La Thiérache : terre industrieuse, mémoire verrière[1]

 

Par Benoît PAINCHART, extrait de la revue "Eclats de Verre" n°8.

Référence : www.genverre.com

 

La Thiérache a connu une grande activité de type « proto-industrielle », c’est-à-dire qui a eu lieu avant la révolution industrielle (début du 19ème siècle). Ses anciennes forges, situées au nord-est de son territoire, est l’industrie dont le souvenir perdure le mieux, car de nombreux toponymes en rappellent l’existence. Mais la palette d’activités fut beaucoup plus diversifiée. Abbayes et seigneurs ont tenté de tirer profit de toutes les ressources topographiques, minéralogiques et biologiques possibles. Par exemple, sur les seules possessions de l’Abbaye de Foigny aux 12 et 13ème siècle, A. PIETTE relève pas moins de « quatorze moulins à blé, un moulin à foulon, deux tordoirs, trois fourneaux, trois forges, une brasserie, trois pressoirs, et une verrerie […] en outre deux ardoisières […] »[2]. De plus, aux 16 et 17ème siècles, des papeteries se développeront comme à Landouzy-la-Cour. La Thiérache, terre proto-industrielle, prouvera au fil des siècles qu’elle est aussi une terre d’hommes industrieux.

 

Du verre en Thiérache ?

 

L’une de ses plus importantes industries fut la verrerie. Cependant le souvenir de son histoire verrière semble menacé : lorsqu’on parle de ce passé à ses habitants, ceux-ci sont souvent surpris. « Faisait-on vraiment du verre en Thiérache ? ». Eh bien oui, les preuves sont bien là, devant nos yeux. Qui, passant par ce joli village, n’a jamais eu un sentiment de bizarrerie ou d’étrangeté face à ce nom de commune pourtant à nous si anodin : La Bouteille (02140). Pourquoi donc La Bouteille ? L’onomastique des communes est normalement si difficile d’accès. Ici, la couleur est annoncée du départ : c’est celle du verre. En fait, la multiplicité insoupçonnée des lieux de production du verre risque de surprendre le Thiérachien averti.

 

Quel intérêt à s’attacher à l’histoire des anciennes verreries ? Pensons-y un instant : la production du verre a dû jouer un rôle important sur nos paysages, tant au niveau de leur formation par l’essartage esquissant villages ou hameaux, qu’au niveau de leur modelage[3]. Au niveau proto-industriel, la production du verre nécessite différentes logistiques : extraction des matières premières (oxydes de fer, sables) ; exploitation des forêts ; ébauche de stratégies de transport pour l’acheminement des matières manquantes ou vers des débouchés commerciaux. Les bosquillons, faudreurs (charbonniers), mineurs, charretiers et vanniers se sont retrouvés au cœur de l’essor de la verrerie thiérachienne. Assurément s’interroger sur la production verrière en Thiérache fait ressurgir une bonne partie son histoire régionale et inter-régionale.

 

Centres de production et routes verrières en Thiérache…

 

Beaucoup de lieux de production ont perdu leurs bâtiments, et les derniers témoignages sont parfois effacés depuis bien des siècles, leur détection n’étant guère plus possible que dans les archives écrites. Pourtant, le plaisir de la rédécouverte de l’histoire verrière en Thiérache n’est pas réservé à l’archéologue ou au rat de bibliothèque. La thématique verrière promet de belles balades fourmillantes de découvertes dans ce territoire situé sur l’ancienne frontière entre Comté de Hainaut et Royaume de France, et aux confins actuels de trois départements français (l’Aisne, les Ardennes, le Nord) et d’une province belge (la « Botte du Hainaut »). Afin de donner une ébauche des routes verrières dans cette contrée, un relevé, pour être significatif doit être donné suivant un ordre quelque peu chronologique. Cependant cette ébauche est fonction de mes connaissances actuelles sur les implantations de verreries. Elle est donc non-exhaustive, et ne pourra s’attarder sur les détails qui font la richesse de ce patrimoine. Il convient d’énumérer les verreries sous forme de périples, quoiqu’arbitraires puissent-ils être.

 

Premier périple : Une frontière aux origines du verre

 

En de multiples endroits ont été trouvés des objets en verre datant de l’époque romaine et mérovingienne. L’un des plus anciens est un gobelet du Ier siècle trouvé à Couvin (B), représentant une course de chars[4]. Fabrication locale ou importation ? Difficile de répondre sur une base aussi mince que quelques découvertes isolées.

 

Pour commencer cette route du verre en Thiérache, un bon point de départ, quoique largement controversé par la communauté scientifique actuelle, sont les travaux de l’archéologue-historien du verre Raymond CHAMBON dans les années 1930-1960. Sur base de ses analyses des débris de verre exhumés sur plusieurs parcelles du Formathot, à droite de la route de Beauwelz à Macquenoise[5]. Il affirme que s’y sont succédé plusieurs ateliers antiques et médiévaux[6]. Il y aurait donc eu une production verrière pérenne de l’antiquité jusqu’à la renaissance aussi bien en menu verre (gobeletterie) qu’en gros verre (verre en plat, verre à vitres). R. CHAMBON confronte ses analyses archéologiques avec des archives concordantes : l’an 1184, Pierre le verrier créa une rente annuelle de 24 sous au profit de la cure de Momignies (B) à prélever sur les revenus « de sa fournaiche, del vivier et de la terre qui de les gist[7] » qui se trouvaient peu ou prou à ce même endroit que le futur Formathot. Ce Pierre serait le plus lointain verrier connu à ce jour en Thiérache. Mais voilà, les preuves manuscrites de R. Chambon n’ont à ma connaissance pas été retrouvées, et certains scientifiques mettent en doute la thèse des fours antiques au Formathot. Ce qui est sûr, c’est que ce hameau connaîtra maints fours temporaires de la période mérovigienne jusqu’au 17ème siècle, dont notamment le Grand Four ou Four Hennuyer[8].

 

Cette balade nous amène à faire des va-et-vient de part et d’autre de la frontière. Côté français, est fondée vers 1293 une verrerie sur le territoire de Wimy (02500), au lieu-dit Quiquengrogne. De nombreux auteurs, et la tradition orale, indiquent, malheureusement sans source précise, que la plus ancienne mention de verrerie à bouteilles en France est celle de Quiquengrogne. Quiquengrogne, réputée pour n’avoir jamais discontinué dans sa production, a fermé définitivement ses portes peu après 1910. Ses bâtiments ont été malheureusement rasés dans la seconde partie du 20ème siècle.

 

Retour côté Hainaut. Deux siècles après Pierre le Verrier, en 1378, CHAMBON mentionne deux frères, Jehan et Collart dits « dou Four », verriers installés au hameau du Formathot. Les enfants de Collart prendront le nom de DUFOUR puis COLLINET. Au fil des siècles et jusqu’en 1900, cette famille COLLINET/COLLENET deviendra sous le nom de COLINET et De COLNET, la famille verrière autochtone la plus ancienne et importante de Thiérache. Elle détiendra même au 18ème siècle, alliée avec la famille LE VAILLANT dite d’origine normande, le monopole sur la production du verre en Thiérache. Des LE VAILLANT étaient déjà implantés en Thiérache en 1600, notamment à la verrerie de Rocquigny (08220).

 

La condition de verrier est une histoire de famille : les secrets de fabrication doivent se garder entre pairs. Ils sont la base de nombreuses alliances entre les familles pratiquant ce savoir-faire. Mais les verriers sont souvent soumis à l’expatriation. Un four ne peut faire vivre qu’une petite quantité de personnes. Pour le surplus des enfants, ou d’héritiers lors des partages des fours, il est nécessaire d’essaimer, de trouver plus loin un nouvel outil de production et de nouveaux débouchés. Le 15ème siècle va connaître une multiplication de fours temporaires sur tout le territoire de la Thiérache. C’est du moins que ce l’on peut reconstituer sur bases des archives les plus connues.

Dès 1410, dit CHAMBON, un Collechon COLINET prend en location le lieu dit « la Loge Wastiaux » (B), endroit où, selon un document de 1414, on avait cette année-là « replacé les deux fours » d’une verrerie dont l’origine était antérieure à 1404, date à laquelle elle avait été louée à Colard de Croisil »[9].

Mais ces déplacements sont aussi dûs à d’autres causes. Une chronique de 1466 indique qu’un Jehan COLLINET ne s’est pas acquitté de sa redevance (à la cure de Momignies ?) car « depuis le ghere si nen poelt ou riens avoir » [depuis les guerres, on ne sait rien en obtenir], vu qu’il est allé « demorer en France et tient ce four en fief et n’y oevre plus »[10]. Ce Jehan COLINET s’est peut-être déjà installé sur la frontière, vers Fourmies (59610)-Mondrepuis (02500). Une lettre de Joseph Auguste DE COLNET datée du 2 mars 1839 y mentionne trois fours à cette époque :  le Houy Berland sur la route d’Anor, le Houy-Blond sur la route de Montplaisir, et le Four Joli près du chemin du dachet à Mondrepuis. François 1er aurait, vers 1500, reconfirmé l’autorisation de ces verreries faite par ses prédécesseurs. Autre possibilité, toujours territoire de France, un peu plus à l’est sur la frontière, en 1504, on trouve mention d’un four à verre dit le Four Gérard à Signy-Le-Petit (08380).

 

Différentes branches COLINET passeront régulièrement la frontière, et essaimeront bien au-delà de la Thiérache (jusqu’en Argonne), notamment pour la production du verre en plat. Fin 15ème siècle, on les retrouve à Quiquengrogne et La Folie (dit Follemprise, actuellement Beauregard commune de Clairfontaine, 02260) et à Fontaine-L’Evêque puis Leerne (B). Le 16ème siècle est marqué par leur essor et le 7 avril 1559, les COLINET alliés aux FERRY obtiennent des franchises de Philippe II, notamment Nicolas et Adrien COLNET à Barbençon, Jean COLNET et Paul FERRY à Froidchapelle, Enguerrand et François COLNET à Momignies (le Surginet, commune de Beauwelz), et d’en bien d’autres places des Pays-Bas Espagnols.

 

A citer également sur la frontière la verrerie des Chamiteaux dans la forêt de Saint-Michel-en-Thiérache (02830). Parfois, l’industrie du verre et celle des forges se confondent : en 1687-1697, un Nicolas POLCHET est cité à la fois maître de forge et détenteur d’un four à verre à Forges (B).

 

Second périple : guerres et peuplements

 

De facto, les maîtres-verriers appartennent, dit-on, pour certains à la petite noblesse la plus ancienne qui soit. Ils sont forts prisés pour le peuplement des frontières, notamment en Lorraine, Thiérache, ou Argonne... Le sytème d’implantation semble simple : les seigneurs ou le Roi leur donnent des libéralités. Les verriers en profitent et valorisent les forêts ; en échange, pouvant porter l’épée, ils veillent à la défense de leurs domaines, et donc de la frontière. Parfois, les verriers fortifient eux-mêmes leurs domaines. C’est le cas du Formathot, de Follemprise, et en de nombreux autres endroits, comme à Watigny (02830) qui voit l’érection de quatre forts sur son territoire au fil des siècles, dont celui de la Clopperie.

 

Au gré de libéralités et des états de guerre, les verriers migrent : l’exemple du domaine de l’abbaye de Foigny pourrait être le seconde étape-type des routes verrières en Thiérache. Avant le 16ème siècle, des abbayes comme Foigny, Saint-Michel-en-Thiérache ou Thenailles exploitaient eux-mêmes leurs propres propriétés avec l’aide des frères convers. On faisait appel à des ouvriers, qui n’avaient pas le droit à la propriété ni à la résidence de leur famille. Les guerres ayant causé tant de désastres et ruiné les abbayes, celles-ci, ne pouvant entreprendre seules la revalorisation de leurs biens tombés en friche depuis des décennies, les cèdent à des conditions avantageuses sous forme de baux emphytéotiques de 99 ans à partir du début du 16ème siècle.

 

Dom DE LANCY, prieur de Foigny, écrivant vers 1670 les mémoires de son abbaye mentionne que de nombreuses familles ou artisans verriers sont venus notamment du Beauvaisis et de Normandie pour repeupler nos contrées. La famille la plus prolifique de ces colons sera les DE LIEGE. Ces colons remettent probablement en fonction les plus anciens fours comme ceux de la Bouteille, ou de la Clopperie sur Watigny. Mais surtout ils font fleurir les verreries sur le territoire de l’Abbaye (voir carte) : le Hutteau est pris à bail par Jean De LIEGE et Madeleine De MURES sa femme ; la cense de Belle-Perche est affermie à Nicolas De LIEGE vers 1525. Belle-Perche ne sera démantelée qu’en 1626, laissant à des portions de son domaine les toponymes, la Brossière et Robinette, sans doute issus des familles verrières BROSSARD et ROBINET qui l’occupèrent. La Clopperie sera augmentée de deux fours, le Four des Moines et le Four Hennequin au cœur des bois. Plus tard en 1650, Philippe De LIEGE, propriétaire de la Clopperie dirige brillamment sa défense contre le Comte de SFONDRATE qui ne peut prendre les bâtiments fortifiés.

 

La fin de ces baux emphytéotiques permet à certaines familles d’acquérir leur terre en pleine propriété. Mais ils ne sont pas l’unique facteur de développement extraordinaire de la verrerie en Thiérache. Deux autres facteurs sont primordiaux : l’ébauche de nouvelles routes verrières, notamment sur l’axe Italie (lieu de production)-Flandres (lieu de débouchés), ainsi que l’expansion du calvinisme que nous détaillons ci-après.

 

Des verriers italiens avaient essaimé sur la route des Pays-Bas dès le 15ème siècle pour garder la maîtrise de leurs débouchés commerciaux en Flandres, et mettre à la mode leurs productions.  On cite parfois en exemple Jacques DORLODOT implanté à Vendresse (08) dès 1476, allié aux verriers GUIOT. Les verriers les plus prisés comme main d’œuvre sont de Venise. Les autres sont généralement d’Altare (proche de Gênes), comme les FERRY, qui essaiment en Provence dès le 14ème siècle puis arrivent dans des contrées plus septentrionales. Certains de ces italiens semblent se fixer momentanément en Thiérache dès le 15ème siècle.

 

Au 16ème siècle des verriers lorrains viennent renforcer par leur savoir-faire la production des verreries de Momignies et Surginet (Beauwelz). C’est surtout à cette période que la donne change, notamment lorsque les conditions de fabrication du verre en Lorraine deviennent trop difficiles à cause de la mainmise du Duc sur la production, qui elle est désormais trop importante, faisant chuter les prix. L’axe Italie-Flandres va progressivement contourner la Lorraine, dont les verriers émigrent massivement à partir de 1567 dans les régions circonvoisines. C’est à peu près la date de l’arrivée des premiers THYSAC et D’HENNEZEL en Thiérache, et de leur première conquête commerciale du Brabant. Un document fort intéressant de 1576 émanant de l’administration espagnole souligne ce changement des routes verrières : « les marchands voicturiers lorrains, pour défrauder et non payer ledit droict […] se sont despiéça divertis de leurs chemins accoutumez par notre ducé de Luxembourg et comté de Chinj [Ciney ou Chimay ?], ains prendrent doresnavant leur chemin par noz villes de Marienbourg, Avesnes et Valenciennes[11] ». Les routes commerciales changent en partie parce que les lieux de production se sont déplacés.

 

On imagine dès lors l’impact d’une telle crise en Lorraine : entre 1540 et 1580, la famille de THYSAC s’installe dans le Soissonnais, le Tardenois puis en Thiérache, à Faux-bâton proche de Rumigny (08290), et à Esquéhéries (02170) proche du Nouvion où encore de nos jours un hameau porte le nom « la voirie » (verrerie en ancien français). Sous l’impulsion des D’HENNEZEL implantés à Mondrepuis puis au Renguillies, dépendance de Wignehies dès 1619, va bientôt être fondée la verrerie de Charles-Fontaine.

 

Autre facteur à cet essor, de nombreux gentilshommes verriers se convertissent très tôt à la religion réformée, et la Thiérache devient ainsi une terre de refuge pour des convertis venant d’un peu partout, de Normandie, d’Argonne, du Comté Rethel, de Lorraine ou de plus loin encore. A Landouzy-la-Ville, ville sur le territoire de Foigny, la famille de gentilshommes protestants De BONGARD, ayant acheté la seigneurie du village, construit un four à verre sur le ruisseau de l’Ange Gardien, proche du Chêne Bourdon. Les BONGARD vont devenir une des familles les plus actives dans la résistance aux troupes catholiques, soit les ligueurs, soit les troupes et mercenaires des Pays-Bas Espagnols. Ayant aussi des membres postés sur la frontière, comme à la verrerie des Muternes sur Mondrepuis, cette famille crée des réseaux d’information et d’espionnage qu’Henri IV pourra utiliser lors de ses campagnes juste avant la paix de Vervins (1591-1598)[12]. La dernière manifestation de cette implantation protestante survient vers 1681, date à laquelle le protestant Josué D’HENNEZEL s’installe à Anor (59186), après avoir fait des essais d’implantation en Brabant. C’est l’époque de la révocation de l’Edit de Nantes : Anor est alors considérée comme « Flandres ».

 

Le mouvement de toutes ces populations a finalement un autre but, plus commercial. Elles sont même parfois faites volontairement pour des raisons d’espionnage industriel. En résumant (trop), au fil des siècles, les Normands amènent la technique du verre en plateau, les Lorrains la technique des cylindres, les Souabes celle du verre à la façon de Bohême, les Italiens celle du cristallin, et plus tard les émigrations en Angleterre auront pour but l’imitation le flint glass (cristal anglais fait avec la houille). Cela s’ajoute à une recherche permanente d’améliorations des outils de production et de la qualité du verre.

 

Troisième périple : Essor et vicissitudes des verreries au nord de la Thiérache et en Fagne.

 

Les temps de paix amènent la création de quelques nouvelles verreries permanentes alors que les plus nombreuses, notamment les fours temporaires, ont ou vont disparaître. Les créations sont dues à la volonté d’exploiter les forêts de manière raisonnée. C’est le cas de la verrerie de Montplaisir créée à titre permanent en 1620 dans le bois de Fourmies appartenant au Prince de Croy et abbés de Liessies. Cette verrerie sera l’unique verrerie à verre blanc recensée en 1802 dans le département du Nord. Ailleurs, la volonté du Duc de Guise d’exploiter ses bois du Nouvion-en-Thiérache (02170) incite une partie des verriers de Charles-Fontaine à s’installer au Garmouzet (à la lisière de Fontenelle) où une verrerie est créée à partir de 1661.

 

Parallèlement, vers le milieu du 17ème siècle, les marchés vers le nord (Brabant, Bruxelles, Anvers, Pays-Bas) connaissant une clôture relative, suite au monopole des frères BONHOMME de Liège, puis aux initiatives de leurs concurrents. Au 18ème siècle, la maîtrise de la houille et le développement du pays de Charleroi marquent le déclin inéluctable des verreries forestières. L’industrie des COLNET périclite en Hainaut ; ils se tournent naturellement vers la France, qui conquiert notamment une partie du Hainaut. Les COLNET investissent dans différentes verreries comme le Garmouzet. La fabrication couvre surtout le verre à vitre et la bouteillerie. Alliés aux LE VAILLANT, leur monopole régional semble pâtir d’une production bien inférieure en qualité et quantité que celles d’autres verreries qui entourent ce territoire, notamment Charleville (1663) et Saint-Gobain (1693), cette dernière exploitant la technique du coulage du verre en table pour fabriquer de grandes vitres. Ceci explique peut-être en partie la faible expansion des verreries à cette époque en Thiérache, voir des fermetures comme celle de Follemprise vers 1735.

 

Je n’entrerai pas en détail dans la période de la révolution industrielle. Vouloir résumer une histoire très riche n’est souvent pas la bonne solution. On y perd la saveur et l’exactitude. Mais comme cet article n’a pas de prétention historique, je citerai juste quelques faits relatifs à la création des verreries et non à leur exploitation ou maintien.

 

L’abolition des privilèges permet à des particuliers et bourgeois de relancer cette industrie en Thiérache, et surtout à sa lisière septentrionale, en Fagne. Les DE COLNET voient leur verrerie de Montplaisir concurrencée. Dès 1792, une verrerie dite interne voit le jour au Nouvion-en-Thiérache et durera pendant 40 ans. Plus besoin d’être noble ou d’avoir les secrets de fabrication pour pouvoir créer une verrerie. Suffisent des capitaux et de l’audace. Parmi ces créateurs d’entreprises, citons Jacques MILLET, laboureur, qui crée une verrerie à Saint-Michel-en-Thiérache en 1802, au cœur même des bâtiments de l’Abbaye, ce qui permit de les sauver. Cette verrerie dure quelques années, mais périclite. Ses verriers venus de Monthermé, partent pour la toute nouvelle verrerie blanche de Sars-Poteries, crée dès 1803 par les consorts RINCHEVAL-PICAVET-DELACHINAL, et qui perdura dans la production du flaconnage jusqu’en 1937. L’explosion industrielle continue en 1804, lorsque M. BERNAILLE fonde une gobeletterie à Anor, sur l’emplacement de l’ancienne verrerie. Nous ne citerons pas la verrerie d’Haumont (59330) fondée la même année et qui sort de notre cadre d’étude. Revenons dans les vallées de l’Helpe. La création de verreries semblent y avoir une concurrence féroce : en 1807, le Comte DE MERODE crée une verrerie à bouteille à Trélon (59132). A Trélon encore, Rigobert PAILLA, marchand, dont la fille vient de se marier à H. E. COLLIGNON « régisseurs de verreries » fonde une verrerie blanche en 1823. La même année s’ouvre la verrerie de Landrecies (59550), au Sambreton[13]. Glageon (59132) aussi sera doté de sa verrerie propre grâce à M. DUBOIS en 1899. Un peu plus au nord, Rance est probablement la dernière verrerie de type forestière à être fondée, en 1808.

 

Un dernier facteur accentue encore l’implantation des verreries dans notre région : c’est la maîtrise du processus de la champagnisation, et quelques décennies plus tard, la construction du chemin de fer qui permettra l’acheminement des matières premières et l’exportation de la production. Le chemin de fer devient un enjeu primordial : des verreries à bouteilles, dites « verreries noires », s’ouvrent sur la ligne ferroviaire de Fourmies en 1868 (jusqu’en 1914), Anor[14] et Hirson (02500) en 1869. A la fin du siècle, on essaie de relancer les verreries de Quiquengrogne (1894, par la verrerie SCHMITT de Valenciennes) et celle du Garmouzet qui périclitent lentement de 1860 à 1910.

 

La concurrence que se mènent ces nombreuses verreries les réduit à un nombre plus restreint ; la première guerre mondiale et la mécanisation remplaçant le soufflage feront le reste. A noter que deux verreries naîtront de la mécanisation : celle dite de Saint Antoine au Nouvion-en-Thiérache (1909-1971) fabrique du verre creux. Celle de Le Quesnoy (Nord, 1924-1947), qui se concentre sur l’outillage électrique, est peut-être la dernière verrerie de la région à s’être crée.

La dernière verrerie en activité sera celle de Trélon, éteinte en 1977, qui sera heureusement transformée en écomusée. Un musée du verre s’est également créé à Sars-Poteries sous l’impulsion primordiale de l’Abbé MERIAUX dans les années 1970. Pourtant, la verrerie n’est pas encore totalement éteinte. Il existe encore actuellement, à Sars-Poteries (en Fagne), un atelier de formation aux techniques verrières, dirigé par M. BON et où des verriers du monde entier viennent partager leurs connaissances et leur amour de cette matière sous la forme de stages.

 

Les quelques modestes lignes de cet exposé auront, je l’espère, donné de nouvelles ouvertures sur cette histoire régionale. D’autres verreries ont encore existé, mais les informations manquent, comme pour Solre-le-Château. La culture verrière ou encore les familles verrières les plus importantes auraient dû être abordées. Mais cet exposé n’est qu’une brève introduction au projet de GENVERRE qui souhaite notamment approfondir et vulgariser la mémoire verrière thiérachienne et de fagne. Le but de l’association GENVERRE tend à dresser les généalogies des verriers, et donc de retracer du même trait les routes verrières empruntées par nos ancêtres. C’est pourquoi l’association consacrera un hors-série (probablement 2009) de sa revue Éclats de Verre sur l’histoire des verreries et des verriers en Thiérache et en Fagne, des origines à nos jours. Ceci est donc un appel à tous ceux qui seraient intéressés à y collaborer, qui voudraient faire des articles sur une verrerie, un relevé des verriers dans un village ou sur une famille verrière, voir un aspect de la culture verrière en Thiérache et Fagne. Pour tout renseignement, me contacter à nebaeneg@yahoo.fr.

 



[1] Je voudrais remercier ici particulièrement Franck Hartnagel qui me fait toujours l’honneur et le plaisir de partager ses connaissances et ses lectures sur ce sujet. Cet article pourrait tout autant être écrit de lui, voir en mieux.

[2] Amédée Piette, Histoire de l’Abbaye de Foigny (1845), Imp. Lefebvre, Paris, 1931, p. 45.

[3] Quelle a été l’influence des maîtres verriers dans l’implantation des variétés locales de pommes, dont le cidre est un débouché commercial conséquent ? Cette question ne semble jamais avoir été soulevée.

[4] Musée de Namur.

[5] Commune actuelle de Momignies, dont un hameau se nomme « Thiérache ».

[6] Cf. R. Chambon, L’ancienne industrie du verre dans le Hainaut. Il serait intéressant de retrouver les résultats d’analyse de M. Chambon pour savoir exactement quelles sont ses datations exactes. Dans son Histoire du verre en Belgique, antérieur à l’article précédent, il cite précisément les 6ème et 7ème siècles.

[7] «  de sa fournaise, du vivier et de la terre y attenant ». La première source est le Cartulaire de l’Abbaye de Saint-Feuillien (Archives de l’Etat de Mons) ; la seconde est un document de 1758 tiré des archives paroissiales de Beauwelz, apparemment copie d’une traduction datant du 15ème siècle.

[8] Sans vouloir alimenter la polémique, signalons que CHAMBON a avancé ses arguments avant 1939, date de la publication de Momignies, à travers les siècles, Imprimerie Duval à Chimay, par Anatole GOBEAUX ci-après dénommé Gobeaux. En 1940, les archives de Mons brûlent partiellement. Après le décès de Chambon, personne n’a été en mesure de refournir les preuves qu’il avançait, ses documents personnels ayant été dispersés. Objectivement, il faudrait s’attarder un peu plus sur la date de la donation de Pierre le Verrier qui pose problème, mais là n’est pas notre propos.

[9] Chambon, Histoire du verre en Belgique, Bruxelles, 1955, p. 51.

[10] In Gobeaux, p. 315.

[11] Actuellement Mariembourg (B), Avesnes-sur-Helpe (59) et Valenciennes (59), in Archives Générales du Royaume de Belgique, Papiers d’Etat et de l’Audience 1145, cité dans Verre et Verriers de Lorraine, Germaine Rose-Villequey, PUF, 1971, p. 203.

[12] Je remercie grandement M. Michel Villain pour son accueil chaleureux et les informations qu’il a bien voulu partager à ce sujet.

[13] Information fournie par M. Devred que je remercie.

[14] Citons la famille Despret qui renforce la verrerie de Saint-Gorgon à Anor et crée en 1853 une unité à Jeumont, succursale des Manufactures des Glaces de Floreffe (B).