Les anciens cantons de Montcornet et de Rozoy Sur Serre
à la fin de l’année 1788 et pendant la période révolutionnaire
Mien, receveur des postes, a écrit en 1878 un essai qu’il adresse à la société archéologique de Vervins dont il est membre. Le texte manuscrit de cet essai se trouve aux Archives Départementales de l’Aisne sous la cote 8°Br.330.
En voici un résumé où j’ai essayé de conserver le point de vue très marqué de l'auteur vis à vis de la Révolution. Mien considère son texte comme un " tableau navrant des maux qui accablaient le peuple de nos campagnes ".
Nathalie Pryjmak
Vers la fin du XVIIIe, tout concourait au malheur du peuple dans notre contrée.
Une grêle effroyable avait détruit les récoltes dans la nuit du 13 juillet 1788 et le prix du blé avait doublé dès août. Cela provoque un accaparement de grains alors que les denrées manquaient déjà.
" Cette année là, l’hiver très rigoureux dure de septembre à mai 1789. Le froid est si intense que les rivières gèlent, les moulins s’arrêtent, les gens pauvres meurent de froid jusque dans leur lit. "
Les récoltes qui suivent sont bien sûr très médiocres.
L’état et la charité publique prodiguent quelques secours aux malheureux mais le remède est faible face au désastre. Avant la moisson, partout, on pille, on incendie et les municipalités doivent prendre des mesures sévères.
Le 12 août, la commune de Rozoy Sur Serre prend un arrêté interdisant les attroupements et les troubles de l’ordre public.
En 1789, les accaparements de grains continuent, les spéculateurs s’enrichissent, la fureur des paysans éclate, des convois de vivre sont pillés.
Le 28 Août à Montcornet, les habitants arrêtent des mulets chargés de blé et s’en emparent, payant malgré tout ce blé mais selon un prix fixé par eux.
Le 15 septembre, on organise une milice bourgeoise pour rétablir l’ordre, puis devant son inefficacité on fait venir à Rozoy Sur Serre une troupe de 50 hommes du régiment l’Auxerrois, troupe qui y séjournera plusieurs mois.
La Municipalité le 1 " novembre fait savoir à l’Assemblée Nationale que depuis plusieurs mois le transit de grains pour l’étranger est la cause des débordements du peuple, que la vie des agents municipaux est en danger. Elle propose des mesures pour arrêter les exportations et demande la peine de mort pour ceux qui voudraient exporter. Elle stipule que 800 quartels de blés ont été arrêtés, distribués, vendus ou pillés sur le marché de Brunehamel par des individus ignobles et que le peuple de Rozoy semblait prêt à se porter aux mêmes excès.
L’effet produit fut l’inverse de celui attendu : le 25 du même mois, 250 fusiliers, 100 hussards à cheval et 3 cavaliers de la maréchaussée de Maubert Fontaine entrent à Rozoy et se dirigent vers Montcornet. Le Lendemain, ils repassent à Rozoy escortant 13 voitures et 15 mulets chargés de blé pour l’approvisionnement des villes de Rocroi, Charleville et Mézières.
En 1790, la force publique est souvent requise pour réprimer les désordres publics. Mais l’enlèvement des grains continua tout de même.
" De janvier à juillet, Hosteau, garde magasin de vivre du roi à Sedan achète et enlève 18 chargements de céréales à Clermont les fermes, dont le sol est d’une rare fertilité. "
En 1791, les fermiers, selon un nouveau décret, ne peuvent plus payer leur redevance en nature alors que l’argent est rare. La fortune publique subit la dépréciation de l’assignat et on cache l’argent pour ne pas l’échanger contre ce papier monnaie. Les caisses de l’Etat subissent un déficit énorme par suite du recouvrement très incomplet de l’impôt qui s’effectue difficilement.
Les moissonneurs se mettent en grève pour l’obtention d’une augmentation de salaire. Ils obtiennent d’ailleurs gain de cause. Mais des troubles similaires éclatent un peu partout dans le canton de Montcornet.
Ainsi à Chaourse, le 13 septembre 1791, des individus mal famés malmènent le meunier Premont. Celui ci obtient une garde de nuit pour le protéger.
Les troubles persistent pendant la première partie de l’année 1792. " Malgré la dernière récolte qui semblait devoir apaiser les esprits, on se soulève, on crie à la famine. C’etait l’approvisionnement dispendieux de Paris épuisait le pays, l’affamait et l’exaspérait. "
En juin, pourtant la situation semble s’améliorer : le recouvrement de l’impôt est plus facile, une vente importante de biens nationaux offre l’aisance à un grand nombre. Le Directoire achète, grâce à un emprunt, des grains à l’étranger et prohibe la sortie des grains vers l’étranger.
Mais dès mars et avril 1793, des gens affamés parcourent en armes les campagnes dans les cantons de Rozoy et Montcornet et pillent les grains.
" Par exemple, à Brunehamel, des pillards s’emparent de 403 quintaux de blés que le canton de Montcornet avait été requis de fournir pour la subsistance de la commune de Signy le Petit (08) où la faim se faisait sentir. Par arrêté du 10 germinal An XI, le dit canton est contraint de renouveler la même livraison qui est répartie entre les communes de Montloué, Noircourt, et Clermont les fermes "
La commune de Clermont Les fermes approvisionnait à elle seule les marchés de Montcornet, Sissonne, des marchés de Reims, les cultivateurs locaux. Elle fournissait aussi les réquisitions en blé, avoine, trèfle, et paille pour les armées (au camp près du Quesnoy ) et pour la ville de Charleville.
Mais les bras manquaient pour battre toute cette quantité de grains et par arrêté de l’administration du district de Laon est créée la compagnie dite des 100 batteurs. On réquisitionne des ouvriers pour se rendre à Clermont pour la moisson.
Les autres communes sont également fort éprouvées par les réquisitions. Ainsi, à Resigny en l’an II, on réquisitionne 50 quintaux de blé alors que la commune n’en a plus que 10.
Le Conseil Général de la commune de Rozoy Sur Serre se plaint à l’Administration du District de Laon que les réquisitions enlèvent tous les grains dès qu’ils sont battus, que des attroupements de 300 à 400 personnes se répandent dans les environs battant les blés quand ils n’en trouvent pas de battus et les enlevant de force. Pour rétablir l’ordre à Rozoy, Montcornet et Brunehamel, on envoie un détachement du 23e régiment de chasseurs.
Les pillages continuent, les meuniers sont souvent visés.
Les réquisitions durent : En l’an III, Par décision du Comité de Salut Public : "le Canton de Montcornet est tenu de contribuer à l’approvionnement des marchés et ville de Reims, alors qu’il a déjà fourni considérablement Paris et l’armée du Nord, pour laquelle on mettait tout en réquisition vivres, avoine, paille, vêtements, souliers, étoffes de drap, toiles, voitures, chevaux, harnais etc… "
Le peuple en est réduit aux aliments destinés aux animaux. On se sert de l’avoine pour faire de la farine, les brasseries sont fermées pour préserver l’orge.
En 1797, enfin, le temps des réquisitions est terminé et la loi du maximum un lointain souvenir. Mais le peuple s’en ressentira encore longtemps.
La loi du maximum : véritable confiscation appliqué à la propriété industrielle et commerciale eut pour conséquence l’établissement de deux marchés dont un clandestin, l’enfouissement général des denrées pour les soustraire à ce pillage organisé et par la suite le ralentissement du commerce et de l’industrie. (note : La loi du maximum général bloque les salaires et les prix. Elle impose un prix maximum pour les produits de première nécessité, variable selon les régions et en général supérieur d'un tiers aux prix courants de 1790. Le maximum des salaires est quant à lui de moitié supérieur au niveau moyen de 1790.)
Par suite de la faculté laissée aux municipalités de fixer le prix des marchandises, il y eut engorgement dans un lieu et disette dans l’autre. On institua alors les réquisitions, les communes ont le droit de requérir ce qui leur est nécessaire avant que le commerçant puisse disposer de sa marchandise.
La loi sur les accaparements n’était pas mieux conçue. S’il était nécessaire de court circuiter ceux qui spéculaient sur la disette et la faim, Le préjugé populaire traitaient d’accapareur ceux qui achetaient à un endroit pour revendre à un autre,, ce qui en général est légitime et utile.
Les esprits :
Le peuple de nos campagnes, sauf de rares exceptions, était resté fidèle aux traditions de nos ancêtres et il était généralement effrayé des actes révolutionnaires.
Comme on avait interdit le culte catholique, de nombreux fidèles se réunissaient en secret dans des réduits obscurs, caves, bois cavernes pour rendre hommage à la religion. Quand la rigueur se relâcha et qu’on autorisa de nouveau le culte, les populations reprirent naturellement la pratique du culte catholique.
Quelques faits :
A Chaourse, " quelques individus dont les têtes étaient déjà travaillées par les idées nouvelles s’étaient avisés de faire du vacarme pendant le service divin. Aussitôt, la municipalité prend des mesures sévères pour y maintenir l’ordre et le respect des choses saintes.
A Résigny, trois personnes sont condamnées le 3 septembre 1790 à une amende de 3 livres et 10 sols pour avoir été trouvées à se divertir au cabaret pendant l’office de la messe.
Aux Autels, le Conseil Général de la commune décide de laisser aux citoyens la liberté du culte.
A Montcornet, après l’interdiction du culte, les citoyens convoqués au son de la cloche afin de déclarer s’ils renoncent ou ont renoncé à l’exercice du culte, émettent le vœux qu’il soit maintenu.
Lorsque les églises ferment, l’indignation est grande.
Ainsi à Montloué, les femmes, ne craignant pas le châtiment qui les attend, se rassemblent en grand nombre pour s’emparer de force des clés de l’église. A Soize, le Maire et les officiers municipaux doivent rendre au Directoire du District de Laon le 15 germinal an III de leur conduite quant à l’ouverture de l’église pour l'exercice du culte. Il semblerait que le Curé Pinsart de Ste Geneviève s’y soit rendu pour exercer son ministère et ait été dénoncé par l’Agent national de Soize. Le curé Pinsart est traduit à la barre du conseil du district de Laon, un soulèvement se manifeste en sa faveur et l’on a recours à la force armée pour pouvoir l’arrêter.
A la même époque, il était prescrit de faire disparaître tous les objets rappelant le culte catholique, les églises furent dévastées, les croix arrachées, les statues brisées, les cloches descendues. Ce n’est pas le peuple qui agit ainsi, les démolisseurs avaient toujours à leur tête un commissaire chargé de faire exécuter les ordres du gouvernement.
" A Dohis, le citoyen Monseignat, commissaire du district de Laon, s’étant présenté pour la dévastation de l’église et la descente des cloches est poursuivi par un attroupement nombreux de femmes armées de bâtons et de fourches sur le chemin de Parfondeval, village voisin qu’il habitait et où il se faisait remarquer par une rage révolutionnaire. Quelques jours plus tard, Monseignat reparaissait à Dohis flanqué d’une escorte de 25 à 30 hommes en armes. Cette fois, grâce à la force dont il était muni, il peut exécuter son projet sacrilège "
" A Lislet, un autre révolutionnaire, digne émule de Monseignat était tenu de faire démolir l’église. Déjà ses agents avaient endommagé la toiture lorsque le maire armé d’un fusil et secondé par quelques habitants courageux, les force à s’éloigner incontinent en les menaçant de faire feu sur eux ; et cette église est encore debout "
Les fêtes républicaines :
Il semble qu’elles aient eu peu d’attrait pour nos campagnes.
A Parfondeval, 9 familles ayant à leur tête le curé Duguet refusent de prendre part au repas fédératif qui eut lieu le 1 août 1790.
Les fêtes décadaires n’étaient pas plus appréciées … ainsi la fête de la victoire en 1796 ne se signale que par la pluie qui tombe à torrent tandis que celle de la liberté trouve tous les habitants de Montcornet retenus aux champs pour les moissons.
On prend à Rozoy le 4 Nivose an IV des mesures sévères pour obliger l’observation des décadis, on défend de travailler ces jours là mais la municipalité refuse de sévir contre ceux qui continuent d’observer le dimanche et les fêtes anciennes.
Mais à Parfondeval 4 personnes sont enfermées pendant 3 jours dans le clocher de l’église pour avoir joué aux quilles pendant que l’Assemblée municipale tenant séance le jour de la fête de la Fédération. 15 jours plus tard, on dressait dans cette commune une liste de 67 personnes accusées d’incivisme et d’aristocratie. Car il ne faut oublier qu’il y avait là un enragé révolutionnaire en la personne de Monseignat, qui était la terreur du pays.
En l’an VI, à Rozoy, 14 membres de la municipalité sont destitués pour avoir, entre autres, protége les prêtres,, les ex-nobles, les émigrés et les déportés et d’avoir négligé l’exécution des lois sur la police des cultes.
Mien affirme que personne ou quasiment personne n’était républicain dans la contrée de Montcornet et Rozoy, que ceux qui faisaient de temps en temps un peu de zèle pour le régime faisaient semblent pour ne pas être inquiétés.
En l’an VII on en était encore à prendre des mesures contre l’observation du dimanche. L’administration municipale de Montcornet décide même que les ouvriers refusant de travailler le dimanche seraient traduits devant les tribunaux, que les jeux et divertissements publics seraient interdits ce jour là et que les temples seraient fermés exceptés les jours de décadi.
Mais le peuple ne manque de marquer son attachement à la religion :
Ainsi à Rozoy, Nicolas MENu maître d’école et clerc laïc déclarait qu’il se proposait d’exercer le ministère du culte catholique et requérait acte de sa soumission aux lois le(aN III)
Plusieurs citoyens de la commune de Rozoy déclarent choisir l’église ci devant appelée St Laurent pur l’exercice du culte. Cette église était celle du chapitre St Laurent, celle de la paroisse tombant en vétusté devait être démolie
L’Administration supérieure s’appliquait bien à entraver ce retour au culte.
Un nombre assez considérable de personnes réclame de nouveau en l’an VIII la libre disposition de l’église st Laurent pour l’exercice du culte catholique qui avait été autorisé le 16.7.1795. A Parfondeval Nicolas Blin avait voulu en profiter pour lire un discours religieux dans le temple de la Raison, aussitôt défense lui est faite de recommencer.
En vertu de la loi du 29 Septembre 1795, Quelques habitants de Parfondeval déclarent qu’ils choisissent leur ci-devant église pour l’exercice du culte catholique et que leur intention est de s’y tenir sans prêtre. Chaque dimanche, ils chantaient des parties de messe avec l’assentiment de Mr Duguet leur curé qui revenait secrètement de temps en temps.
Vers 1800, le préfet du Département autorisait les habitants de Rozoy à sonner les cloches au matin pour l’appel au travail.
La période de persécution religieuse était terminée. Cependant la permission officielle de reprendre l’église n’arrive à Parfondeval qu’en 1802.
" Ce modeste travail est le résumé fidèle et exact de détails puisés à la meilleure source, c’est à dire aux archives des communes. "
conclusion :
Le peuple n’était pas libre et l’intimidation agissait bien plus que la sympathie pour la révolution.
" La révolution n’a pas été le fruit du peuple français mais bien de quelques cerveaux exaltés et troublés ; et s’il y avait des abus, le peuple n’entendait pas qu’ils fussent ainsi violemment et follement réprimés mais corrigés grâce à la concorde et à l’entente des divers ordres. "
" Enfin, si l’Histoire Générale nous apprend qu’il est résulté de grands avantages de la Révolution, l’histoire locale nous montre au contraire, qu’il en a coûté à la France, ce qui ne se compense pas : La justice méprisée, et les âmes et les corps violentés ; Elle nous fait regretter de plus en plus qu’on n'ait pas laissé au temps et à la légalité la tâche d’opérer le bien que Dieu a permis que nous tirions de 89. "
"Péronne(Somme) le 23 février 1878 - signé Mien"