Document établi par le
Docteur Jean BOUDERLIQUE
Février 2004
LE PICARD
La
langue d’oil, tout le monde le sait, a donné naissance à la langue française.
Or cette langue d‘oil, c’est surtout le picard. Elle était parlée dans une région
allant de la Belgique (Tournai-Courtrai) jusque le Boulonnais en passant par le
Vermandois, la Somme, le Ponthieu et descendait même dans le Pays de Caux.
Dans
mon village où j’ai vécu une partie de ma jeunesse dans ce bilinguisme, où je
parlais français à l’école et patois à la maison avec mes parents et dans la
rue avec les gens du pays. J’en ai conservé l’usage et à travers de ma vie
professionnelle, dès que j’en avais l’occasion, je parlais le picard et encore
maintenant en l’an 2000, dès que je rencontre un gars de Montbrehain et de ma
génération, j’engage la conversation en patois. Il n’est pas question de parler
ainsi avec les jeunes car ils ne le parlent pas et ne le comprendraient pas.
C’est ainsi.
Quoiqu’il
en soit, le picard a marqué le langage courant par des proverbes, des maximes,
des noms de lieux, des patronymes, des sobriquets historiques et populaires,
les saisons.
Les
terminaisons les plus communes des noms de lieux en Picardie sont
« Court » et « Ville ». Elles viennent des Francs Saliens,
des Néerlandais, des Francs du Rhin Allemand et du bas latin :
§
Cortis
signifiait une réunion de maisons rapprochées du domaine seigneurial (Joncourt,
Ramicourt, Brancourt, …. près de Montbrehain).
§
Oy indique une
plantation quelconque (Fresnoy, Quesnoy, Tilloy, Rosoy, Ronssoy).
§
Villers du bas
latin Villare, hameau (Villers Outreaux, Marteville, Villers St-Christophe..).
D’autres
proviennent de la langue romaine faisant allusion à leur site, à la nature du
sol comme Harbonnières (champ de houblon). Des patronymes ont été acquis par la
répétition d’un mot picard par exemple, et j’ai retrouvé dans mes recherches
généalogiques un patronyme portant le nom de BERLOQUE, c’est à dire poussière
(T’a eun berloque din tin zin ») , un autre QUENNESON (caleçon) tiré
du vêtement comme QUEMISE.
Quant
aux dictons et maximes picards, ils sont nombreux. Quelques citations suffiront
à vous prouver qu’elles n’ont de sel que transcrites et surtout exprimées oralement en patois :
« Miu veut aller ach ‘molin qu’d’aller
ach médecin ».
(Il vaut mieux manger bien et beaucoup que
d’être malade).
« E’n braie pan t’el l’aira e’t
breuette »
Ne pleure pas, tu l’auras ta brouette »
dit-on à un enfant qui pleure.
« In n’a nouri ech’ pourcieu pour
l’zentis »
Traduction du « sic vos non
vobis » de Virgile : Faire quelque chose et les autres en profitent.
« Parrain, marraine a’l poche treuée
N’a pas moïen d’les ramasser »
C’est ce que crient les enfants de chœur
quand parrain et marraine ne donnent pas de dragées.
« Pour être un bon soldat, feu avoir
e’l force d’un gweu, les gambes d’un cherf, el patienche d’un chameu, el
courège d’un éléphant et e’l panche d’eun puche ».
Tout un programme pour dire qu’il faut être
en bonne santé pour faire un bon soldat. »
Quand qu’ein n’a pas d’éclette, feut deusser
(frotter son pain) aveu d’lognon. »
Il faut se contenter de ce que l’on a.
« E’s laissier minger sin lard
d’nos’n’assiette »
Se laisser tondre la laine sur le dos.
« Tout chou qu’el vaque, à’l donne
ch »vieu, il boé ».
S’adresse à quelqu’un qui dépense tout ce
qu’il gagne.
« Fais bien à t’en bourrique, t’éras eu
pet ».
Fais le bien et n’espère pas une
reconnaissance
Mais
si les racines même du picard se retrouvent dans bien des endroits, elles
s’adaptent aux différents villages d’une région. Il s’adapte, les mots changent
d’allure et d’accent. Je n’en veux pour preuve que mon grand-père BOUDERLIQUE,
soldat à la Martinique, se trouvant sur le quai du port de Fort de France pour
voir les jeunes recrues arriver, entend
parmi eux un soldat qui crie avec son accent picard et local
typique : « Y na pan d’Saint-Quintin par ici ? ». Et
grand-père de répondre : « Y n’a pan d’Saint-Quintin, m…, ti t’es
d’Brancourt et pis mi, j’sus d’Montbrin.
Il
m’est arrivé de reconnaître, dans l’exercice de ma clientèle, des personnes et
leur lieu d’origine uniquement à leur accent du pays. Ce qui confirme que
« d’un village à l’autre, les mots changent d’allure et d’accent ».
Mais aujourd’hui, le français l’emporte haut la main. Le patois n’apparaît plus
que subitement au détours d’une phrase mais il va inexorablement vers l’oubli.
Durant
ma jeunesse, j’ai pu constater que les habitants portaient pour beaucoup des
surnoms exprimés en patois, comme si derrière l’identité officielle, s’en cachait
une autre, et c’était souvent le nom patois qui prédominait auquel était
souvent adjointe la profession de l’intéressé. Ainsi à Montbrehain, le maréchal
ferrant Paul BOURLET s’appelait : « Tiot Paul e’s marécheux »,
Siméon LEFEVRE « Siméon e’s ménusier » et ainsi de suite.
Ma
mère me dit un dimanche où j’étais « rhabillé d’neu » :
« In dirait Monsieur d’QUESMY ». Elle faisait allusion à l’ancien
seigneur de Montbrehain en 1770, qui s’appelait MACQUEREL de QUESMY, ce dernier étant un petit village de l’Oise
où il est enterré. Quant à moi, pour rimer avec BOUDERLIQUE, à l’école, on
m’appelait « La chique », un autre s’appelait HERBERT et son
surnom était CAMEMBERT et ainsi de suite.
Tout
en parlant français, l’accent des gens du village se manifestait quand même par
une intonation spéciale dans l’expression de la phrase. On pouvait dire
facilement « tu es de Brancourt le Grand, de Beaurevoir, de Levergies, de
St-Quentin, etc…. ».
De
nos jours, cet accent tend à disparaître et si avec des personnes de notre
génération, on le constate encore un peu, sur les jeunes on ne retrouve pas
trace de l’accent de leurs origines. Les seuls qui sont ou seront
reconnaissables sont les étrangers. Par l’accent de leur pays d’origine, on
peut dire sans se tromper : celui-là est Algérien, Tunisien ou Marocain,
l’autre est Italien, Espagnol, Polonais, Allemand ou Anglais. Mais leurs
enfants en général parlent correctement le français, sauf parmi les jeunes de
banlieue où l’accent tout en tant français est typique de ces jeunes. Il faut
dire qu’une certaine musique et certains chansonniers ne cherchent pas à le
corriger mais au contraire à l’entretenir.