Document établi par le Docteur Jean BOUDERLIQUE

St-Quentin/Montbrehain

Juin 1996

 

Les Protestants de Montbrehain

 

                       C’est par l’intermédiaire de M. Michel ROTH, professeur agrégé demeurant à Anglet (Pyrénées Atlantiques) et dont les origines montbrehainoises ont été retrouvées, que je puis présenter « Les protestants de Montbrehain ». Je le cite :

 

                       « Je suis passé jadis dans ce petit village où mes aïeux Cochet et Malfuson ont vécu au 19ème siècle. Vous aviez retrouvé pour moi le berceau des Cochet, menuisiers de père en fils et catholiques au 18ème siècle au Grand-Verly.

 

                       Jean-Jacques Cochet (1741-1806), veuf de Marie-Barbe Legrand (1741-1773), se remaria en 1776 à Montbrehain, à Marie-Pélagie Vatin (1753-1813). Leur fils Norbert est né à Montbrehain le 3 janvier 1790. Il y mourut en 1857, ayant épousé en 1815 Marie-Anne, Amélie, Séraphine Malfuson (1794-1877) qui y tenait épicerie comme son père Nicolas Noé (1740-1820), originaire de Brancourt le Grand, lui-même fils d’Antoine et de Marie Villette, mariés protestants à l’église wallonne de Tournai en 1738. Il fallut à cause des persécutions toujours faire baptiser le fils à Annois (Aisne) en 1740. Ce Nicolas Noé se maria deux fois : la première à Tournai en 1766 avec Marie-Françoise  de LASSUS et la seconde à Templeux-le-Guérard (Somme) en 1786 avec Madelaine de LAPORTE.  

 

                       Du mariage COCHET-MALFUSON en 1815  sont nés plusieurs enfants, en particulier mon arrière grand-père, Eugène COCHET (1818-1878) et le célèbre missionnaire en Afrique du Sud : Louis COCHET, né à Montbrehain en 1815 et mort là-bas en 1876.

 

                       Pour en finir avec Eugène COCHET, menuisier et évangéliste qui mourut jeune à Nauroy où il avait épousé en 1850 « Sara » BAS (1828-1916), ils eurent trois fils dont deux pasteurs et une fille Alice (1862-1948) qui épousé en 1885 à Beaune (Côte d’Or) le pasteur jean ROTH (1861-1826). Ces derniers sont les grands-parents de l’auteur de cette lettre. Ma grand-mère ROTH parlait sans arrêt de ses souvenirs de jeunesse à Nauroy qu’elle quitta pour une pension à la mort de son père. Enfant, elle allait à Montbrehain voir sa grand-mère COCHET, née MALFUSON.

 

                       La vitalité des petites paroisses protestantes comme Nauroy et Montbrehain, au siècle dernier, après le mouvement du « Réveil » à partir de 1820, doit beaucoup à l’influence du pasteur VERNES à Nauroy de 1841 à 1851. En 1847, il devint Président du Consistoire de Saint-Quentin.

 

                       Le pasteur Louis Philippe VERNES (1815-1906) d’une famille de célèbres banquiers dont les représentants actuels sont encore très riches, serait à l’origine de la vocation de nombreux pasteurs nés à Nauroy, Montbrehain et alentours du début du siècle dernier. Le banquier VERNES issu de cette famille est mort tout récemment à Paris. »

 

                       Pour compléter cette étude historique, ajoutons que vers 1691, le pasteur GIVRY organisa des réunions secrètes de nuit, à la Boite à Cailloux, près d’HESBECOURT (Somme). Les protestants de Bohain et de Fresnoy-le-Grand passaient par le « chemin des Huguenots » sur les terroirs de Montbrehain pendant les guerres de religion et sous Louis XIV pour se rendre à cette réunion. Au lieu-dit « Boite à Cailloux », un monument commémoratif a été créé en 1829. C’est le berceau des sept églises : MONTBREHAIN, NAUROY, HARGICOURT, TEMPLEUX LE GUERARD, JEANCOURT, LEMPIRE, VENDELLES (Référence Pasteur PANNIER).

 

                       Des références historiques complètent cette étude.

 

                       L’Edit de Nantes (1598) avait autorisé les protestants à pratiquer leur culte dans deux localités par baillage. Pour notre région, ce fut Lehaucourt qui fut choisi sur les terres de la famille protestante d’Aumale. On y vit jusqu’à 9 000 communiants. Mais en 1683, l’exercice du culte y fut interdit, nous étions sous Louis XIV et celui-ci voulait rétablir la « Religion d’Etat ».

 

                       Il commença par tracasser les protestants en leur interdisant tout ce que l’Edit de Nantes ne leur accordait pas expressément, il les surchargea d’impôts, les poussa à l’abjuration, institua les « dragonnades » et ferma les temples. La révocation de l’Edit de Nantes eut lieu deux ans plus tard (1685).

 

                       Les tracasseries furent particulièrement rigoureuses dans les régions frontières et nous y étions (Prémont était en terre espagnole).

 

                       C’était sans compter sur la foi Huguenote qui réagit en créant les « églises du désert » dont la « boite à cailloux » est une illustration locale.

 

                       « C’est à l’ouest qu’au temps des persécutions, on se réunit, dans les régions moins fréquentées. Or, il fallait passer par Nauroy, on partait de Bohain par petits groupes, à la tombée de la nuit ; ceux de Brancourt se joignaient à eux. On prenait un moment de repos à Montbrehain ou à Nauroy chez des parents ou des amis chez qui on chantait quelques psaumes...

                       Et eux-aussi, un jour, suivaient plus loin à travers bois pour assister aux réunions de la « Boite à cailloux »... s’ils n’étaient pas des espions ou des traîtres, plusieurs revenaient « retournés » (convertis).

 

                       En octobre 1691, un pasteur originaire de Vervins, émigré après la révocation, Gardien GIVRY, arriva à Saint-Quentin ; c’est lui qui passe pour avoir tenu les premières réunions de la « Boite à cailloux », bien qu’il ait pu y avoir d’autres avant lui, en l’absence de tout pasteur. Quatre députés de sept villages vinrent le prier de passer chez eux parce qu’ils voulaient abandonner le catholicisme. Le dimanche suivant, un de ces députés mena GIVRY dans un vallon où étaient réunies 500 personnes. Toutes déclarèrent qu’elles voulaient  abjurer et la prêcha dans cette assemblée depuis 9 heures du soir jusqu’à minuit, à la lueur des feux et des flambeaux ; mais il ne voulut pas pour cela recevoir leur abjuration, afin qu’elles n’eussent aucun sujet de dire qu’on les avait surprises. Il les remit au dimanche suivant, et l’assemblée s’étant faite au même endroit et à la même heure, il essaya de faire comprendre à tous ses auditeurs les avantages de la « Religion prétendue Réformée », et en même temps les dangers temporels auxquels s’exposaient ceux qui demandaient à la suivre ; mais tous ayant répondu qu’ils ne voulaient plus être de la communion de Rome, il reçut toutes leurs abjurations. »

 

                       Ces centaines d’abjurations émurent fortement les autorités qui cherchèrent à introduire des espions dans les milieux Huguenots de façon à arrêter les guides et les meneurs.

 

                       GRIVY fut arrêté à Paris en mai 1692 mais les assemblées continuèrent.

 

                       Les intendants Bossuet et Chauvelin reçurent de vifs reproches : « Sa Majesté a appris avec étonnement qu’il tel désordre soit arrivé dans votre département sans que vous en ayez été averti ; elle m’ordonne de vous dire que vous ne devez rien négliger pour en empêcher le progrès ».

 

                       « Entre plusieurs avis qui ont été donnés au Roi, de ceux qui sortent pour passer dans les pays étrangers, il y en a un qui porte qu’il y a six guides qui font passer les  religionnaires dans la ville de Bohain en Picardie, où ils séjournent s’ils veulent et que, lorsque les guides sont las ou qu’ils veulent retourner à Paris pour en prendre d’autres, ils mettent ces réfugiés entre les mains de 6 ou 8 autres du même village, qui achèvent de les conduire et qu’enfin ce village n’est rempli que de guides ; sur quoi sa Majesté m’ordonne de vous faire part de cet avis afin que vous puissiez prendre des mesures pour faire arrêter ceux qui se trouveront coupables de ce mauvais commerce. »

Lettre de Seignelay (Lieutenant Général de la Police) à Chauvelin, intendant de Picardie, 5 novembre 1686.

 

                       Après 1724, nouvelles persécutions : Louis XV ordonna à ses officiers de faire respecter les ordres suivants :

 

                       « Défendons à tous nos sujets de faire aucun exercice de religion autre que la religion catholique, et de s’assembler pour cet effet en aucun lieu et sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine contre les hommes des galères perpétuelles, et contre les femmes d’être rasées et enfermées pour toujours dans des lieux que nos juges estimeront à propos, avec confiscation des biens...

                       ...Ordonnons à ceux qui ont cy-devant professé la R.P.R. ou qui sont nés de parents qui en ont fait profession, de faire baptiser leurs enfants dans les églises des paroisses où ils demeurent, dans les 24 heures après leur naissance... ».

 

                       Ces consignes furent exécutées avec la plus grande rigueur dans le Vermandois.

 

                       Les persécutions, menaces, vexations, amendes, arrestations... durèrent jusqu’à l’Edit de Tolérance de 1787.

 

                       Après deux siècles de persécutions, les Rois n’avaient pas réussi à extirper la foi huguenote, ils avaient au contraire fortifié ses racines. Il fallut attendre l’Assemblée Constituante pour que l’égalité complète de tous les citoyens soit proclamée, pour que cessent les mariages dans le « désert », entendez par là des célébrations religieuses en mille lieux isolés tels « La Boite à cailloux » où convergeaient des chemins  tels notre « Voie des Huguenots ».

 

                       Quelqu’un a dit un jour : « La terre sue d’histoire »

                       Je crois bien qu’il s’agissait de Gabriel Hanotaux, un Picard !.....

                       Sachons recueillir les Perles qui suintent de son front.

 

Edit de Nantes                             Révocation                                                       Edit de Tolérance

                                               Edit de Nantes                                                  Fin de la ségrégation

                                                                                                                             religieuse

                                                                       Emigration

 

 

 


              1598                               1685                 1691       1700     1724                        1787            1791

 

 

 

 

 

                                                                     Premiers              Beaucoup

                                                                     Prêches                ont

                                                                    dans le désert        émigré

 

                                        Culte interdit à                                  Nouvelles                                     Un seul

                                          le Haucourt                                               persécutions                     Etat Civil

                                  Femeture des temples

 

Noms des vieilles familles Huguenotes de Montbrehain

Ayant assisté à l’ASSEMBLEE DU DESERT - ANNEE 1772

 


Famille                MALFUSON

Famille                BERDEAUX

Famille                Simon HAZARD

Famille                LEDUC LENGLET

Famille                DRISBOURG

Famille                DENIS

Famille                POTENTIER

Famille                AGISSON


 

Souvenirs de BOHAIN et des Eglises de BRANCOURT et MONTBREHAIN

 

1673                   Le 4 janvier, DEFREMONT abjure sa foi comme protestant

1685                   Le 30 avril, Abraham BRIQUET abjure sa foi comme protestant

                            Le 30 novembre, abjuration de 30 Protestants

1733                   Le 18 mai, Anne MONNEUSE abjuration

1763                   Le 29 juillet, Baptème de Marie-Rose, fille de Jean-Louis BRION mulquinier

                            Baptême de Louis-Jacob, fils de Pierre-Nicolas MALFUSON et de Marie-

                            Louise HUBERT, de la religion réformée

1788/89              Le bailli de BOHAIN reçoit la déclaration de 7 mariages protestants

 

BRANCOURT LE GRAND

1685                   Le 13 décembre, abjuration de 14 Protestants

 

MONTBREHAIN

1792                   Le 27 décembre, 3 enfants de Pierre-Nicolas LEDUC partent pour l’exil et

                            vont se réfugier à Londres.

 


ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE L’AISNE

 

Témoignage sur la Famille LE DUC, par un de ses membres de religion « PROTESTANTE », originaire de Montbrehain.

 

21 juillet 1722   Naissance de Pierre Nicolas LE DUC

                       Marié avec Jeanne LENGLET de Ramicourt

                       4 enfants

                            Pierre-Nicolas

                            Anne-Marie Marguerite

                            Marie-Madeleine

                            Marie-Angélique.

 

                       « Les trois premiers nommés se sont réfugiés en Angleterre pour cause de religion protestante. Marie-Angélique est restée auprès de son père, comme elle était la plus jeune. E>n 1774, mon grand-père était tourmenté par un nommé Monsieur le Prieur de Montbrehain qui lui demandait de faire « ses pâques ». Il lui disait souvent qu’autrefois, il avait servi la messe. Mais un colporteur de livres saints lui avait vendu quelques bons libres. Il a renoncé à l’Eglise romaine. Ses enfants lui ont fait passer d’Angleterre une bible. Il s’est trouvé muni de toutes les armes nécessaires pour résister à tout ce que l’on a pu inventer de repoussant à décrire l’église romaine toujours. Le fils du père du mensonge venait l’insulter à rentrer dans l’église romaine. Il lui dit un jour qui lui reprochait d’avoir servi la messe : « Si j’ai servi un homme pécheur, je sers maintenant un Dieu sauveur ». Je ne reprendrai plus ce que j’ai vomi.

 

                       Cet indicatif le fit prendre, le fit conduire par des maréchaux, aujourd’hui des gendarmes, à l’Abbaye du Mont St-Martin près du Câtelet. Là, on l’a mis dans un lieu très étroit où plusieurs satellites venaient l’instruire de ce que l’on avait le droit de lui faire. Il est ensuite conduit à Noyon où il eut à subir la question (torture).

 

Un autre témoignage concernant la famille PROY  + 1823

 

Novembre  1823.

                       Charles-Louis Benjamin PROY avait fui le sort militaire. Il resta onze ans, caché dans les jardins, les maisons, le clocher, au canal du Tronquoy en travaillant sur les arbres et dans les bois de Beaurevoir. Il a été pris dans la hutte du père PARIS, conduit au Câtelet puis à Saint-Quentin. Emmuré à Laon, il sauta une muraille de 25 à 30 pieds au bas de laquelle était une coulisse pavée en grès. Comme il avait un camarade qui ne lui avait jamais fait défaut, il parvint à le passer par-dessus une muraille de 6 pieds, il était tout en sang et à 10 minutes de la ville, on voyait encore la « traînasse » du passage. La première nuit, il couche dans la forêt de St-Gobain et le lendemain à l’aube, il rentra à Montbrehain étant toujours à fuir au premier bruit. Enfin, le jour de grâce arriva, il vendit sa maison à Montbrehain pour aller rester à Serain qu’il vendit pour aller à la Neuville en Braine, canton de Chauny. Il revint mourir à Montbrehain dans la maison que sa femme avait héritée.

 

                       Il laissa 5 enfants en bas âge. Sa femme vend sa maison à Montbrehain pour aller rester à Saint-Quentin  où ses enfants travaillent en fabrique tard le soir et tôt le matin. Quatre meurent tout jeunes. La dernière attrape un enfant par sa mauvaise conduite et va se plonger dans les vices les plus dégoûtants du monde. Elle fait descendre sa mère au sépulcre. Et moi, par ce frère, j’ai perdu un frère un ami un consolateur dans ma misère.

 

                       Je suis en 1824 ; quant à la charité fraternelle, vous n’avez pas besoin que je l’écrive parce que vous-mêmes vous êtes enseignés de Dieu à vous aimer l’un l’autre (Première épître au Thessalonissiens chapitre VI verset 9). A. ANNOIS.

 

                       Il subit de mille manières des mauvais traitements par des hommes de la même trempe qui l’ont fait vieillir car il était dans un endroit très humide pendant onze mois. Renvoyé chez lui dans sa demeure, le prieur venait encore l’insulter même sur son lit de mort. Après sa mort, on l’a vu à plusieurs reprises venir à sa tombe comme pour demander pardon à la terre d’avoir tant fait souffrir ce qu’elle contenait en son  sein, l’enveloppe de cette âme. Sous notre pommier, à la maison paternelle, tout près de l’église. Celui qui a tété témoin de ses derniers moments se plaisait à me raconter la fermeté avec laquelle le cher grand-papa répondait au prieur (curé). Il était inébranlable. Il était par sa foi collé à Christ. C’était son espérance (11è épître à Timothée Chapitre III verset 12).