Conte de GUISE
D’Alfred MIGRENNE
… La Tour Vatebot
Quand on est enfant qu’on est sot !
Cette tour demi-ruinée
Présente une pierre gravée
Mais très grossièrement sculptée
Dont on fait un talisman
Pour épouvanter tout enfant.
Ce n’est qu’une hideuse tête
Qu’on appelle Mari’Grouette,
Eh bien, l’enfant croit tout de bon,
Grâce à son éducation,
Que si jamais il vient à faire
Soit une école buissonnière,
Soit une autre blâmable action
Mari’Grouette doit le prendre
Et l’étouffer entre ses bras :
Notez bien qu’elle n’en a pas
Magnier*
·
Extrait du « Triomphe de la Ville de Guise en 1650 »
On conte qu’autrefois, dans sa partie qui traverse Guise, la rivière d’Oise était peuplée de nombreuses grenouilles et que ces grenouilles se livraient, matin et soir, à un concert qui faisait les délices de la Population :
Mari’Grouette
Mari’Grrrrou…ette,
Grouett’, Grouette
Chantaient-elles.
Seulement les gens simples, et ils l’étaient presque tous, croyaient ouïr la voix d’une ondine. Et pour eux une ondine c’était un palladium, un ange envoyé du ciel pour veiller sur leur cité.
Or, un soir il arriva qu’un enfant tomba dans la rivière et qu’un bon gars se jeta à l’eau pour le sauver, mais pour une raison inexplicable, l’un et l’autre disparurent sans que l’on sût jamais ce qu’ils étaient devenus.
Lors les habitants se déchargèrent de toute vénération à l’égard de l’ondine ; bien plus, ils l’accusèrent d’homicide et l’accablèrent d’invectives, lui jetant à la face toutes les immondices ramassées dans la rue.
Mais cela n’empêchait pas Marie Grouette de se manifester. Bravait-elle ? On était en droit de le croire, et on le crut.
Comme de juste les habitants étaient vexés, si bien qu’un jour ils s’assemblèrent dans la salle de la mairie pour délibérer sur ce qu’ils appelaient « le cas Marie Grouette »
L’avocat Latapette eut la parole.
- Mes amis, dit-il en substance, tant que nous ne serons pas débarrassés de Marie
Grouette, nous ne dormirons pas tranquilles. Elle enlève nos enfants et nos meilleurs citoyens ;qui dit que demain elle ne mijotera pas une histoire plus grave encore ? Une ondine peut tout , comme d’empoisonner l’eau sans s’incommoder. Elle mettrait le feu si l’idée lui en venait ! Hier ma lavandière a trouvé dans sa hotte qu’elle avait placée au bord de la rivière, une chemise et trois mouchoirs de poche en moins ; je me garderai bien de l ‘accuser d’un larcin, car je réponds d’elle. La coupable, la vraie coupable c’est Marie Grouette ! Mais par quel moyen nous en débarrasser ?
Et l’avocat Latapette réfléchit et continua :
- Demain l’un d’entre vous se rendra à Vervins et ira voir la nommée Gudulle : c’est
une femme de ressource. Je vous laisse à penser le reste qui n’est connu que de moi. En tout cas, Marie Grouette ne lui échappera pas,je vous l’assure.
L’assemblée trouva que l’avocat Latapette parlait d’or et, « subito », délégua Robert-aux-grands-pieds pour aller à Vervins.
Robert-aux-grands-pieds marchait comme pas un ; il aurait attrapé un lièvre à la course. C’était bien là l’homme qu’il fallait car il n’y avait pas une minute à perdre. On craignait que Marie Grouette n’eut vent du coup qui lui était préparé, et il ne fallait pas lui donner le temps de connaître la trame.
Robert-aux-grands-pieds partit donc le lendemain de grand matin. Mais en ce temps-là les chemins n’étaient pas sûrs à cause des voleurs et aussi des agents seigneuriaux qui se faisaient détrousseurs. Notre homme évita habilement voleurs et détrousseurs en prenant par des voies détournées.
Mais arrivé à Vervins, il se heurta à la sentinelle qui refusa de le laisser passer, à moins qu’on vînt le chercher ; encore fallait-il qu’on répondît de lui.
Il fit prévenir Gudulle.
Elle vint, surprise, un peu ennuyée, et l’arracha à la sentinelle, puis l’emmena chez elle. Là, il lui exposa sans détour le but de son voyage.
- Mais comment sait-on à Guise, que je fais des sortilèges ? questionna-t-elle
Robert-aux-grands-pieds la regarda, hébété. Il ne savait pas , lui ; on l’avait envoyé et c’était tout.
- Alors, ça va bien, dit Gudulle, autrement je vous aurais mis à la porte. Mais il faut
jurer sur le diable que vous garderez le plus grand secret sur notre entrevue.
Robert-aux-grands-pieds jura.
Là-dessus la maison s’emplit d’une odeur mystérieuse etla sorcière se plaça devant un chaudron d’où elle fit jaillir des flammes de toutes les couleurs. Robert-aux-grands-pieds regardait faire l’incantation sans rien y comprendre, mais la maison lui faisait l’effet d’un coup de l’enfer.
Après un instant la sorcière lui dit :
- J’ai vu Marie Grouette. Déjà elle est moins arrogante, grâce à une première pratique.
Mais on n’en viendra à bout qu’en l’empoisonnant… Et voilà de quoi. Et elle sortit d’une boîte à sa portée un petit sac,lequel était plein de dragées de la plus belle apparence.
- Vous en jetterez treize dans la rivière pendant les trois jours qui suivront recommanda-
t-elle ; quatre au soleil levant, cinq à midi sonnant et quatre au soleil couchant, toujours en disant : »morte sois-tu, tu ne tueras plus. »
Robert-aux-grands-pieds prit le sac de dragées, le mit en sûreté dans sa poche et prit congé de Gudulle.
C’était en juillet et le soleil tapait dur ; de plus l’air était lourd. Robert-aux-grands-pieds n’y put résister et en repassant à Voulpaix il se laissa tomber dans l’herbe où il s’endormit comme un bienheureux.
Quand il se réveilla, il constata la disparition de son sac de dragées.
Robert-aux-grands-pieds s’en voulut d’avoir cédé au sommeil et pesa le cas dans lequel il s’était mis. D’une façon ou d’une autre, il ne pouvait rentrer à Guise les mains vides.
Il rebroussa chemin, maugréant et se traitant d’imbécile et de « ferlampier », lorsqu’à une petite distance de Vervins il fit la rencontre d’un bonhomme qui lui conta tout vivement l’événement du jour, à savoir que la sorcière Gudulle venait d’être arrêtée par le lieutenant criminel, au moment où elle se livrait à des maléfices sur des poules noires.
- En voilà bien d’une autre à présent ! se dit Robert-aux-grands-pieds, Comment vais-
je faire pour me tirer de là ? Bon sang !
Il se prit à réfléchir.
Soudain, il se frappa le front. Il avait trouvé ! En route, pensa-t-il, il essaierait de se procurer des dragées par tous les moyens possibles. Certes, elles seraient inoffensives, Marie Grouette pourrait vaquer tranquillement, mais les apparences seraient sauvées au moins !
Et il tourna le dos à l’homme, ahuri de ses mimiques, puis il reprit la route de toute la vitesse de ses jambes, comme s’il avait à rattraper le temps perdu. Mais à Voulpaix il dut s ‘arrêter à la vue de toute la population effarée, consternée, suppliante. Trente-neuf enfants s’étaient trouvés subitement indisposés après avoir mangé des dragées, disait-on, et on craignait qu’ils ne fussent empoisonnés du premier au dernier. C’était un grand malheur !
- Voilà mes dragées retrouvées, pensa Robert-aux-grands-pieds.
Puis s’adressant à un groupe de femmes qui caquetaient :
- Où sont les enfants ? je suis envoyé pour les guérir.
- Par ici§ par ici ! cria-t-on de toutes les portes.
Robert-aux-grands-piedse ntra dans la première maison venue. Il y avait là un petit malade qui râlait presque .Robert-aux-grands-pieds fit un signe de croix. L’enfant sursauta et rendit une dragée. Il était sauvé !
- Et d’une ! dit Robert-aux-grands-pieds en recueillant la dragée.
De là, il passa dans une autre maison, fit le signe de croix avec autant de succès, si bien qu’une demi-heure après il était en possession de toutes ses dragées et les petits gourmands étaient hors de danger
A la plus grande désolation succéda la plus grande joie. Les habitants ne savaient que faire pour remercier Robert-aux-grands-pieds, et ils réunissaient leurs bijoux pour les lui remettre. Mais Robert-aux-grands-pieds s’était dérobé à leur libéralité dans la crainte d’un autre événement.
Quand il fut de retour à Guise, il était broyé, moulu, et il avait grand-faim car il n ‘avait pas osé s’arrêter en route pour casser la croûte.
Il était attendu comme un sauveur, et je laisse à penser le bon accueil que l’on fit aux pratiques ordonnées par Gudulle.
Elles furent suivies ponctuellement et poursuivies sans relâche jusqu’au soir du troisième jour.
Cependant Marie Grouette ne paraissait pas se porter plus mal. Elle chantait matin et soir avec une quiétude à désarmer ses pires ennemis. Décidément, elle narguait.
L’avocat Latapette ne doutait pas un instant du pouvoir de Gudulle. Il fit appeler Robert-aux-grands-pieds et, vieux retors en affaires, l’interrogea d’une façon plus serrée.
- Je parie cent livres que les dragées ne nous sont pas arrivées comme tu les as reçues ?
L’autre se récria.
- Je ne sors pas de là, dit Latapette, tu les as laissé tomber dans la poussière, « sans »soin ».
- Sur la tête de mon saint patron, je vous jure que non !
- Alors tu les as sucées, gourmand !
- Oh, si l’on peut dire ! Seulement…
- Seulement…répéta Latapette qui flairait quelque chose de louche.
- Pour ça, il faudrait voir la marmaille de Voulpaix.
- Enfin, nous y voilà !
- Je ne sais pas mentir.
- Il suffit, parle !
Acculé, Robert-aux-grands-pieds parla, mais il n’eut pas plutôt fini que Latapette s’écria :
- Triple buse ! Comment veux-tu que les dragées aient conservé leur vertu après la
déglutition et tes signes de croix !
Sors d’ici et que jamais plus on ne te revoie !
Robert-aux-grands-pieds sortit, les yeux hagards, l’esprit retourné.
Devant lui, l’Oise roulait ses eaux tranquilles cependant qu’à cent pas de là, dans un bouquet d’épines blanches qui se mirait dans la rivière, Marie Grouette annonçait sa présence par son ordinaire chanson.
- Attends, sale rosse, dit-il, tu vas me le payer !
Et il piqua une tête dans l’Oise. Seulement, il resta au fond, toujours et toujours, car personne n’osa aller le chercher, dans la crainte de Marie Grouette.
Ainsi, jamais depuis n’a-t-on fait la moindre tentative pour se débarrasser de l’ondine malfaisante.
Et à cette heure encore, on peut voir les enfants se tenir un peu éloignés de la rivière de peur d’être enlevés par cette « sale rosse » dont leur a parlé leur maman.

Alfred MIGRENNE, Il était une fois dans la Thiérache
Ouvrage en vente :
Editions
: L'ARBRE - 42, rue de la Chaussée, 02460 La Ferté-Milon. (12 €)
Transcription par Marianne Laplaud