Les traditions à Fresnoy le Grand

 

 

 

L’époque gallo-romaine amena de profonds changements dans les idées reçues. Certains phénomènes d’osmose et d’endosmose se produisirent au niveau de la pensée ; c’est ainsi que certaines idoles se confondirent et les Gaulois qui vénéraient la terre, se mirent à offrir leurs sacrifices à Cybèle mère des dieux, déesse de la terre, ainsi qu’à sa fille Cérès, toutes deux déesses romaines.

 

La légende raconte que Cérès cherchait jour et nuit sa fille Proserpine que Pluton avait enlevée. La nuit, pour s’éclairer, elle alluma un flambeau. C’est pourquoi elle est représentée une torche flamboyante à la main.

 

Or, c’est de cette légende qu’est née la fête des ‘brandons’ en Picardie.

(Nos aïeux nommaient ‘Brandon’ un flambeau, une torche de cire ou de paille, un tison).

 

La cérémonie de la fête consistait à courir par les champs dans la nuit du 1er dimanche de Carême, un brandon à la main.

 

Le but de ces courses nocturnes et illuminées était de préserver la terre de la gelée, des chenilles et surtout de la rouille. Dans certains endroits on passait la flamme du brandon autour des troncs et aux branches des arbres fruitiers. Cet usage avait au moins pour effet de purger les arbres des chenilles dont les œufs commencent à éclore aux premières chaleurs.

 

La religion catholique prit ombrage de cette tradition païenne mais ne pouvant l’extirper des habitudes paysannes, elle lui substitua la cérémonie des cierges de la chandeleur.

 

 

LE COURONNEMENT DU CHEVAL

 

 

 

Une très vieille coutume Fresnoysienne veut que l’on couronne devant l’église, chaque 1er décembre, le premier cheval arrivé à l’office du matin.

 

Enquêtant avec mes élèves sur cette tradition ancestrale, j’envoyai une année quelques-uns d’entre-eux chez un viel ami, fresquiste de son état, qui se fit un devoir et un honneur de leur expliquer, s’appuyant, pour ce faire, sur des toiles qu’il avait peintes bien des années plus tôt,à une époque où la gente chevaline avait encore un nombre respectable de représentants.

 

Voici en quels termes l’artiste relate notre visite et évoque les premiers décembre d’antan.

 

«Trois petits écoliers de 9 ans : Tonio, Hervé, Katia,

- bientôt rejoints par leur jeune instituteur sympathique – sont installés, à la table de mon vivoir, crayon et cahier en main.

 

Ils enquêtent !! – (c’est la pédagogie moderne) – au sujet des fêtes de Saint-Eloi d’autrefois, avec le fameux couronnement du cheval !

 

Nous voilà plongés dans des histoires éberluantes pour ces enfants qui n’ont jamais vu de chevaux, des vrais, vivants, en chair et en os, avec pattes aux sabots ferrés, crinières tressées, queues raccourcies, et… ruades à l’occasion, - Vingt à la fois, et même cinquante, sur la Grand’Place, face au porche de l’église, - entourant au petit jour de chaque 1er décembre – par pluie, brume ou neige – le roi de la Fête, un Cheval, un gros bourrin de labour,  - que Monsieur le Curé vient de couronner ! – avec une couronne en fil de fer, tulle et fleurs de papiers, - avec bénédictions à large goupillon, pain bénit distribué et tout le saint frusquin !

 

Noter que, pour être assurer d’avoir la première place, certain cheval à couronner – quel honneur ! – passait la nuit précédente – ou un bourricot de substitution – dans un recoin extérieur des contreforts de l’église, avec varlet, couvertures, paille et picotin !

 

.. Ensuite, cette couronne attachée non sans peine sur la tête du cheval entre les oreilles, sera suspendue dans l’écurie, - en gage de bonne chance.

 

Mais déjà, les varlets en cavalcade piaffante, courent aux nombreux cabarets, boire, à deux sous par cense ou prune à l’eau-de-vie, aux frais du fermier maître du cheval couronné ! – Saoûlerie joyeuse, suivie d’un repas plantureux en chaque ferme,à la grande table commune… volailles, cochonailles, andouilles, tartes au ‘libouli’, bière à gogo, ‘gouttes’, et même quelques doigts de vin !

 

…Et chansons !...

 

Mais que vient donc faire Saint-Eloi là-dedans ? Pourquoi ? – Il est le Patron protecteur des forgerons – fers des chevaux ! – et des cultivateurs.

 

…Saint Eloi qui, voilà plus de mille ans, évêque, venait en barque de Noyon sur l’Oise, puis passait par Fresnoy chez nous, à dos de cheval – (nous y voilà !) puis reprenait le bateau jusqu’à Anvers au diable vauvert…évangélisant notre pays.

 

Le geste du curé couronnant un cheval de labour, honorait le travail de la terre, les cultivateurs et les bourrins qui attelés aux charrues peinaient plus que les hommes aux mancherons, certes !

 

Tout cela, pour fournir un jour blé et pain aux hommes.

 

…Avec forces détails pittoresque, j’ai raconté ces histoires à mes trois enfants, extasiés, … qui à la diable prenaient des notes de bric et de broc ! Comment les reliront-ils, et les commenteront-ils, ajoutant de l’étrange fantastique à la légende de Saint Eloi, et du couronnement du cheval de Fresnoy.

 

Aujourd’hui il n’y a plus de chevaux à couronner… seulement les chevaux-essence et les chevaux-mazout des tracteurs de remplacement… tracteurs rutilants comme de gros jouets qui pétaradent orgueilleusement… et des gens riches à beaux habits… et à esprit critique, caustique qui regardent le curé du coin de l’œil, tandis qu’il attache sa couronne bénie sur le capot du tracteur désigné… A la fois touchant et risible, évocateur et drôlement progressiste.

 

Y a-t-il encore la Foi fort, naïve et droite – et pas sotte quoiqu’il paraisse ! – La foi d’autrefois qui, au-delà des apparences, voyait non pas seulement un canasson et son patron couronnés,…mais la sainte noblesse du travail humain »

 

Emile Flamant, puisqu’il faut le citer, peignit sur fresque cette vieille coutume au sein même de l’église paroissiale.

 

Voici quelques années, l’évolution des techniques de notre société fit vaciller les bases de cette coutume à un point tel que celles-ci faillit sombrer dans les tiroirs de l’oubli. En effet, les fiers percherons de labour étaient en nombre de plus en plus réduit détonés par les chevaux-vapeurs des tracteurs à essence si bien qu’en 1961 on vit pour la première fois un tracteur sur le parvis de l’église. L’affaire était d’importance ! Les commentaires allaient bon train et la polémique naissait. Un journal local tira même :

 

‘1961 a-t-il sonné le glas d’une tradition locale ?’

 

Les travailleurs de la terre et du fer qui assistaient à la cérémonie renouvelèrent la querelle des Anciens et des Modernes : les traditionalistes s’offusquaient, alors que les réformistes invoquaient l’inévitable adaptation qu’il fallait subir et accepter. La présence au couronnement d’un reporter d’Europe n° 1 ne fit que jeter de l’huile sur le feu. Le micro fut témoin de la querelle et le ton acerbe employé par certains obligea la station radio à couper le son à plusieurs reprises… !

 

La transformation de la coutume était pourtant acquise, le virage amorcé et le changement de cap irréversible : c’était cela ou la mort d’une tradition : à choisir mieux valait s’adapter !

 

C’est ainsi qu’en l’an 1962, la presse titra :

 

« Ce matin, on bénira le cheval (vapeur ou non) ».

 

Depuis on ne manque jamais de privilégier la bête sur la machine lorsque cheval il y a, mais on voit plus souvent de nos jours, un tracteur, voire un camion ou une niveleuse qui arbore fièrement la couronne, qu’un solide percheron.

 

La tradition a perdu de son cachet historique et folklorique, mais elle demeure tenace et si ses racines bifurquent c’est pour mieux prouver à l’homme qu’il tient à son passé.

 

 

 

LA PLANTATION DU ‘MAI’

 

 

Dans la nuit qui précédait le 1er Mai, les jeunes gens allaient couper dans les bois de grandes branches d’arbres ; quelquefois de petits arbres qu’ils installaient près de la porte des maisons où il y avait une jeune fille en âge de se marier ; c’est ce qu’on appelait ‘planter le Mai’.

 

Ces branches avaient une signification plus ou moins tendre selon l’essence du bois.

 

Certaines essences de bois indiquaient même le mépris.

 

Coutume perdue… !

 

 

LE JEUDI DE LA SAINT-JEAN

 

 

Par plaisir et par désir de redécouvrir d’extraordinaires contrastes, j’aime – vieux radoteur nostalgique – me plonger en souvenances dans les années villageoises que j’ai connues avant le déluge, c'est-à-dire avant quatorze.

 

En ce temps là, par exemple, fin juin, le jeudi suivant et clôturant la fête communale de la Saint-Jean, une tradition bien suivie voulait que le village en liesse monte au bois pour y pique-niquer et folâtrer.

 

…Les seules vacances ouvrières d’alors…

 

On allait ‘erchiner à ch’tiot bos’, assis, accroupis, allongés dans l’herbe des prés et clairières entourant le cabaret d’Edouard d’ech bos.

 

A pied certes, en bandes joyeuses et joueuses, par familles et couronnées, …les Mamans, Mémères, Ménagères dirigeaient les opérations, - même les Hommes accompagnaient par miracle – elles portaient les paniers et cabas avec, dans des pots ou terrines, la fameuse fricassée de lapin, préparée d’avance à la maison.

 

Car, après les excès en viandailles, cochonailles, bières et tartes à papin des repas de fête, dans les réunions familiales – (chez nous, chez maman Lili, nous étions trente cinq à table, assis devant les volets dépendus placés sur des tréteaux)… donc, après les trois ou quatre jours d’excès à digérer – et le tabac ! – la tradition exigeait, pour le jeudi de raccroc, de tuer un ou deux lapins de son clapier !

 

-(Horreur ! éborgner et saigner les chères bêtes. Souvenirs d’enfant témoin – éducation de S.S.) –

 

Mais voyez et reniflez le frichti avec oignons copieux, pruneaux..et même cerises – Savourez.

 

Donc, vers midi, … ou plutôt vers cinq heures, des assemblées de gens assises à terre autour des cabas à fricot de lapin, - commençaient leurs repas sur des tranches de pain, sans assiettes, ‘ sur le pouce’, assaisonnés de rires, de chants et de gaudrioles, le tout glissant mieux aux gosiers grâce à la bière au pot qu’on achetait sur place, bien sûr, à côté, chez Edouard d’ech Bos.

 

Entre-temps certes, les enfants chahutaient. Des jeux, rondes, danses pour tous suivaient ; quelque piston pistonnait, coups de langue à couac. Puis la jeunesse s’échappait gentiment, garçons et filles, dans le bois pour y admirer les feuilles à l’envers…sans plus ! Les gens âgés taillaient des bavettes. Les hommes sortaient les cartes, filant mine de rien au cabaret d’Edouard.

 

Rires – contes – quelques innocents baisers d’amourettes…flottaient sous la ramée…

 

Et la fête de la Saint-Jean se terminait à la vesprée…Oh ! sans les feux de solstice ! avec la descente et le retour au village, en bas, mélancoliquement…

…’à l’année prochaine !’…

 

Oserais-je dire, aujourd’hui, ce qu’on fait à la fête communale, le jeudi de la Saint-Jean ? On travaille, comme d’habitude – On travaille ! On ne perd plus son temps, comme ces fous d’hier avec leurs cinq jours de repos, de promenades et de bécotages au bois…A présent, vite et sans arrêt, on sue à s’échiner pour gagner des sous…de papier, pour plus avaler, peut-être, des poisons d’apéritifs chics !

 

Chiqué !

Nos jeunes disent que je radote.

Voire !

 

Ah ! il est vrai, reconnaissons le, qu’ils ont le mois de vacances payées !...Ils fuient leur village, ils courent après leur rêve,…leur très lointain rêve jamais atteint,…au-delà de l’horizon villageois,…jusqu’à des châteaux en Espagne…

 

                                                           Emile Flamant

 

 

LES FEUX DE LA SAINT-JEAN

 

 

Les marches pédestres fresnoysiennes viennent de les remettre au goût du jour après plusieurs siècles de léthargie. En réalité, ils remontent à la nuit des temps et on se perd en conjectures sur leur origine.

 

Ces feux s’allumaient autrefois dans toutes les campagnes et même dans les villes où ils revêtaient une solennité particulière puisque toute la magistrature y prenait part. a Saint-Quentin, le soir du dit jour, l’état major de la place, qui était ville de guerre, se réunissait au corps municipal assemblé dans l’hôtel de ville. Au milieu de la place un bûcher avait été dressé. A six heures, au son du carillon et au bruit de l’artillerie, le cortège descendait des salles de l’hôtel de ville. Le mayeur, le lieutenant du roi et les échevins ouvraient le cortège précédés par quatre hallebardiers. Les deux premiers magistrats tenaient une torche allumée. Arrivés au pied du bûcher, ils y appliquaient chacun leur torche, faisaient le tour du brasier et rentraient immédiatement dans les salles de l’hôtel de ville laissant le peuple assemblé profiter des flammes gigantesques montant des cent cinquante fagots.

 

La fascinations exercée par le feu n’était pas étrangère à ces débordements de joie qui naissaient alors autour du gigantesque foyer.

 

Dans les campagnes, les feux de la Saint-Jean avaient lieu assez loin du village pour parer à tous risques d’incendie, en raison des couvertures en chaume recouvrant les maisons. Le feu si redouté alors était domestiqué, contrôlé et le vaste bûcher aux flammes ondoyantes, aux tourbillons craquants et pétillants d’étincelles, aux volutes épaisses captait les sens en éveil du paysan pour qui les distractions n’étaient pas fréquentes.

 

Quand le feu déclinait, la fête s’organisait aux sons d’un violon ou d’un instrument de fortune : danses, mimes, pantomimes…débordement des sens…allégresse.

 

A l’aube chacun faisait un vœu en sautant au-dessus du feu et emportait avec lui un morceau de charbon de bois qui était sensé protéger sa chaumière des risques d’incendie. Ces superstitions, très nombreuses autrefois, étaient suivies par tous bien qu’interdites par l’Eglise. Au petit matin les cendres étaient jetées au vent pour qu’il emportât tous les malheurs comme il emportait les cendres.

 

Le paysan écoutait son curé mais il craignait encore plus les maléfices attachés aux superstitions, il faisait donc coexister les deux.

 

On nommait ces feux : ‘feux de joie’ par opposition aux feux romains ou grecs célébrant victoires ou événements, au cours desquels on pratiquait des sacrifices humains et aux ‘feux de justice’ qui symbolisaient la mort.

 

Parmi toutes les hypothèses émises sur l’origine des feux de la Saint-Jean, il semblerait que celle qui attribue son origine aux feux sacrés allumés à minuit au moment du solstice, chez les orientaux soit la plus vraisemblable. Ils symbolisaient par cette flamme le renouvellement de leur âme. Ces feux de la Saint-Jean n’étaient pas typiques à la France, ils se pratiquaient dans toute l’Europe et même jusqu’en Russie. Les diverses invasions véhiculèrent ces coutumes.

 

Plusieurs siècles après, lorsque le solstice d’été ne fut plus l’ouverture de l’année on continua l’usage des feux par suite des habitudes et des idées superstitieuses qu’on y avait attachées.

 

 

Article par Agnès Guzzi d’après Fresnoy et son histoire, Yves Flamant ; 1984