Légende picarde.
______________________
Transcription par Jean Gape d’après
des documents de Jean-Luc Dumoulin

Saint-Quentin aimait à résider jadis un
Du nom de
Baudouin. A peine la canicule
avait-elle dispersé la troupe tumultueuse des écoliers qu’il quittait en
hâte les rues tortueuse et jonchées de paille où, parmi d’innombrables
cloaques, se poursuivaient les études les plus diverses. Par petites étapes, il
gagnait, au trot allègre de sa mule, la cité picarde
où de vieux amis lui réservaient toujours un accueil plein de cordialité. Dès
qu’il pénétrait dans la ville, ce n’étaient, le long des rues, que salutations
très humbles au Magnifique Recteur. Les bourgeois s’empressaient autour de lui,
les artisans soulevaient sur son passage le bec pointu de leurs feutres aux
bords étroites. Les mendiants aussi se hâtaient car
maître Baudouin jouissait auprès d’eux de la réputation d’être fort libéral. A
la différence de tant de docteurs qui, en dépit de la sagesse dont ils
faisaient profession, mettaient leur joie à grossir leur escarcelle et
rivalisaient entre eux de vaine morgue, celui-ci était simple, courtois et
prodigue de son bien. Il disait que la Fortune qui vient de Dieu doit retourner
à Dieu. Aussi faisait-il de son superflu deux parts égales dont l’une allait
aux pauvres et l’autre servait à enrichir l’église des Jacobins, pour laquelle
il nourrissait une particulière bienveillance.
Les semaines de loisir coulaient vite, on peut le croire, pour un homme
qui se voyait environné de tant d’amis. Peu à peu les profils anguleux des rues
de Paris, les arcades du cloître, Notre-Dame, la silhouette pensive de
Saint-Julien-le-pauvre, la futaie de flèches de Saint-Séverin revenaient
s’imposer à l’esprit du Recteur trop oublieux. La rumeur accoutumée de la
Sorbonne recommençait à faire tinter ses oreilles ; la vision des écoliers
et
de leurs ennemis nés les sergents, celle des coupe-bourses
et des claque-dents des quartiers proches de la Seine emplissaient à
l’improviste sa rêverie. Bientôt, il le savait, l’automne impitoyable allait
l’arracher à sa chère ville de Saint-Quentin. Il lui faudrait reprendre la
route accoutumée et s’exiler de nouveau pour de longs mois.
Cette année-là, maître Baudouin s’était quelque peu attardé en cette
petite maison quiète d’où il pouvait, tout en feuilletant volumes et grimoires,
voir passer les flâneurs et observer aussi les ouvriers occupés à parfaire la
construction jamais achevée de
Un matin, cependant, il dut se résigner à enfourcher sa bonne mule. Aidé
par Paulin, son jeune valet, il escalada péniblement la borne qui lui servait
de montoir et prit place en soupirant sur la vaste selle rembourrée de
coussinets. La mule, en recevant cette charge, poussa un « han » qui voulait dire sans
doute : « Maître Baudouin ne paraît pas avoir pâti son séjour à
Saint-Quentin ».
Puis le docte recteur et son fidèle
serviteur se mirent en route.
Auprès de la Collégiale, ils se joignirent à une petite troupe de
pèlerins qui étaient venus faire leurs dévotions aux tombeaux de Saint-Quentin,
de Saint Victorice. Rassurés par leur nombre contre les périls des grands
chemins, qui n’étaient alors pas très sûrs, tous sortirent de la ville en
plaisantant allégrement.
Quelques heures plus tard les voyageurs arrivaient à Ham où plusieurs
pèlerins décidaient de chercher gîte pour
« Pressons le trot, dit messire Baudouin, car Noyon est encore
loin et la nuit, en cette saison, est trop froide pour que nous puissions nous
résigner à la passer sous les futaies. Sans compter qu’une forêt n’est jamais
sûre… »
Les sages exhortations du Recteur, l’appréhension de se passer ce
soir-là de dîner et de gîte et aussi, sans doute, la crainte de faire de
désagréables rencontres sur la route déserte stimula l’ardeur des voyageurs.
L’allure s’allongea en dépit de la lassitude des bêtes. Mais soit que Noyon fût
plus éloigné encore qu’on ne l’avait cru, soit que le désir d’y parvenir rendît
la route interminable, les taillis continuaient à succéder aux taillis sans
qu’on devinât au bout du chemin rectiligne l’autre lisière du bois. Au début,
de nombreux lapins étaient venus se livrer hors des couverts à leurs jeux du
soir : leurs grandes oreilles et leurs queues grises apparaissaient hors
d’un fossé, s’arrêtaient un instant un beau milieu de la route et disparaissaient
sans bruit dans le fossé opposé. Mais ce chassé-croisé vespéral était terminé
désormais et les terriers paraissaient avoir reconquis leurs hôtes astucieux et
prestes. Une biche, silhouette farouche, courut un instant au-devant des
voyageurs, puis sur un crochet, disparut au fond d’un taillis. Des rumeurs
étranges semblaient se répercuter sous les couverts tandis qu’une vague nuée
rouge demeurait seule visible, vers la droite, au-dessus d’une ligne de hêtres.
Un coucou, soudain, lança d’une branche invisible sa ritournelle stupide.
Depuis quelque temps déjà, les voyageurs faisaient silence. Deux flammes
sombres, bien visibles dans un fourré, arrachèrent à l’un d’eux ce mot
d’angoisse :
« Un loup… Dieu nous garde ce soir, messires ! »
L’inquiétude qui s’était déjà emparée des
cinq compagnons se fit crainte véritable. Tous se souvenaient de ces terribles
invasions de loups qui avaient ravagé l’Ile-de-France et la Picardie lors des
guerres anglaises, meutes hurlantes et féroces dont Paris même n’avait pas été
à l’abri puisqu’elles avaient enlevé des enfants jusque dans les rues. A la
pensée que la bête qui se dissimulait dans ce fourré si proche pouvait, en
quelques bonds, se jeter sur les mules et sur eux-mêmes, les marchands
sentaient leur gorge se serrer d’angoisse.
Maître Baudouin n’était pas, lui non plus, très rassuré. Mais il gardait
intacte la lucidité de sa bonne tête accoutumée aux discussions de l’école et
songeait aux moyens de se tirer de cette forêt peu rassurante. Tandis qu’il
cheminait, absorbé dans ses pensées, un hurlement sauvage se fit entendre, à quelques distance en avant de la petite troupe. Les mules,
terrorisées, s’arrêtèrent brutalement et demeurèrent campées sur leurs jarrets
tremblants, trop effrayées pour chercher même à fuir.
« nous sommes perdus », murmura un
marchands dont les dents ne se desserraient qu’avec peine.
« Nous aurions dû demeurer à Ham pour y passer la nuit, dit un
autre. A cette heure, dans cette forêt, nous ne saurions compter sur le secours
de personne. »
Voyant combien ses compagnons étaient désespères de leur salut, maître
Baudouin se rendit compte qu’il était nécessaire, avant tout, de les
réconforter en leur proposant un moyen de se tirer d’affaire.
Il héla son valet qui demeurait modestement en arrière de la troupe,
surtout depuis qu’il avait entendu éclater en avant de celle-ci la tumultueuse
bienvenue de nos seigneurs les loups.
« Viens ici, Paulin, Ecoute-moi bien… »
Le valet mit pied à terre, non sans quelque appréhension et passa les
rênes de sa mule à un des marchands. Lorsqu’il fut auprès de son maître,
celui-ci poursuivit :
« Tu vois ce hêtre qui domine de la cime tous les autres arbres
des environs. Monte à son sommet et dis-nous de là-haut, si tu ne vois à l’horizon
ni ville, ni village. »
Paulin ne se fit pas prier. Son agilité naturelle était accrue par le
désir qu’il avait de mettre quelques toises d’intervalle ses grègues et la
mâchoire des carnassiers. En quelques instants, il eut escaladé les branches…
« Aperçois-tu quelque chose, Paulin ? » cria le bon
recteur, impatient de supputer les chances de salut qui demeuraient à ses
compagnons et à lui-même.
« Nenni, mon maître… Ni bourg, ni hameau. La forêt et la nuit ne
forment plus qu’une seule masse noire. »
« Ne vois-tu aucune lueur ? Si seulement nous pouvions
parvenir à quelque maison isolée, fût-ce celle du plus humble forestier… »
« Si fait, mon maître… »
Paulin s’arrêta comme s’il voulait, avant de parler mieux, s’assurer de
ce qu’il avait découvert.
« En finiras-tu ? » lui cria un marchand.
« Je vois, à notre gauche, une grande lumière, dit enfin le valet.
Celle-ci vient de s’allumer. Au centre d’une sorte de clairière, j’aperçois
distinctement des hommes qui vont et qui viennent.
Ils s’affairent autour d’une longue table
et semblent fort occupés aux préparatifs d’un repas . »
« vous voyer bien, dit le recteur à ses
compagnons, qu’il ne fallait pas désespérer.
D’autres voyageurs, surpris comme nous par la nuit, sont campés aux
environs. Tachons de les rejoindre, afin de pouvoir éventuellement mieux nous
défendre des attaques des loups. Car il ne peut s’agir, en l’occurrence, de
brigands : ceux-ci se garderaient bien d’allumer ainsi des feux pour révéler
leur présence. »
Déjà Paulin avait sauté en bas de son observatoire. D’un bond, il fut de
nouveau sur sa mule. Prenant la tête de la troupe, il s’éloigna de la route par
un sentier où chaque voyageur dut se
glisser à son tour.
Le valet ne s’était pas trompé. Des lueurs falotes, puis bientôt plus
ardentes apparurent à travers les arbres. Ce qui surprit le plus maître
Baudouin et ses amis fut précisément l’intensité de
La clairière était en effet toute parée à la façon de la salle d’honneur
d’un château de rêve. Le long des arbres étaient attachées de splendides
tapisseries des Flandres dont les couleurs prenaient au caprice du vent léger
qui tordait les flammes des candélabres, une vigueur fantastique. A certains
moments, les personnages, subitement sortis de l’ombre, semblaient s’animer
d’une vie puissante et vouloir s’évader de leur cadre de haute laine. Au centre
de cette salle extraordinaire était dressée une table plus surprenante encore.
Un chandelier à sept branches, muni de bougies noires, l’inondait d’une vivre clarté, allumant des reflets étincelants à toute
une orfèvrerie soigneusement disposée sur une nappe brodé. Sur un haut siège,
un personnage vêtu de la plus gracieuse façon semblait attendre le convives attardés. Il portait un splendide pourpoint de
velours noir broché que rehaussaient des galons et des agrafes d’or. Un
chaperon, de velours également, couvrait son chef. Nos voyageurs ne se
lassaient pas d’admirer le décor inattendu de ce festin dressé au cœur d’une
forêt. On eût dit que le roi lui-même avait commandé cette table magnifique,
ces sièges couverts de coussins épais , tout ce
somptueux luminaire ou plutôt (car le roi Louis, alors régnant, était d’humeur
plutôt morose) que le duc de Bourgogne, son rival aux batailles et son maître
en largesses, était venue établir son gîte dans
Or, tandis qu’ils y réfléchissaient, voici qu’un second personnage
portant sur les épaules un mantelet de drap cramoisi, bordé de martres
zibelines, apparut entre deux hêtres. Apres avoir fait une large révérence au
cours de laquelle la plume de son bonnet frôla le tapis de mousse, il vint
s’asseoir sur un des sièges vacants, à la droite du maître du festin. A peine y
avait-il pris place, qu’un troisième gentilhomme, habillé d’un casaquin de
damas bleu parfilé de fils d’argent, vint s’installer à la gauche de ce
dernier, après avoir fait, lui aussi, un profond salut. Puis une foule de
seigneurs déboucha de toutes les parties de la clairière et vint prendre place
autour de
Maître Baudouin demeurait comme ses compagnons figé
sur sa monture, tant il était éberlué de cette profusion inattendue. Il
s’étonnait aussi des visages étranges de ce grand seigneur et de sa suite.
Touts étaient bruns, si bruns que leur peau semblait avoir été corrodé par un
soleil d’une exceptionnelle violence : « Si nous n’étions en
Picardie, songeait le Recteur, je croirais volontiers que nous avons affaire à
des membres de la tribu des Assassins accourus à la cour du Vieux de la
montagne, leur maître, et que nous sommes venus très imprudemment nous mêler à
leur assise plénière. »
Il n’eut pas le temps de poursuivre ses hésitations, ni sa rêverie, car
une mules, par un braiment intempestif, attira soudain
l’attention des convives attablés. Un instant plus tard, nos voyageurs et leurs
bêtes pénétraient dans la clairière, conduits par de petits laquais vêtus de
noir, d’autorité, s’étaient emparés des brides.
Très courtoisement, mais non sans un certain air de soupçon, le maître
du festin s’enquit des motifs qui avaient amené nos voyageurs aux environs de
son gîte forestier. Puis, ayant fait apporter de nouveaux sièges couverts d’épais
coussins, il pressa ses hôtes de prendre place à table parmi les seigneurs de
sa suite. Pour maître Baudouin, qui avait fait connaître sa qualité de
« Recteur magnifique » il lui réserva, à sa droite, une haute chaire
pareille à la sienne et fit placer devant lui une grande coupe d’or, cerclée
d’un rang de sardoines, dont le pied, exquisément paré d’émaux, chatoyait aux
lumières.
« J’ai toujours eu en particulière estime, déclara-t-il d’un ton
de confidence, les maîtres et les écoliers de l’Université de Paris. Jaime
leurs doctes dissertations, leur souci des longues études dans les ouvrages de
jadis et d’aujourd’hui et surtout le soin qu’ils apportent à vouloir sonder
tous les mystères de la nature… Car j’en sais qui s’adonnent à la recherche de
la pierre philosophale, voire de l’élixir de longue vie, ce qui marque une
belle audace spirituelle… »
« Il est vrai, Monseigneur, concéda maître Baudouin. Mais ce genre
de travaux sent quelque peu le Sarrazin. Sans doute, avez-vous entendu parler
de ce Nicolas Flamel, bourgeois de Paris et fort honnête homme pour le reste,
qui laissa de soi une assez mauvaise réputation pour avoir versé dans ces
sciences suspectes ?
Les libéralités dont il combla l’église
Saint-Jacques, sa paroisse, ne l’ont peut-être pas sauvé des éternelles
ténèbres… »
Le prince mystérieux de la forêt considéra le Recteur avec un sourire
qui n’était pas sans analogie avec la plus vilaine grimace.
« Il n’est pas d’éternelles ténèbres, coupa-t-il d’une voix
sifflante.
Comment la nuit sans fin dont vous parlez
serait-elle conciliable avec l’empire de celui dont les sages disent qu’il est
le Porte - Lumière ? En dépit de ses malheurs, Lucifer, vous le savez, est
demeuré Lucifer… »
La conversation roula encore quelques minutes sur de hautes matières
théologiques. Mais plus son voisin parlait, plus maître Baudouin se montrait
ménager de ses discours. Il commençait en effet à soupçonner cette compagnie de
n’être trop chrétienne et redoutait que quelqu’un ne rapportât à Paris qu’il
avait un commerce d’amitié avec des hérétiques ou des idolâtres.
La venue d’écuyers tranchants et d’échansons chargés de fiasques
pourpres ou dorées lui permit de rompre les chiens. La conversation se détourna
peu à peu des questions dogmatiques pour aborder des sujets plus substantiels.
Tout en dégustant les plus fins morceaux de ce qui avait été un troupeau de
poulardes, on porta des santés… A certain moment, le Prince de la Forêt se
tourna de nouveau vers le Recteur :
« Vous pourrez vous vanter auprès de vos amis d’avoir été ce soir,
vous et vos compagnons, des privilégies de
Maître Baudouin, qui tenait les lèvres collées au bord de sa coupe, fit
claquer la langue avec délectation avant de répondre le plus innocemment du
monde :
« Mon Dieu ! rien n’est plus vrai
pourtant… »
*
* *
A peine ces mots étaient-ils sortis de sa
bouche q’une effroyable secousse fit trembler la forêt comme si la terre
s’était tout à coup soulevée pour retomber aussitôt. Un vent violent souffla
les flambeaux. Un instant, des cris effroyables retentirent
sous les couverts, puis ils s’éteignirent sourdement comme si leurs auteurs
avaient disparu dans quelque abîme invisible. Au clair de lune qui, désormais,
s’était levée, le Magnifique Recteur et ses compagnons constatèrent qu’ils étaient assis sur des souches humides.
Tapisseries et festin, convives et valets, tout avait disparu. Non loin les
mules tremblaient sur leurs jarrets. Quelques-unes renâclaient avec bruit en
foulant furieusement le sol. Lorsqu’il eut repris conscience de la réalité,
maître Baudouin eut le plaisir de constater qu’il gardait à la main la belle
coupe qu’il tenait lors de la déroute diabolique. Avec son cercle de sardoine
et ses émaux, elle lui était demeurée comme le trophée d’une victoire
inattendue.
Deux jours plus tard, étant rentré dans la bonne ville de Paris, notre Recteur picard
n’eut rien de plus pressé que d’aller sur le Pont-au-Change visiter un orfèvre
de ses amis. Il portait, précieusement enveloppée dans une pièce de soie, la
coupe qu’avait abandonné le Malin.
L’orfèvre, à la vue de celle-ci, se
récria : « Le Roi lui-même n’avait pas la pareille dans son trésor
du Louvre… C’était une pièce qu’il fallait proposer à Maître Alexandre Sextre,
argentier de notre Sire, qui s’en rendrait sûrement acquéreur… » Le
Recteur confia au marchand le soin de conduire la négociation.
Il reçut bientôt, en échange, un bon nombre de livres tournois, dûment
luisantes, sonnantes et trébuchantes. Une partie de la somme lui servit à faire
sculpter la façade de sa chère petite maison picarde. Du surplus il fit bon usage,
étant, ainsi que nous l’avons dit, fort aumôner. Plusieurs églises de Dijon et
de Paris reçurent de lui de merveilleux antiphonaire, enluminés par les plus
habiles miniaturistes. Mais les Jacobins de Saint-Quentin furent encore mieux
pourvus, car maître Baudouin, non content d’orner leur église de tout ce qui
pouvait contribuer à l’embellir, leur fit don d’une belle chaire sur laquelle
fut gravée la curieuse histoire que nous venons de raconter.
