Conte de Mondrepuis
D’Alfred MIGRENNE
La
bête-à-chaîne
(extraits)
On parle encore à Mondrepuis et dans les alentours de ce brave garçon nommé Clément qui aimait une jeune fille appelée Giselle. Et pourtant, il y a longtemps, puisque c’était aux environs de la guerre de trente ans. A cette époque la région était infestée de loups et la croyance populaire admettait volontiers qu’ils entraient dans le corps de certaines personnes pour mieux assouvir leurs instincts carnassiers. Mais parfois ils y apportaient les germes d’une maladie singulière. Aussi quand un Mondrepuisien mordait un voisin, c’était un loup qui endossait le méfait.
Telle aventure arriva à Clément et cette aventure, la voici.
- Tout à l’heure, après le souper, j’irai voir Giselle, dit-il à sa mère. Je rentrerai peut-être tard, mais sois sans inquiétude, je ne serai pas seul.
La mère de Clément, qu’on désignait ordinairement sous le nom de Louisette, était une brave femme, mais vive comme la poudre. Elle était veuve et elle aimait son fils plus qu’elle-même. Maintenant, elle songeait à le marier puisqu’il le voulait.
Seulement Giselle ne lui plaisait pas ; elle lui préférait une autre fille, et ce soir-là elle avait dans l’esprit qu’un malheur guettait son enfant. Auusi elle aurait voulu qu’il n’allât pas voir son amie.
- Oh, cette Giselle, soupira-t-elle, si tu pouvais t’en défaire !
- Maman, je l’aime, et je n’ai pas raison de me séparer d’elle, répartit le jeune homme.
- Veux-tu m’écouter ?
- Bien sûr que je veux t’écouter.
- Eh bien, Giselle est pauvre ; en outre elle ne sait que faire de ses dix doigts.
- Oh, maman, si l’on peut dire !elle file le lin, elle coud, elle repasse, elle cultive son
jardin et elle fait la soupe tout comme une ménagère.
- Ta, ta, ta, tout ça c’est des mots. On t’a entortillé. Si tu veux prendre une femme j’y
consens, mais…
- Mais…
- Ça te cause de la peine ce que je dis là ; eh bien, je vais te tenir un autre langage et je
suis sûre que tu m’écouteras. Il y a Rose-Noire dont les parents sont riches. Ils ont une maison et du bien au soleil. Il ne tient qu’à toi de l’avoir. Elle m’a parlé de toi. Tu serais heureux car c’est une bonne fille et elle est remplie de qualités.
- Tu connais mal Rose-Noire, maman. Il court des bruits sur son compte qui font que les
gars ne veulent pas d’elle. On dit qu’elle a été consulter une sorcière pour se faire aimer et, crois-moi, l’amour qui vient de là, ce n’est pas de l’amour.
Tiens, tiens, tiens ! Clément qui en remontrait à sa mère.
Maman Louisette n’était pas sans trouver la chose étrange.
- Quand je te disais qu’on t’a tourné la tête, dit-elle ; si ce ne sont pas les gens, ce sont les gobelins.
- Les gobelins ! Allez-donc ! mais soupons. Il ne faut pas que Giselle m’attende ;elle
Serait ennuyée…Je prendrai une lanterne ; ça chasse les mauvais esprits.
Le souper est terminé, Clément se leva et sortit.
- Après tout, tant pis s’il lui arrive malheur. Il n’aura à s’en prendre qu’à lui même. Je
m’en lave les mains, dit Louisette.
Et elle se mit à pleurer, car si elle avait dit vrai, elle regretterait ses paroles et assurément elle ne s’en laverait pas les mains.
A cinquante pas de là, quelqu’un attendait Clément.
C’était Boncoeur, jeune homme comme lui. Il allait du côté où demeurait Giselle, un peu plus loin, chez le père Guillaume, le marchand de chevaux, et à l’aller comme au retour il accompagnerait Clément. Au besoin l’un et l’autre s’assisteraient, en bons camarades.
Le trajet dans la nuit se fit sans encombre : ni feu follet, ni carimaro.
Arrivé devant la demeure de Giselle, là-bas, au-dessus de la petite vallée du Rubiget, Clément passa sa lanterne à Boncoeur , convint qu’il attendrait son retour, puis entra.
(…) Lorsqu’une voix cria dehors :
- Hé, Clément, es-tu prêt ?
A la porte l’attendait Boncoeur, lequel était monté sur une bête qui tenait du cheval et du mulet.
Clément manifesta un grand étonnement.
- Qu’est-ce que cela ? fit-il.
- C’est la bête la plus étrange que l’on ait jamais vue.
Monte derrière moi et tu verras. Le père Guillaume me l’a prêtée pour retourner.
Clément sauta en croupe. La tête s’allongea presque d’un pied, ce qui fit rire tout le monde.
- Mon maître est un homme avisé, dit Boncoeur. Comme ça il y a de la place pour
plusieurs. Vive Monsieur Guillaume.
-Qu’il soit loué ! dit Clément
La chevauchée reprit.
Mais voilà qu’au bout d’un moment, à l’entrée de la vallée du Rubiget, la bête s’arrêta, flairant quelque chose.
Rose-Noire apparut, sortant d’un petit bouquet d’arbustes.
- Ça tombe bien, fit-elle d’un air enjoué. Il y a de la place pour moi, je pense.
Clément ne dit rien. Il voulait que Boncoeur tienne sa langue, mais celui-ci répondit :
- Bien sûr qu’il y a de la place pour toi.
Là-dessus, Rose –Noire fit un bond sur la bête qui s’allongea d’autant. Rose-Noire se laissa aller sur l’épaule droite de Clément et se fit câline.
Mais Clément éprouvait une émotion opposée à celle que Rose-Noire pensait lui faire ressentir. Son cœur battait à lui faire mal.
- Clément, tu ne dis rien.
- Tu m’ennuies.
De gentille qu’elle paraissait, Rose-Noire devint lionne. Elle poussa un cri puis, étreignant férocement Clément de ses bras comme pour paralyser ses mouvements, elle le mordit au cou et lui cracha du sang à la figure.
Clément poussa une plainte douloureuse qui retentit dans la nuit comme dans une galerie souterraine.
La bête eut peur et s’arrêta net.
Vite Rose-Noire mit pied à terre et s’éloigna dans la direction de la campagne en disant d’une voix méchante :
- Qu’il se souvienne !
Cependant la bête avait repris sa marche. Quand Clément descendit, il était tout chose. Il semblait aussi manquer de force.
Sa mère, en le voyant avec une tache de sang sur le visage, recula, saisie, et joignit les mains.
- Bonne Sainte Vierge, ayez pitié de lui ! dit-elle
Il garda le silence, mais il roulait les yeux, il tournait la tête, hébété, et un instant il ouvrit la bouche démesurément.
- mère, cria-t-il, éloigne-toi ; je vais te mordre !
Elle comprit. Et ce fut un grand sujet de douleur. Et comme elle ne s ‘éloignait pas :
- Enchaine-moi ! lui dit-il.
Et comme elle refusait à l’enchaîner, il fit un pas vers elle, lui montrant les dents, plein d’une joie aveugle et féroce.
Alors, seulement elle s’en fut. Et quand elle reparut, elle avait une chaîne.
Clément tendit les bras, suppliant encore.
Sa mère l’attacha au pied du lit.
Jusqu’à minuit la maison retentit de plaintes, de cris et de hurlements aigus et prolongés qui s’entendaient hors du village, après quoi, Clément ayant recouvré la raison, demanda à être débarrassé de ses liens.
De quel virus avait-il le sang empoisonné ?
- Quelqu’un m’a mordu, dit-il
- Qui ?
Il n’osa pas prononcer le nom de Rose-Noire.
Et comme on craignait un retour fatal de son mal, on ne le questionna pas davantage.
De ce moment, Clément changea d’attitude, de langage, de manières et s’isola du monde. Il cessa même de voir Giselle et par contre il concentra toute sa pensée sur Rose-Noire ; mais ce fut pour la maudire.
Et comme sa mère l’enchaînait, selon l’habitude qu’elle avait prise , il poussait des hurlements qui effrayaient les voisins et faisaient fui les oiseaux.
On ne l’appelait plus que la bête-à-chaîne.
Et la bête-à-chaîne faisait beaucoup parler d’elle. On en racontait de toute sorte sur son compte. Chacun disait l’avoir vue, l’un sous la forme d’un carimo, l’autre au milieu d’une bande de gobelins.
Le louvetier de l’endroit voulut avoir le cœur net de ces histoires. Il se rendit chez la maman Louisette et il trouva Clément occupé à bêcher, tranquille, dans le jardin de sa Maison.
- Hé ! pensa-t-il, il a bien changé depuis.
Et s’adressant à Clément :
- Veux-tu venir avec moi ?
- Où ? demanda le pauvre garçon.
- A loups.
Clément eut l’air de réfléchir.
- Ça me va, fit-il au bout d’un instant.
Et il planta sa bêche dans la terre.
Un quart d’heure après les deux hommes se dirigeaient vers le bois voisin, au-dessus de la rue Heureuse, où la veille le louvetier avait fait creuser un trou et disposer au fond des quartiers de chairs d’animaux, le tout dissimulé par un léger banc d’arbustes. Ils étaient armés de couteaux, de crochets et de lourds pistolets.
Il faisait froid et il n’était pas rare de voir des loups passer en bande dans la campagne. Mais malgré la terreur que les carnassiers inspiraient, Clément et le louvetier allaient droit au but ; ils ne les craignaient pas . Clément semblait même les rechercher. En entrant dans le bois, il perçut un bruit insolite qui s’élevait des feuillages jaunissants et il en fit la remarque au louvetier. A peine avait-il parlé qu’un loup se montrait. Mais celui-ci en voyant figures humaines ne leur donna pas le temps de le dévisager, il disparut.
Passés quelques instants, un hurlement plaintif retentissait dans le bois. C’était à n’en pas douter, le loup qui s’était bêtement jeté dans la trappe. Le louvetier s’y porta d’un bond. Son compagnon le suivit.
La trappe avait fait son œuvre. Le loup était au fond, et comme son instinct carnassier s’était éveillé à l’odeur de la chair, il mangeait ou plutôt rait.
Clément le considéra un instant, puis il l’abattit d’une balle au front.
- C’est bien, ça ! lui dit le louvetier. Je te conseille d’en faire ton métier. Par le temps qui
court, tu ferais fortune.
Mais Clément n’écoutait pas. Il avait la pensée ailleurs : Rose-Noire flottait dans ses esprits.
Cependant l’animal fut tiré du lieu où il gisait, avec un morceau de chair encore pantelante dans sa gueule.
(…)
A ce moment tout le village était en proie à une grande rumeur. Les gens sortaient de chez eux, affolés, levant les bras au ciel et se portaient sur la grand’place. Là, Rose-Noire était étendue, morte, le front troué d’une balle…comme le loup.

Alfred MIGRENNE, Il
était une fois dans la Thiérache
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