par Jean-Jacques LANNOIS
Ce « morceau de nous » est celui de François PERROT, c’est notre SOSA 60. Il est venu de Savoie dans l'Aisne où il fit souche. Son parcours sort de l’image d’Epinal du petit ramoneur savoyard.
La Savoie ne manque pas de personnages importants. Certains comme Emmanuel CRÉTET, natif de Pont de Beauvoisin, Directeur Général des Ponts et Chaussées et Gouverneur de la Banque de France sous Napoléon 1er dirigea les travaux du canal de St Quentin dans l’Aisne. Nul doute qu’il aurait pu intervenir pour faire engager François PERROT.
L’itinéraire comme la vie de François PERROT sont en brutal contraste avec celle de son compatriote savoisien. Elle est celle d'un homme du peuple. Un de ces "gens de rien" doté d'une grande sensibilité, d'un pauvre parmi les pauvres sans autre système que celui du langage du cœur.
François PERROT
est né le jeudi 02 décembre 1794 à St Genis
-aujourd’hui St Genix sur Guiers-
bourgade dans le département du Mont Blanc constitué alors des deux
départements de Savoie et Hte Savoie. Ses père et
mère étaient âgés de 39 ans et 30 ans.
Aujourd'hui douze frimaire an trois de la république
française une indivisible a cinq heures du soir par devant moy Antoine Demeure
officier public de la commune de St Genis département du Mont Blanc district de
Chambéry élus par délibération du vingt six may 1793 pour rédiger les actes
destinés a constater les naissances, mariages et décès des citoyens est
comparut a la maison commune de St Genis le citoyen François Perrod Poccadaz
tissier habitant de cette commune lequel était accompagné des citoyens Joseph
Girard tailleur agé de vingt six ans et du citoyen Pierre Matton agé de vingt
sept ans, tous deux nés et habitant cette dite commune lequel François Perrod Pocadaz m'a
déclaré que Josepte Damé sa femme est accouchée ce jourd'hui a une heures du
soir d'un
garçon qu'il lui a présenté et auquel il a donné le prénom de François Perrod
d'après cette déclaration que les citoyens Joseph Girard et pierre Matton ont
certifiés conforme à la vérité et de la présentation qui m'a été faite de
l'enfant dénommé j'ay rédigé le présent acte que les témoins signeront non le
père de l'enfant pour ne savoir, ainsi qu'il l'a déclaré.
Signé: meyet A.
Demeure (Officier public)
Il devait faire très froid en ce jeudi d'hiver pour que l'officier public fasse un lapsus calami.
En effet, il donne le prénom de François au déclarant qui se nomme Louis. Il faut dire que c’était souvent la coutume qu’un garçon et son père portent le même prénom. Etourdi l’officier public ? ou bien, imbu de ses nouvelles prérogatives ? ou bien, agacé par cet interminable préambule qu’il connaît par cœur et qu’il est tenu d’écrire lors de la rédaction de chaque acte ?
D’ordinaire le nouveau-né était ensuite porté à l’église pour y recevoir les cérémonies du baptême. Mais en ces temps troublés, ce ne fut pas le cas pour François qui a été baptisé seulement le 27 août de l’année suivante, à Grésin, petite commune voisine où un prêtre réfractaire : le Révérend Billion curé et vicaire général, baptisait les nouveau-nés de tout le secteur.

François fils légitime de Louis Perroux et de Josephte
Damont laboureur de St Genis, a été baptisé par moi curé soussigné le vingt sept août mil sept cents quattre
vingt et quinze, parrain François Tissot et marraine Josephte Charrière dudit
lieu qui sont illétrés.
Billion
curé vicaire général
Notons au passage les variations orthographiques :
Perrod est devenu Perroux, comme il y en a beaucoup à Grésin, la confusion
est compréhensible. Par rapport à l'acte civil, le prénom du père
est exact.
Damez (ou Damé) est devenu Damont, c'est un patronyme de St Genix d’où
cette confusion.
François a six ans et demi, dès ce jour il n’est plus un enfant. Louis, son père est mort…son enfance aussi. Dans un coin il marmonne son chagrin.
François a-t-il été à l’école publique ? La loi qui rend l'Enseignement primaire obligatoire pour les enfants des deux sexe âgés de six ans révolus à treize ans révolus date de beaucoup plus tard : le 28 mars 1882.
Toutefois, l’école publique existait, car il y avait des instituteurs à St Genis : en 1805 Thomas Guiot et en 1806 Claude Buché.
François atteint l'âge de 7 ans qui est l’âge de raison, En effet, sous l’ancien régime, on considérait qu’un enfant, ayant atteint sept années, atteignait l’âge de raison. Il devenait un petit homme, et pouvait alors travailler aux champs comme ses parents. A l’âge de dix ans, l’enfant vivait quasiment comme les adultes.
Nous
sommes en 1806, François a douze ans. La loi sur le travail des
enfants mineurs n'existe pas encore!
Cette année, pour la première fois, il est vraisemblable que François, dans le
sillon de son père, aurait commencé à labourer les champs.
L'agriculture, qui ne
trouve pas dans des villes pauvres et sans activité un assez grand véhicule, y
est très négligée: les besoins impérieux de la nature excitent seuls les
laboureurs à cultiver péniblement terrain difficile, qui fournit à peine à leur
subsistance.
Les bois et les
forêts, dont les coupes ne sont soumises à aucun régime, éprouvent une
dégradation très sensible. Les montagnes paraissent entièrement dépouillées;
le prix du bois qui augmente considérablement chaque année annonce une disette
très prochaine.
Toutes les branches du commerce, de l'agriculture et des arts étant dans la situation la plus désastreuse, la jeunesse des villes et des campagnes ne peut trouver aucun moyen de s'y faire un établissement pour subsister, elle se voit donc dans la nécessité de s'expatrier, ou vivre dans un malheureux désœuvrement.
Dans ces conditions, l'émigration représente une chance réelle pour une nouvelle vie, et à quatorze ans, notre François a du tempérament, il veut partir à la recherche d'un revenu supérieur pendant cette morte saison que représente l'hiver. Il profite d'un départ groupé, beaucoup plus sécurisant, qui emprunte des itinéraires reconnus par la tradition et l'habitude. Comme Lyon représente la plaque tournante pour les "convois" du Mont-Blanc, François aurait tenté sa chance comme peigneur de chanvre dans cette grande ville de Lyon.
u
printemps 1809, François entre dans sa quinzième année.
Les grandes villes ont ce pouvoir magique de susciter toujours de nouveaux centres d'intérêts. Comme beaucoup de savoyards, notre François a un tempérament porté au négoce. Il aurait remarqué une activité intense à l'enseigne "Au chef de Saint Jean", non loin de son lieu de travail. C'était un dépôt de vannerie à Lyon, tenu par le Sieur MIEL.
En ce début de printemps, le patron Monsieur DESFORGES, marchand de paniers à Origny-en-Thiérache ([1]) associé à MM. DELABY et PERY avait coutume de visiter ses dépôts, car il fallait bien les écouler ces paniers qui remplissaient les greniers des maîtres vanniers. Ils sont en nombre considérable, et leur créativité dépassait les possibilités de ventes territoriales.
Monsieur DESFORGES en personne, explique à François que les voituriers sont connus sous le nom de Thiérachiens. C'est une profession qui jouit de privilèges royaux depuis un temps immémorial. Ce qui lui donne le droit de faire paître les chevaux dans les prés fauchés, bruyères, chaumes, friches, bordures de bois, forêts et grands chemins, faisant défense à toutes personnes de quelque état et condition qu'elles soient de les y troubler. Le patron lui explique que ces mesures étaient destinées à protéger l'économie du pays. Une économie où les rouliers en étaient des agents très actifs.
N’ayant plus de père, sans frère et sœurs pouvant le retenir en Savoie, voilà comment François PERROT, lui qui savait atteler les chevaux, serait parti du dépôt de Lyon pour arriver par les chemins et les routes, dans l'Aisne, dans la capitale de la vannerie: Origny-en-Thiérache.
Pendant plusieurs années, notre Savoyard est un Thiérachien. C'était l'époque où les voyages étaient longs, ils duraient plusieurs semaines: Origny – Dijon - Reims – Lyon et retour.
Depuis son nouveau métier, François avait beaucoup grandi. L'habitude de voir du monde avait diminué sa timidité. Le travail lui avait enlevé le fardeau de la misère.
François a maintenant vingt ans! L’âge d’être militaire.
Tous les conscrits en
"âge militaire", n'étaient autorisés à quitter les limites de leur
département, voir de leur arrondissement que muni d'un passeport sur lequel
figurait la destination, les étapes pour s'y rendre, les délais de voyage
estimé, et le temps de séjour. Ce document visé par le préfet ou le sous-préfet,
permettait de savoir où se trouvait le conscrit lors de la constitution des
listes de conscription et lors du tirage au sort.
Délibération du Conseil de recrutement. Levée de
1814 Session ordinaire:
PERROD dit Poccada François de St Genis N° 3
absent, considéré comme capable de servir.
Et oui ! les absents ont toujours tord ! Mais au fait, où faire son service militaire ? 1814 n’est que l’année du recrutement, François est citoyen de l’Empire… et l’Empire s’effondre !
Le traité de PARIS de 1814, installa à nouveau le roi de Sardaigne dans ses Etats Italiens et lui rendit une partie de la Savoie.
A partir de 1815, François est redevenu sujet du roi de Piémont-Sardaigne.
Lors de la Session extraordinaire:
"Le
Conseil de recrutement procède à l'amende quelques conscrits absents du
département lors des opérations de la levée. Prend à leur égard les décisions
suivantes":
PERROD dit Poccada François de St Genis N° 3
Rayé. Reconnu décédé avant les désignations.
Dans ces conditions, aurait-il décidé de se faire oublier ? Au cours d'un de ses convois, il a rencontré Mademoiselle NOIRON. Ils décidèrent de vivrent ensemble à la ferme Jacquard, rue des Willots à Etréaupont. Il exercera le métier de manouvrier, c'est-à-dire ouvrier agricole.
Uni à Laigny le 26 mai
1824 avec Marie Josèphe Mélanie NOIRON, ils auront 5 enfants:

L'an mil huit cent vingt quatre, le vingt six mai
pardevant nous Louis Joseph Wattier, maire et officier de lEtat civil de la commune
de Laigny, canton de Vervins Département de lAisne, sont comparus Jean
François PERROT âgé de trente cinq ans manouvrier en cette commune, né en
la commune de Saint Genix, chef lieu de canton, arrondissement de Chambéry,
département du Mont Blanc en Sardaigne le 15 juillet mil sept cent quatre vingt
neuf, fils majeur de Louis PERROT dit Poccadaz, cultivateur décédé au hameau de
Bachelin commune de Saint Genix le quinze ventose an 9 de la République et de
Dame Joseph DAME son épouse dudit lieu. Suivant lacte de notoriété à nous
laissé : homologué par le tribunal de première instance de larrondissement de
Vervins en date du vingt six avril mil huit cent vingt quatre, enregistré à
Vervins le onze mai suivant conformément aux articles soixante et soixante et
onze du code civil.
Lui demeurant en cette commune dune part,
Et
demoiselle Marie Joseph Mélanie NOIRON âgée de vingt neuf ans, ouvrière
en panier, née en la commune de Luzoir le cinq mai mil sept cent quatre vingt
quinze, fille majeure de Charles Antoine NOIRON propriétaire et de dame Marie
Joseph Victoire ROBERT son épouse domiciliés audit Luzoir, ses père et mère ci
présents et consentants. Elle demeurant en cette commune dautre part.
Lesquels nous ont requis de
procéder à la célébration du mariage projetté entre eux et dont les
publications ont étées faites devant la principale porte de la maison commune ;
savoir la première le dimanche neuf mai et la seconde le dimanche seize suivant
: aux heures de midy aucunes oppositions audit mariage ne nous ayant été
signifiée, faisant droit a leur réquisition après avoir donné lecture de toutes
les pièces ci dessus mentionnées, et du chapitre VI du titre du code civil
intitulé du mariage, avoir demandé au futur époux et à la future épouse sils
veulent se prendre pour mari et pour femme ; chacun deux ayant répondu
séparément et affirmativement : déclarons au nom de la loi que le sieur Jean
François PERROT et la demoiselle Marie Joseph Mélanie NOIRON sont unis par le
mariage. De quoi avons dressé lacte en présence de François Denis MENNECHET âgé
de quarante quatre ans manouvrier voisin et ami de lépoux, de Jean Baptiste
Frédéric HUTIN âgé de vingt deux ans cultivateur aussy ami de lépoux, de Pierre
DESEUSTRE âgé de trente ans propriétaire et demeurant audit Luzoir beau-frère
de lépouse et de Joseph HUTIN, MERCIER âgé de soixante six ans aussy amis de
lépouse demeurant en cette commune. Lesquels après quil leur en a été donné
aussi lecture lont signés avec nous et les parties contractantes, exceptées
lépoux et ledit DESEUSTRE qui ont déclarés ne savoir signer avec nous de ce
registre suivant la loi.
Signé : (croix + de
Jean François PERROT) Mélanie NOIRON
(l'épouse) Watier
(lOfficier de lEtat Civil de la commune de Laigny)
Hutin
(témoin et ami) Hutin(témoin et
ami) Noiron (le père de la mariée) Mercier (témoin et ami) Mennechet (témoin et ami) Robert (la mère de la mariée)
François Louis Joseph, Né le 03/01/1820 à Etréaupont (02). Décédé le
23/03/1879 à Luzoir (02) à l'âge de 59 ans. Professions : Vannier.
Nostalgie de
la famille, François a donné à son aîné son propre prénom et les prénoms de ses
père et mère
Louis Clovis, Né le 25/09/1821 à Laigny (02).
Uni avec
ROMBAUX Marie Félicie Stéphanie.
Son second
fils porte en premier le prénom de son père
Jean Baptiste
Edouard, né le 28/11/1823 à
Laigny et décédé le 21/08/1824.
Marie Anne Mélanie,
Née le 21/07/1825 à Origny en Thiérache.
Elle a épousé à l'âge de 20 ans, le 21/01/1846 à Luzoir (02), DUPONT Jules
Séverin, Profession : Manouvrier.
Célinie, née en avril 1828 à Luzoir (02),
décédée le 20/03/1829.

[1] Abbé Paul VERSCHAEREN,
curé de Wimy, "Mémoires du temps disparu", la vie des villages de
Thiérache.