Document établi par le
Docteur Jean BOUDERLIQUE
Février 2004
LA MAISON ET
SON MANQUE DE CONFORT
Depuis que je suis né, j’ai toujours
connu le seau d’eau potable dans un coin frais de la maison, gelant parfois
l’hiver, sous la vitrine servant à ranger les verres du café d’antan. Cette eau
potable, il fallait aller la chercher au puits le plus proche, soit au bas de
la rue du Désert, soit en face de l’usine GROLL. Mais c’était le plus souvent
ce dernier que l’autre car pour l’un, il fallait remonter la rue à charge,
tandis que pour l’autre, il fallait la descendre. Nous remontions deux seaux à
la fois, suspendus à une « batinsse », c’est à dire une forme de bât
que l’on plaçait sur la base du cou et sur les épaules pour équilibrer.
L’eau courante par bornes-fontaines a été
installée mais il fallait toujours aller chercher l’eau. Des installations
particulières furent faites. La corvée d’eau était terminée pour ces habitants
qui firent un branchement. D’autres, comme mes parents, attendirent bien
longtemps avant d’accepter cette modification. Il n’y avait pas d’évier. Seule
une table de l’ancien bistrot recevait la vaisselle dans son ensemble. Ma mère
faisait chauffer l’eau prise au robinet, au-dessus de la table de marbre. Ce
n’est qu’après la seconde guerre, après 1953, qu’ils se décidèrent à faire le
minimum.
Le confort n’existait pas. Il y avait un poêle à charbon sur
lequel restait à demeure du marc de café qui servait à arroser le café moulu.
Mais ce n’était que de l’eau noircie et c’était la coutume. D’ailleurs, quand
on disait à quelqu’un « Viens
boëre ein goutte e’d troyau », ce qui se traduit par « viens
boire une tasse de trop d’eau », cela n’avait rien à voir avec un
expresso.
La cuisine était toute petite et nous y
prenions nos repas. Sur une table demi-ronde, se faisaient face à face
grand-père BOUDERLIQUE, avec le poêle dans le dos, la fenêtre donnant sur la
rue du Désert à sa droite. En face de lui, « dans s’tiot coin » mon
père. Ce qui permettait à mon grand-père de dire à son fils quand, à la fin du
repas, fatigué, il avait tendance à s’assoupir : « E’d tête a’l ké
dans t’assiette ». Entre les deux, autour de la courbe de la table, il y
avait ma mère, à côté du grand-père,
mon frère Guy, à côté de maman et moi à côté de mon père. Quant à ma tante,
elle était sur une partie de la table de marbre qui servait d’un semblant
d’évier.
Sous l’escalier qui montait au
premier, la salle de billard de
l’ancien bistrot, une armoire avait été aménagée et qui contenait les ingrédients
classiques et nécessaires à la confection de la cuisine. C’est dans le fonds
que j’ai retrouvé une boite un fer contenant du thé anglais, laissé en 1918 par
les Australiens, libérateurs du pays, qui n’avait jamais été utilisée, pour la
bonne raison que l’idée n’était pas venue à la famille de l’utiliser. Ce n’est
qu’en 1942, j’étais alors à l’Ecole Vétérinaire en seconde année, que je l’ai
employée et il avait encore tout son arôme, malgré ses 24 ans de boite. Je me
souviens même avoir essayé de fumer le
thé infusé et séché, car le tabac était rare. Mais je n’ai pas insisté
tellement c’était mauvais.
La grande pièce du café servait de
chambre à coucher pour mes parents et de salle de séjour. Un paravent marquait
la séparation et un buffet contenant la vaisselle était placée contre, laissant
un passage pour aller dans la cuisine. Sur le buffet était placé bien en
évidence le poste de T.S.F.
En entrant dans la maison par la porte
donnant sur la cour, on accédait à la salle à manger où on n’allait que dans
certains circonstances : baptême, communion, fête communale ou familiale.
Je dois dire que peu nombreuses furent ces réunions car ma mère appréhendait ce
genre de choses. Mon grand-père couchait dans la dernière pièce et il était
obligé de passer dans la salle à manger pour s’y rendre.
La salle de billard au 1° étage avait
été cloisonnée et formait trois chambres. En haut de l’escalier, on entrait
dans ce qui servait de chambre à mon frère et à moi-même. L’autre servait à ma
tante et la troisième, ou comme on l’appelait la « chambre bleue »
parce qu’elle venait de la marraine de mon père qui habitait « E’s
Catieu » et qu’il avait hérité en 1907 quand elle est décédée. Le grenier
comportait deux parties : une basse et une haute. La basse, la plus importante,
se trouvait au dessus de la salle à manger et de la chambre de mon grand-père.
La haute était au-dessus de l’ancienne salle de billard.
Il y avait dans ces greniers des
trésors de documents, de journaux, de revues, de lettres, de cahiers scolaires
de plusieurs générations. Toutes ces archives ont été précieuses et m’ont servi
à étayer l’histoire de Montbrehain en général, et de ma famille en particulier.
C’est là que j’ai retrouvé, enfouis, les uniformes d’un ancêtre qui avait fait
la Campagne de Russie et ceux de la Grande Guerre que mon père avait ramenés à
sa démobilisation et qui lui ont servi encore lors de cérémonies militaires du
souvenir.
Dans les poutres maîtresses, étaient
encore incrustés les éclats d’obus tombés lors de la reprise de Montbrehain par
les troupes australiennes. Eux-aussi avaient laissé des objets militaires qui
ont pris place dans les collections de la Grande Guerre de mon frère et de
moi-même.
Quand je parle de la cuisine de la
maison, des odeurs me reviennent encore aux narines : pommes de terre sous
la cloche, ronds au lard, lapin aux pruneaux, fricassée, potée de bœuf, pieds
de cochons en potée, odeur des coings cuisant pour faire la confiture et
surtout le pot au feu du dimanche (viande, légumes, boule en métal contenant
certains légumes avec des cosses de pois grillés pour donner de la couleur au
bouillon, ce qui permettait au grand-père de prendre un acompte pendant que
nous allions à la messe, fruits tels pommes, prunes, poires cuisant et se
réduisant pour entrer dans la fabrication, après dessiccation, de pains de
prunes ou de pommes. Une fois réduits et bien enveloppés, on les accrochait à
la cheminée qui passait dans le grenier. Ils servaient à certaines occasions à
faire du flan a’l badrée. Ce qui était apprécié par les consommateurs. Odeur
également au moment des confitures où la maison était embaumée du parfum des
fruits rouges.
Ce rond de poêle en fonte qui servait
de support pour les pommes de terre sous la cloche était également utilisé pour
faire des ratons, des crêpes et qui rappelaient alors de rond des Bretons pour
cuire leurs crêpes dentelles ou leurs galettes au sarrasin. Il servait
également à cuire ce que l’on appelait « ein’flamique à pom’e’d
terre » et qui était faite avec des restants de purée, dans laquelle on
avait incorporé du beurre ou du saindoux et que l’on mangeait en tranches avec
du sucre. C’était bon.
Quand nous étions à table, notre mère
veillait toujours à ce que notre tenue soit conforme aux règles de la politesse
et de la bonne tenue. Pas question de mettre les coudes. D’ailleurs, c’était
impossible étant donné l’exiguïté de la cuisine.
Il y avait sur le côté attenant à la
maison principale une aile où se trouvait une petite pièce à l’intérieur de
laquelle figurait en bonne place le four à pain laissé à l’abandon pendant des
décennies et remis en état par mon fils François, nouvel occupant des lieux,
avec sa femme médecin à Montbrehain, avec leurs trois enfants. La cave servait
à stocker les betteraves fourragères pour les alimentations des vaches pendant
l’hiver. Dans la suite de l’aile, il y avait deux écuries et une étable
construite après la guerre de 1914-1918. Face à la maison principale se situait
la grange reconstruite aussi après la guerre.