L’ouvrier Saint- Quentinois ; il y a 100 ans.

 

 

L’industrie saint- quentinoise avait , au lendemain de la Révolution, renouvelé  son mode de fabrication et, avait, par suite de l’ouverture du canal de St- Quentin, et, par  suite du décret de Napoléon, signé à Cambrai en supprimant les fortifications de la cité, pris une grande importance.

La ville qui n’avait jamais dépassé jusqu’en 1798, 8 000 habitants, en comptait 10 477 en 1800, 12 351 en 1818 et 20 570 en 1836, pour arriver à 34 811 au lendemain de la guerre de 1871 et à plus de 50 000 à la veille de 1914.

Avant la Révolution, La principale industrie de St- Quentin et de sa région était celle du tissage du lin accusant d’après Brayer (statistique du département de l’Aisne, tome II p. 284- 289), tant à la ville que dans un rayon de dix kilomètres, 14 000 métiers et 76 000 fileuses ou tisserands, avec une production de 150 à 160 000 pièces.

L’époque révolutionnaire avait été fatale à notre industrie ; celle- ci ne comptait plus en 1925, que 5 000 fileuses et 600 tisserands. Mais, à la suite de l’extension de la ville et de la création du canal de St- Quentin, notre cité allait connaître une nouvelle postérité, avec l’industrie du coton qui va occuper 6 000 ouvriers dans les filatures et près de 100 000 personnes au tissage à main dans la région.

Cette industrie du coton faisait vivre non seulement les tisserands, mais aussi des rattacheurs, des bobineurs, des femmes et des enfants pour les chaînes et les trames.

 Les enfants commençaient à travailler au coton dès l’âge de 8 ans, et même quelquefois au- dessous de cet âge, mais cela très rarement à St- Quentin.

La durée de travail à l’usine était de 13 heures, avec une présence de 14 à 15 heures, ce qui faisait des journées de 17, 18 et 19 heures pour les personnes venant à l’usine à pied, de l’extérieur. Les filles des manufactures vivaient ensemble dans une chambre en ville.

Si on a séparé les hommes des femmes à une certaine époque le plus possible, il n’en était pas de même à cette époque. La promiscuité régnait alors ; les mœurs s’en ressentaient. Les jeunes étaient débauchés et on comptait beaucoup de faux ménages. Les naissances dans notre ville étaient, de 1825 à 1835, de un cinquième alors qu’elles étaient de 1-13 à 1- 14 pour l’ensemble du département de l’Aisne. Il n’est pas non plus surprenant que bon nombre d’agents racoleurs et recruteurs de filles pour les maisons de prostitution de Paris, aient eu durant cette époque, un certain succès à St- Quentin.

Quant à l’alcoolisme et à l’ivrognerie, ils faisaient de nombreux ravages dans notre ville, même parmi les jeunes gens de 17 à 18 ans. Il n’était pas rare de voir des jeunes gens ivres le dimanche et le lundi.

Que pouvait gagner, il y a cent ans un ouvrier Saint- Quentinois ?

 

Filatures :

            Batteurs mécaniques : 300 à 675 francs

            Batteurs mains : 675

            Eplucheurs : 240 à 300

            Cardeurs : 450

            Maîtres fileurs : 750

            Rattacheurs : 240

            Bobineurs : 240

            Femmes cardeuses : 315

 

Tissages mécaniques :

            Pareurs : 900

            Tisseurs : 420 à 525

            Manœuvres : 450

            Tisseuses : 300 à 375

            Blanchisseuses 360

            Apprêteuses : 360

 

Tulle (salaires journaliers)

            Hommes : 1, 50 à 3

Femmes : 1 à 1,50

            Enfants : 0, 50 à 0,75

 

D’une façon générale on peut ajouter que le salaire moyen à la campagne pour les hommes était de 1 à 2 francs, pour les ouvrières de 0, 70 à 1 francs et pour les enfants de 0,30 à 0, 60.

On se demande comment faisait, à cette époque une famille pour boucler son budget avec de si faibles salaires.

Un homme qui ne buvait que de l’eau, dépensait la moitié de son salaire, soit 0, 75 ; une femme à peu plus de la moitié soit 0, 65 et une enfant la totalité de  son salaire soit , 40 à 0,60.

«  Une famille ouvrière composée de 4 personnes, mari, femme et deux enfants, l’un travaillant ; l’autre en bas âge, dépense chez elle, pour les seuls aliments, 2 francs par jour. Si elle gagne 3 francs, dimanche compris, il ne lui reste que vingt sous pour toutes ses dépenses. Mais si pour une cause qui est aisée de concevoir, son revenu moyen de chaque jour est en dessous de 3 francs, elle est hors état de pouvoir à ses besoins ».

Si à cette nourriture déficiente, on ajoute l’habitation malsaine dans des cours sans air, sans soleil, il n’est pas étonnant que l’ouvrier ait été chercher un peu de plaisir ou d’oubli au cabaret. Une maison joyeuse, baignée de lumière, une nourriture saine, bonne, suffisante sont les ennemis de l’alcoolisme. Ce n’est qu’en donnant tout cela à l’ouvrier qu’on éloignera celui- ci des comptoirs de zinc et qu’on vaincra ce fléau de notre siècle.

 

 

 

Charles Desmaze ( Ecrit dans les années 1930)