise dans le Rhône, peut-être parviendra-t-elle à enrayer le mouvement des populations vers les usines ?
Si la cris actuelle continue, les métiers cesseront bientôt de battre, et, en parcourant les rues silencieuses et tristes de Fresnoy on ne se doutera pas que l’on se trouve dans une localité jadis très industrieuse de l’ancienne Picardie.
Hénin 1902
LE TISSAGE A LA MAIN (vers
1920)
Voici quelques semaines, j’avais l’occasion de parcourir cette région de Picardie où se groupent autour de Bohain, une vingtaine de villages, les derniers perpétuant en France la tradition du métier à bras, le vénérable Jacquard, et du tissage à la main. Il y a là une vieille garde qui ne veut ni se rendre, ni mourir. Une poignée de tisserands épargnée par le machinisme s’est retranchée dans quelques maisons basses et y défend contre la taylorisation commune et systématique, la noblesse du travail ancestral…
Le hostilités terminées, allait-on reconstituer le matériel ancien ou remplacer les « Jacquards » par des machines modernes ?
Seul un conseil de famille pouvait choisir. Aux yeux de ce dernier, la qualité l’emportant sur la quantité et la tradition sur le fordisme, le métier à bras réintégra la maison d’où l’invasion les avait chassés, l’artisan et lui, au début de la guerre.
Ce fut un beau jour, non seulement pour les vieux tisseurs que la même maison occupait depuis des dizaines d’années, mais pour leurs enfant qui révéraient également le tissage à la main et sa mystique.
Chacun se remit au travail devant son métier qui tient de la châsse plus que du châssis, dans la pièce meublée d’un lit, d’une table, d’un fourneau, de quelques chaises et du rouet que la ménagère fait gazouiller sur une branche inférieur car, au au-dessus d’elle, c’est la navette qui s’égosille sur le métier actionné par le bras et le pied de l’artisan…
La maison est à lui, ses économies, l’ont payée ; il y a élevé ses enfants, un jardin potager qu’il cultive la complète. Tout respire l’ordre et la simplicité. Pas de gramophone. Pas de TSF. A peine un journal. Au mur des portraits de famille, un crucifix à côté d’un fusil de chasse…ou…d’une arbalète ! On dirait un coin de vieille France conservée dans la naphtaline de ses traditions plusieurs fois séculaires.
Je ne l’ai jamais mieux compris que parmi ces braves gens qui m’accueillirent la main ouverte et le café servi ; le travail à la main, chez soi, l’esprit de foyer, la frugalité, la modestie, le sentiment du devoir accompli et l’essentielle distraction que procure le travail auquel on s’intéresse, le travail exécuté à domicile par l’artisan, non pas à l’appel d’une cloche, d’une sirène ou d’un sifflet d’usine, mais lorsque le métier lui-même et sa petite sonnette grêle invitent discrètement l’ouvrier à venir et à s’en aller.
Lucien Descaves
1920
Un des derniers
TISSEUR A LA MAIN à domicile
(vers 1965)
Avec un jeune instituteur ami, désirant se documenter sur d’anciennes professions de la région, -pédagogie active sympathique- je prospectais hier notre canton picard célèbre en tissage, à la recherche précisément de tisseurs à la main travaillant encore chez eux, sur les grands métiers en bois – (vénérables parties intégrantes du mobilier ancestral familial) : métiers de bois argentés et parfois rafistolés de bric et de broc, si curieusement dressés dans la grande chambre aux nombreuses fenêtres.
Oh, je connaissais bien cela, car ma jeunesse avait été bercée au rythme cliquetant des navettes lancées entre les fils de chaîne. … Et clic !…Et clac !…Et clic !…Et clac !…
Activité résonnant joyeusement au long des rues, des venelles, des courtils du Vermandois et du Cambrésis d’autrefois.
Hélas, aujourd’hui, tout ça est disparu : plus de métiers de bois, ni de tisseurs chez soi, indépendant, avec sa compagne ménagère attentive près de lui, faisant des trames au rouet…
Les nécessités et les servitudes modernes : haut rendement – concentration – rapidité – force motrice – etc…ont fortement groupé des centaines de métiers à tisser mécaniques – fer et fonte – dans des usines où les ouvriers surveillent et conduisent à moindre fatigue –paraît-il !) deux, quatre et parfois dix métiers à la fois !…
Autre vie, - autre mentalité, - autre automatisme – robot, autre fatigue – Y a-t-il progrès pour l’homme ? Bref, mon jeune ami et moi-même, interrogeant ici et là des vieux rencontrés, des ouvriers, des enfants, …et même un brave curé, … tous plus ou moins éberlués par notre enquête, …nous avons fini, après vingt-cinq kilomètres d’investigations, par en trouver un ! !…le seul, le dernier peut-être, un tisseur à la main sur un vieux métier de bois, …repéré à Saint-Hilaire en Cambrésis… et tissant en cave, s’il vous plaît ! ! (Humidité nécessaire pour la tension régulière des fils de lin)…
…Un si vieux tisseur, sourd, sérieux, méticuleux, tissant des mouchoirs de luxe, dans sa misérable cave voûtée – briquetée, près du long vitrage d’éclairage d’entre-sol, trouée au niveau de la cour…disposition typique de voûtaison encavée reconnaissable et repérable partout, en passant dans les rues de ces villages du Cambrésis, mais ouvertures de lumière inutiles dorénavant et obstruées…Sauf, donc, chez notre vieil ultime tisseur à la main, …fournisseur de marchands de fine batiste…
Brrr !…Cave humide à rhumatismes…Lumière verte sépulcrale…Et clic !…Et clac !…Et clic !…Et clac !…
Mon ami l’instituteur, avec une curiosité respectueuse et souriante, interrogeait la femme du tisserand, vaguement fière de constater qu’un jeune Monsieur instruit s’intéressait à son cher époux,…lequel imperturbablement calme, régulier comme un balancier de vieille horloge, tirait la sonnette…
Et moi, un peu à l’écart, tout ému, j’admirais la scène,…et le vénérable tisseur d’un autre âge,…tissant régulièrement sa vie…
Ah ! les bourgeois citadins, les riches paysans de plein air, ne se doutent pas, en maniant leur beau linge de lin, en se mouchant dans leur fin batiste… « Tissée à la main »…
Emile Flamant.