LA REVOLUTION DANS LE DEPARTEMENT DE L’AISNE

 

LE DEPARTEMENT DE L’AISNE A L’AUBE DE LA REVOLUTION

 

Le géographe Deamgeon estimait « que le département de l’Aisne avait été formé de démembrements et d’annexes ». L’historien Guillaume Hanotaux, natif du Vermandois, et enfant du pays donc, n’était guère plus tendre. « Quand la Constituante se décida de briser les vieilles traditions provinciales, on fit avec des rognures de la Picardie, de la Thiérache, de la Champagne et de l’Ile-de-France un département de forme bizarre et d’amalgame composite et partial »

 

En fait, les Constituants reprenaient l’enfant que lui léguait l’Ancien Régime, la généralité de Soissons, et le rebaptisaient. Bien sûr, on ajusta l’habit, ajoutant et retranchant sur les marges, mais pour l’ensemble, la terre resta la même, généreusement plane, à peine ourlée de modestes reliefs, effleurant Paris de ses forêts et poussant ses petites villes forteresses jusqu’aux confins du pays. C’est que, tout au moins au Nord et à l’Est, ces espaces correspondaient aux limites mêmes du royaume de France et marquaient, pour ainsi dire, des limites infranchissables. Marche, frontière, le département de l’Aisne s’était lentement formé au gré du hasard et de la volonté. Il n’est pas devenu, il est resté une marquèterie. Mailles initiales, les « pagi » gallo-romains, s’étaient agrandis avec la hache du moine défricheur et l’épée du chevalier bardé de fer, les noyaux humains les plus denses, devenant peu à peu, des centres de pouvoir des dignitaires ecclésiastiques et laïques : évêques de Soissons, de Noyon, de Laon, sires de Coucy, ducs de Valois et de Guise. Au cours des siècles, les centres étaient resté fixes, les marges s’étaient emmêlées et démêlées et les « pays », les « provinces », dont on parlera au cours de cette étude, n’avaient de significatives, que les circonstances qui les avaient vu naître : « historiques comme le Vermandois aux illustres comtes et le Valois, aux ducs éminents frères du roi, soit pour des activités économiques dominantes, comme le Soissonnais, grenier à blé de l’Ile-de-France, soit par leur ressort de justice et d’administration, comme le Noyonnais et le Laonnois, soit qu’elles appartinssent à un terroir particulier, comme la verdoyante Thiérache et la Brie, portion de la Champagne ». (Hennequin : « La formation de l’Aisne en 1790 ».)

 

La généralité de Soissons, matrice administrative du futur département de l’Aisne était de création relativement récente, puisqu’elle avait vu le jour sous Henri IV, pour des raisons essentiellement financières liées à la guerre : « pour faire sortir les garnisons étrangères encore en aucune de nos villes, il nous est besoin de faire un fonds de deniers autre que nos finances ordinaires. Il ne s’en est trouvé aucun plus propre que par la création d’offices et d’un bureau de nos finances en notre ville de Soissons ». Il avait donc fallu emprunter des terres aux généralités de Paris, de Châlons et d’Amiens, qui assemblées en manteau d’arlequin, furent divisées en sept circonscriptions financières et administratives, les élections de la Guise, le Laon, de Noyon, de Clermont-en-Beauvaisis, de Crépy, de Château-Thierry et de Soissons. Manquait l’élection de Saint-Quentin qui regardait et qui regarde toujours vers Amiens. Ce maillage serré était recoupé par des cases plus larges, les baillages judiciaires qui allaient servir de circonscriptions électorales, lors de la désignation des députés aux états généraux : les baillages du Vermandois, de Soissons, de Château-Thierry, de Villers-Cotterêts, de Crépy, de Clermont. Pour faire bonne mesure, l’Eglise ajoutait le quadrillage foisonnant de ses paroisses regroupées en trois diocèses, ceux de Noyon, de Laon, de Soissons, basés eux sur les « civitas » romaines. Il n’est pas étonnant que le paysan illettré du XVIIIe siècle, pris dans de tels rêts, ait souhaité lors de la rédaction des cahiers de doléances, plus de clarté, plus de simplicité.

 

Pour la commodité de notre propos, retranchons de la généralité de Soissons, une partie du Valois et du Beauvaisis, le Noyonnais, et ajoutons une partie du Vermandois, avec Saint-Quentin, en fait, pour nous permettre de n’étudier que la terre et les hommes du futur département de l’Aisne, plutôt « français » vers le sud, plutôt « picards » vers le nord.

 

Terre de plateaux aux limons épais, elle va d’une seule coulée vers la Flandre, à peine entrecoupée de rivières et de buttes résiduelles. On vante sa fertilité. On emploie sans cesse à son propos, l’expression flatteuse de « grenier à blé de Paris ». Necker, le premier commis de France, Bailly, le futur maire de la capitale, l’intendant de la généralité, M. de La Bourdonnaye, veillent jalousement sur cette province, car elle joue pour Paris, le rôle que jouait jadis la Sicile pour Rome : nourrice forcée de la plèbe urbaine de la capitale. Le blé voisine avec la vigne, en particulier dans la Brie champenoise et dans les vallées aux coteaux bien exposés. Mais cette terre fertile aux moissons convoitées devrait nourrir correctement ses enfants. Il n’en est rien. Les famines jalonnent le XVIIe siècle et les « émotions » frumentaires perturbent le cours du siècle suivant. Alors ? Idée reçue ? Mauvaise organisation de la société ? Techniques agraires désuètes ? Tout cela à la fois.

 

L’agronome anglais Arthur Young (Voyages en France), effectua un périple en France, de 1787 à 1790, donc avant et pendant la Révolution. C’est un scientifique qui examine le pays à la loupe, avec la minutie d’un entomologiste. Il parcourt la région, écoutant, mesurant, pesant, calculant. Qu’en dit-il ? « De Soissons, et en suivant une ligne qui va vers le nord, tout le territoire est excellent, et ces limites renferment je crois les plus belles terres d’Europe ». Ces terres « grasses », telles qu’il les qualifie, sont cependant entrecoupées de bois et de landes aux aptitudes médiocres. Une paroisse sur deux est considérée comme pauvre, à cause, en partie d’un terroir ingrat.

 

Mais l’essentiel est ailleurs. Les terres appartiennent pour une part notable, à de grandes familles nobles qui ne mettent les pieds dans leurs seigneuries que pour la chasse et les plaisirs. La terre, les paysans sont pour eux, au mieux, des sujets de conversation mondaine ou philosophique : la comtesse d’Egmont donne des conseils au roi de Suède et lui recommande la culture de la pomme de terre. Mais combien de temps passe-t-elle sur ses terres de la région de Braine. Le premier prince du sans, le comte d’Orléans, à la tête de 70 seigneuries, ne mettait les pieds dans sa résidence de Villers-Cotterêts que pour la chasse. Le duc de Bouillon, le duc de La Trimouille, le comte de La Tour du Pin, vivaient à Versailles et laissaient leurs domaines aux mains de leurs régisseurs. Les seigneuries ecclésiastiques ne sont guère mieux gérées. L’évêque de Laon, Mgr de Sabran, et celui de Soissons, avaient des liens avec la famille royale et ne répugnaient pas aux mondanités. Les abbés commendataires, comme celui de Saint-Médard, Mgr de Bernis, ambassadeur de France, à Rome, quel souci avait-il de ses terres ? Les grandes abbayes prestigieuses, qui avaient défriché, essarté, semé et récolté, comme celles des Prémontré, de Val Saint-Pierre près de Vervins, de Bohéries près de Guise, de Saint-Jean-des-Vignes à Soissons, n’étaient plus que des ombres, vidées peu à peu de leurs moines-cultivateurs. Leurs immenses domaines étaient loués à des fermiers. Voyez avec quel dédain, A. Young parle de la gestion de ces grands domaines : « Je vais à Villers-Cotterêts, au milieu d’immenses forêts qui appartiennent au duc d’Orléans. Les récoltes de ces pays-là, sont celles des princes du sang, c'est-à-dire des faisans, des daims, des sangliers ». L’ironie est mordante.

 

Mais c’est l’arriération des modes de culture qui irrite le plus l’agronome anglais. La jachère, en effet, contribue à stériliser une bonne partie des terres : « malgré les bonnes aptitudes des terres de la région, on continue à suivre servilement la méthode des jachères qui produisent une bonne récolte de froment tous les trois ans ». Dans la région de Saint-Quentin où, cependant les rendements sont élevés, la terre produit deux fois moins qu’en Flandre belge, ou en Angleterre où l’assolement triennal prévaut depuis longtemps. Il n’est pas étonnant dans ces conditions, que les labours l’emportent partout, même en Thérache, pour produire un blé parcimonieux.

 

Enfin, allant à contre-courant d’un consensus à peu près unanime dans la généralité, où l’on considère que la concentration des fermes qui va croissant dans le Soissonnais, est la cause première de la misère populaire. A. Young, lui écrit tranquillement : « Je n’ai jamais vu un seul exemple de bonne agriculture dans une petite ferme, sauf en Flandres et en Alsace. C’est pourquoi, quand je vois dans plusieurs cahiers des trois ordres (Soissons, Crépy), une demande de borner les grandes fermes, je ne puis m’empêcher de penser que les bourgeois qui avaient donné ces instructions ne connaissaient de l’agriculture que les erreurs répandues dans ce pays » (demande des cahiers de doléances du tiers état et du clergé de baillage de Soissons). C’est un peu le regard désabusé que jetterait aujourd’hui un agriculteur du Tardenois ou du Vermandois sur les modes de culture d’un pays du tiers monde.

 

Essentiellement agricole, le future département ne comptait que deux exceptions de taille : la manufacture de glaces de Saint-Gobain, la première du monde, qui irriguait la région de Chauny et une série de petits ateliers disséminés jusque dans les hôpitaux, et surtout Saint-Quentin. Héritière des prestigieuses villes drapantes du Moyen Age, la ville s’enorgueillissait de produire des toiles fines de luxe vendues à la cour, dans toute l’Europe et jusqu’en Turquie, du moins jusqu’en 1786n date du traité de commerce franco-anglais qui favorisera l’industrie d’outre-Manche, plus compétitive et jettera sur le pavé des villes textiles des cohortes de chômeurs. Dans les périodes d’expansion, l’agglomération saint-quentinoise faisait vivre, grâce à l’industrie, 80 000 personnes dans un rayon de 100 km (A. et S. Fiette : Saint-Quentin).

 

Hormis donc ces zones d’activité, la région offrait à l’étranger un visage morne, somnolent, passif. Déjà Taine (Taine : Origines de la France comtemporaine, la Révolution, tome I), constatait pour le déplorer, que Paris comptabilisait le talent, l’énergie, la richesse du pays, pour laisser en partie la province sans vie, sans ressort. A. Young, lui, compare la double file ininterrompue d’équipages qui se croisent entre Paris et Versailles, avec les routes désertes « seulement à six lieues de la capitale ». De Paris à Château-Thierry, il ne rencontre qu’une seule diligence et qu’une seule chaise à porteurs. Le 4 juillet 1789, il cherche vainement dans la petite ville, un café avec un journal qui aurait pu le renseigner sur les événements graves qui agitaient la capitale. « L’indolence, la stupidité des habitants sont telles, qu’ils ne méritent pas d’être libres ». Il n’est guère plus tendre pour Soissons : « C’est une pauvre ville, sans manufactures, et principalement soutenue par le commerce du grain qui se fait de là vers Paris et Rouen » Seule la ville de Saint-Quentin tranche par « ses manufactures considérables », qui lui confèrent le caractère conquérant d’une vraie ville, mais modeste par la taille, avec ses 10 000 habitants. Gros bourgs plutôt que villes, Soissons et Laon rassemblent seulement 8 000 personnes. Etranger à la région lui aussi, le député Hua, réfugié à Coucy pour fuir la vindicte jacobine, trouve « le pays sinistre, défendu par ses mauvais chemins et encore mieux par sa nullité. Il fut du petit nombre de ceux où la tourmente révolutionnaire se fit le moins sentir ».

 

C’est ce caractère massivement rural et agraire de la région, où l’essentiel est dans le dialogue permanent de l’homme et de la terre, c’est cette lenteur des habitants habitués à vivre au rythme fort des saisons, qui ont pu choquer des observateurs qui ne s’épanouissent que dans les houles pressées des grandes villes. Cette apparente passivité aura en partie dévié vers d’autres horizons, les grands flux révolutionnaires. Elle n’empêchera cependant pas, comme nous le verrons, ce grand corps paysan, d’être secoué par de brusques et violents accès de fièvre.

 

La société locale est dominée par l’Eglise dont la richesse et l’influence sont considérables. Avec ses grandes abbatiales opulentes, ses innombrables seigneuries, elle détient environ le quart des biens fonciers de la région, avec une pointe de 28% pour le Laonnois. A Laon, même l’évêque du diocèse, Mgr de Sabran, grand seigneur mondain, mange ses 100 000 livres de revenus dans son château d’Anizy et le clergé payera à lui seul, 45% de la contribution patriotique de la ville en octobre 1789. C’est bien « la vieille cité épiscopale » dont parlait Michelet (Histoire de Laon, sous la direction de Le Bur). A Saint-Quentin, la force de l’Eglise est au moins aussi grande, « Dominant de sa puissance, toute la vie urbaine, réside en effet, à Saint-Quentin, l’un des plus nombreux clergés urbains du royaume, et à sa tête, le chapitre, ‘l’insigne église royale et collégiale de Monsieur de Saint-Quentin’, indépendant même de l’évêque de Noyon ». Les historiens Fiette ajoutent que le corps de ville lui reprochait de posséder la meilleure partie de tous les biens du pays et 150 000 livres de rente. Le diocèse de Soissons est dominé par la personnalité hautaine de Mgr de Bourdeilles, ancien mousquetaire du roi, qui avoue 45 000 livres de revenus, mais que Taine estime pouvoir multiplier par deux ou trois. Seigneurs et décimateurs tout à la fois, l’évêque, le chapitre, les abbés, engrangeant des deux mains : ils sont à la tête de 137 seigneuries sur 430, une sur trois, ils s’accaparent des grosses dîmes, comme le chapitre grassement rétribué par les dîmes de 40 paroisses, l’abbaye Notre-Dame, irriguée, elle, par les dîmes de 20 paroisses, et il en va de même pour les abbés de Saint-Médard, de Longpont, de Coincy, le prieur de Chézy…et que dire des Prémontrés qui, depuis la forêt de Saint-Gobain, ont bâti un empire spirituel et matériel dont les revenus sont estimés à un million de livres ! (Taine, ouv. Cité.)

 

Puissance temporelle écrasante, l’Eglise exerce aussi son influence dans le domaine spirituel et moral, mieux, elle jouit du monopole de l’éducation, de la charité, de la santé, sans parler du contrôle presqu’exclusif des âmes. Elle enserre la paroisse, la cité de ses milles réseaux, elle est bien vivante au milieu des hommes et des institutions, et l’interlocuteur privilégié et écouté de l’intendant, M. de la Bourdonnaye, n’est-il pas l’évêque ? Richesse et puissance qui ont leurs racines dans l’histoire. N’est-ce pas dans ce triangle prestigieux ancré par les villes de Noyon, Soissons et Laon, que s’est formé le royaume de France ? L’Eglise a fait les rois mais les rois ont fait aussi l’Eglise en lui concédant d’immenses dotations. Mais il est une autre Eglise, pauvre et innombrable, celle des petits curés de campagne, des paroisses populaires comme celle de Saint-Jean, à Saint-Quentin, qui partage le pain noir de la misère avec le paysan et l’ouvrier. Revenus médiocres, habitat médiocre, vie médiocre, c’est un pauvre qui comprend les pauvres. Le curé d’Aiguisy dans le Tardenois est le pasteur d’un petit troupeau de 75 personnes environ, qui vît chichement de la culture des céréales. Que peut-il espérer des ressources locales ? Rien ou presque. C’est le gros décimateur de la région, l’abbé de Coincy qui lui versera la portion congrue, soit 400livres, pour lui permettre de continuer de baptiser, de marier, d’enterrer, d’instruire, de tenir les registres et d’écouter et de conseiller. Même situation à Aisy dans le Valois, paroisse de 68 feux, à Saint-Gengoulph, 18 feux, et en général dans une paroisse sur deux. Cette Eglise est consciente des graves inégalités qui minent son ordre et sera la première à les dénoncer. L’abbé Montlinot, directeur du dépôt de mendicité de la généralité, le curé de Cuffies, Nusse curé de Chavignon, Marolles curé de la paroisse de Saint-Jean de Saint-Quentin, n’hésitent pas à réclamer des réformes, à dire que la bonne et vieille charité chrétienne ne suffit plus, qu’il faut un traitement politique de la misère ; ils ont lu Le contrat social de Rousseau. Mais certains vont plus loin, la lettre du curé de Marolle (près de La Ferté-Milon), plus qu’une plainte, est un cri de rage et d’orage : « Nous malheureux curés à portion congrue, dont le sort fait crier jusqu’aux pierres et aux chevrons, nous subissons des prélats qui feraient faire des procès au pauvre curé qui couperait dans leurs bois, un seul bâton… ».

 

La noblesse elle aussi, est une fusée à deux étages. Le duc d’Orléans, premier prince de sang et comte apanagiste de Soissons, symbolise l’aristocratie. Son influence considérable s’étend sur le Valois, le Soissonnais et jusqu’au Laonnois. Il a bâti un état dans l’Etat ; à ses immenses revenus fonciers et seigneuriaux, il ajoute le poids politique : il contrôle la vie municipale de Soissons par exemple, il a ses propres tribunaux, comme celui du baillage au siège de la généralité, dont les arrêtés contredisent parfois ceux des tribunaux royaux. Libéral, ennemi juré de la cour, il fut exilé à Villers-Cotterêts en 1787. Libéral lui aussi, le comte d’Egmont, que son éclectisme mondain n’empêche pas de s’intéresser à la vie de la région, puisqu’il présidera l’Assemblée provinciale de la généralité en 1787. Certains autres grands seigneurs sont acquis aux réformes, comme le comte de Pardieu, qui à Saint-Quentin, se penche sur les problèmes du baillage. La plupart considèrent leurs seigneuries comme « des machines à sous », des placements. Ils les échangent, les vendent ou les achètent, ave leurs terres, leurs hommes et leurs redevances, comme autant de transactions commerciales. Ainsi, les Potier de Gesvres vendent leur seigneurie de Blérancourt, en 1783, aux Grenet… qui résident à Lille. M. de Faventine, fermier général, place ses fonds dans tout le Soissonnais, les grands commis, tel l’intendant des colonies Le Normand de Mézy, Dupleix intendant de Bougogne, des militaires de haut rang, comme le comte de Barbançon, sont occupés ailleurs, leurs paysans ne connaissent d’eux que le visage souvent rébarbatif des régisseurs. Le duc de Gesvres représente jusqu’à la caricature, le grand seigneur absentéiste. Il est nominalement gouverneur de Laon, Soissons, Crépy-en-Valois, Noyon, mais en fait, il réside à la cour, où il remplit les fonctions de premier gentilhomme à la Chambre. Il est incollable sur l’étiquette et les généalogies. A-t-il jamais vu un paysan du Soissonnais ou du Valoi ?

 

La petite noblesse vit modestement de ses revenus. A Laon, sur 51 nobles, 10 seulement ont un revenu supérieur à 10 000 livres. A Soissons, ils forment « la société », mais pour la plupart ne possèdent ni fief, ni seigneurie. Ils remplissent des fonctions militaires ou judiciaires, comme Robert de Nouvron, capitaine au régiment de Soissons, Blin de la Chaussée, procureur au siège royal. A Saint-Quentin, ils sont surtout représentatif de la noblesse de robe, et le mayeur, premier magistrat de la cité, est souvent anobli. Reste le hobereau des campagnes, souvent pauvre, et d’autant plus attaché à ses privilèges, qu’il est pauvre. La petite seigneurie d’Aiguisy, avec ses 15 feux, ses maigres bois et son blé parcimonieux, que doit-elle rapporter à M. le chevalier Bailleul de Reneville ? Et celle d’Aisy, avec ses 68 feux, dont la terre est qualifiée de très médiocre, au chevalier de Sérocourt ? Le père de Saint-Just, issu d’une longue lignée de laboureurs avait réussi à être anobli grâce à sa carrière militaire, « efficace savonnette à vilain » selon Bernard Vinot (Saint-Just). Il possédait une vingtaine d’hectares à Morsain, qu’il gérait avec la parcimonie pointilleuse de celui qui doit compter sou par sou pour tenir son rang. Il n’était pas riche, mais la croix de Saint Louis qu’il arborait, lui valait à Blérancourt, préséance et respect. Pour l’ensemble de la région donc, l’influence de la noblesse est faible. Les grands, absents le plus souvent, ont laissé l’intendant gérer les affaires de la généralité, avec un centralisme de plus en plus cohérent. Le petit seigneur n’a même plus son mot à dire dans les affaires de la commune, c’est le représentant du roi qui juge, qui lève les impôts. Ne subsistent que ses privilèges, qui apparaissent d’autant plus anachroniques et injustes, qu’ils sont disproportionnés avec son utilité sociale. Un ordre relique.

 

Le tiers état qui représentait 96% de la population, était très hétéroclite. La bourgeoisie, s’enorgueillissait de ne pas travailler de ses mains, et disposait souvent de bourses bien rebondies. A Saint-Quentin, dynamique et conquérante, elle avait réussi à imposer la qualité de ses textiles dans le monde entier. La culture et le travail du lin avaient gagné tout le Saint-Quentinois. Quelques marchands-fabricants, parfois protestants, distribuent la matière première à des familles d’artisans, et vendent le produit fini. C’est une oligarchie puissante dans laquelle se recrute la bourgeoisie qui tient la ville et qui a acheté au roi en 1771, pour 30 000 livres, le droit d’élire le mayeur, personnage considérable et les échevins. En 1789, on ne comptait que 1 418 citoyens actifs pour 10 855 habitants (un citoyen actif acquittait un impôt équivalent à trois journées de travail), ce qui montre bien l’étroitesse de l’assise bourgeoise de la cité. A Laon, la bourgeoisie des offices domine : l’existence du baillage présidial du Vermandois dans la ville, l’importance de l’Eglise et de ses intermédiaires laïcs, permettent à une centaine de gens de robe, d’asseoir leur influence sur la cité. 1 324 citoyens actifs pour 7 000 habitants, la proportion est plus élevée qu’à Saint-Quentin et traduit dans une mesure très relative, une meilleure répartition des revenus. Soissons est dominée, elle aussi, par le nombre élevé des fonctionnaires royaux, 200, qui travaillent dans les bureaux de l’intendance, siègent, plaident ou président : la ville est le centre où s’est établi le baillage provincial et le siège présidial ! A côté de cette bourgeoisie, une communauté marchande importante, dominée par les 39 marchands de blé de la cité, qui expédient bon an mal an 36 000 muids de blé sur Paris. Enfin, la petite coterie municipale, dirigée parfois par un bourgeois anobli, comme Godard de Clamecy, essaie vainement d’arracher au duc d’Orléans ses franchises : elle lui a versé en 1771, 60 000 livres pour avoir le droit d’élire ses échevins.

 

Bien au-dessous, la petite « bourgeoisie à talent », avocats sans cause, clercs de notaire besogneux, petits professeurs, écrivains sans lecteurs, ils campent aux portes de la cité transformée en bastille par l’esprit de caste, de clan, et par la réaction nobiliaire. Toutes les bonnes places sont prises ou s’achètent à prix d’or. Ils ont les dents longues et piaffent d’impatience. Ce dans ce vivier que puisera la Révolution pour aller jusqu’à son terme. C’est le petit avocat Gouillard, futur maire de Soissons, c’est Fouché, c’est Daunou, professeurs au collège Saint-Nicolas, tenu par les oratoriens, c’est Saint-Just, sans emploi, qui s’étiole à Blérancourt après une fugue à Paris, ce sont ses amis Thuillier, Villain d’Aubigny, Lejeune, qui grattent du papier dans d’obscures études, c’est Camille Desmoulins qui a quitté Guise pour Paris, c’est Fouquet-Tinville qui a quitté Saint-Quentin pour Paris, c’est Ronsin, le futur général de l’armée révolutionnaire, qui a quitté Soissons pour Paris, c’est Babeuf enfin qui a lui aussi quitté sa bonne ville de Saint-Quentin. La province étriquée qu’a décrite A. Young, les étouffe, ils ont pensé trouver dans la capitale, le succès et l’argent. Ils y végètent.

 

Les grands fermiers, les laboureurs constituent un groupe puissant, fermé, conquérant. Leurs ancêtres avaient les mains noires, ils ont les mains blanches : ils gèrent les grands domaines seigneuriaux, ils calculent pour acheter de la terre, ils poussent sans cesse à la concentration. Ils exploitent 45% des terres dans le Soissonnais, le Tardenois, chassant vers le prolétariat, les petits paysans ruinés : ainsi entre La Crise et La Vesle, de 1728 à 1762, les fermes passent de 16 à 6, les grands laboureurs raflant toutes les ventes par surenchère sur les petits « hacotiers ». Ceux-ci subsistent tant bien que mal sur des micro-propriétés, comme ces deux artisans et ces deux manouvriers d’Ambrief qui se partagent 3 hectares, face à deux grandes fermes de 370 et 165 hectares. C’est que le petit paysans a soif de terres et les sous qu’il gagne, au prix d’un labeur de bête, sont mangés par le fisc et les redevances. Il s’amasse alors de la haine dans son cœur. Le tiers des baillages de Vllers-Cotterêts, de Fismes, de Laon, la noblesse et le tiers du baillage de Crépy, le clergé et le tiers de Soissons, demanderont de limiter la superficie des grandes fermes à 300 arpents, soit 150 hectares environ. On sait ce que pensait A. Young. Ces grands fermiers, les Lemoine, cousins des Saint-Just qui exploitaient une ferme de 300 hectares, appartenant aux Prémontrés, les Brocheton, les Ferté, les Pinta, qui avaient partie lié avec les grands seigneurs ecclésiastiques et laïcs dont ils géraient les domaines ou exploitaient les fermes, étaient gênés par une fiscalité injuste qui pénalisait l’effort productif, au profit du parasitisme nobiliaire et clérical. Ils seront présents lors de la rédaction des cahiers de doléances et se feront élire aux états généraux. C’est leur voix que l’on entendra, celle des humbles se réduisant à un murmure.

 

Mi-homme, mi-bête, enfin, le pauvre. Soumis à la conjoncture économique et aux caprices des saisons qui peuvent brusquement faire renchérir le prix des denrées, l’artisan et l’ouvrier des villes rejoignent le manouvrier et le saisonnier des campagnes dans l’immense cohorte des miséreux. Qu’une mauvaise récolte survienne, le prix du blé flambe, le pain se fait rare puis manque carrément. Alors, c’est parfois la révolte, brève, brutale, instinctive, comme à Braine en 1775 : 400 paysans convergent vers la ville et imposent une diminution du prix du blé, à coups de gourdin. Les meneurs sont pendus ou bannis. A Saint-Quentin, d’après A. Young, l’artisan gagnait dans les périodes fastes, 20 sous par jour. Avec la livre de pain à deux sous et la livre de viande à 9 sous, il mangeait. Quand en 1788, le chômage ravage la ville et que la livre de pain grimpe à 4 sous, il ne mange plus. Pour ne pas mourir de faim, il rejoint les ateliers de charité quand il en existe ou tend la main à la porte des couvents et des églises. Il y rencontre le manouvrier des campagnes qui n’a plus ses dix sous journaliers et que la faim a chassé de sa terre. L’intendant de la généralité a beau multiplier les interdictions de mendier, comme en 1666, 1694, 1754 et 1785, rien n’y fait. La simple faim biologique rameute des troupes de plusieurs dizaines, voire de plusieurs centaines de vagabonds qui se font souvent menaçants. Alors, on les fourre dans des dépôts de mendicité, qui sont en grande partie des prisons pour chômeurs. Celui de la généralité renfermait 522 personnes, pour la plupart des petits artisans, des ouvriers saisonniers et surtout des petites gens du textile, touchés par la crise consécutive au traité de commerce avec l’Angleterre de 1786. Alain Forrest (La Révolution française et les pauvres) estimait la proportion des pauvres dans l’élection de Soissons, à 1 sur 7 habitants, chiffre terrible, qui appliqué à la France d’aujourd’hui, donnerait 8 millions de miséreux. Or, l’élection de Soissons était l’une des plus riches de la généralité. A Guise, dans cette Thiérache aux labours glaiseux, la proportion était encore plus importante. Dans la France d’Ancien Régime donc, le pauvre est considéré comme un délinquant en puissance, surveillé par l’autorité politique et pourchassé par la maréchaussée. Il ne survit que par la charité ecclésiastique.

 

L’image de cette société fortement hiérarchisée, profondément inégalitaire et minée par les privilèges, nous est restituée par le miroir impitoyable de la fiscalité. La noblesse et le clergé détenaient environ 40% de la richesse foncière de la région et s’engraissaient encore des redevances seigneuriales et ecclésiastiques. Or, ils étaient dispensés du principal impôt direct, la taille, impôt roturier par excellence. La charge principale reposait donc sur le tiers, mais on payait plus à la campagne qu’à la ville. Le riche payait moins que le pauvre, car plus on se rapprochait des centres du pouvoir, plus les exemptions étaient nombreuses. Ainsi, les nombreux titulaires d’offices, les laquais étaient dispensés, la ville de Soissons qui compte 8 000 habitants, paye 4 557 livres d’impôts directs, alors que la paroisse d’Acy en acquitte 5 781, avec seulement 180 contribuables (conférence de A. Blanchard, Les impôts à Soissons en 1788). Telle grosse ferme du haut-pays picard, louée 3 600 livres, paye 1 800 livres au roi, et 1 311 livres à l’Eglise. Pour l’ensemble de la généralité, l’impôt direct rapporte sur 100 livres de revenu, plus de 50%. Mais la machine à tondre ne s’arrête pas là, le seigneur, le décimateur, la gabelle, les aides et les octrois, ratissent à leur tour. Taine estimait que sur 20 sous de revenu, le paysan n’en conservait que 3. On peut alors comprendre l’amertume des grands fermiers, les Lemoine, les Leroux, les Pinta, les Moquet, les Brocheton, le Ferté, payant plus de 2 000 livres d’impôts directs, alors que les grands seigneurs propriétaires, ne payaient rien et croquaient leurs revenus à la ville.

 

Il nous faut ramasser tous ces chiffres pour leur assurer pleine signification. Examinons les revenus de l’Eglise : élection de Soissons : 999 289 livres ; élection de Saint-Quentin : 832 069 livres ; élection de Laon : 678 543 livres ; élection de Vervins : 517 920 livres ; élection de Chauny : 278 611 livres ; élection de Château-Thierry : 246 000 livres. Additionnés, nous arrivons au chiffre exorbitant de 3 543 432 livres, dont les dignitaires engrangeaient près de la moitié. La généralité de Soissons payait en 1787, 2 709 174 livres d’impôts directs (chiffes donnés par A. Blanchard) : les privilégiés, noblesse et clergé confondus, prélevaient dans leurs immenses revenus, pour n’acquitter…que 111 000 livres, soit 3% de l’ensemble (Fleury, Histoire du clergé de l’Aisne pendant la Révolution). Les chiffres se passent de commentaire, mais enfin, le roi avait des revenus inférieurs à ceux de l’Eglise dans la province. C’est cette fiscalité grossière, aggravée par les dépenses inconsidérées de la cour, qui provoqua la crise de l’Ancien Régime. Il aurait fallu administrer au corps social anémié un remède de cheval, on lui servit de la tisane. En effet, après douze années d’un règne hésitant, le bon rois Louis XVI, devant le gouffre financier qui s’ouvrait sous ses pieds, se résigna à convoquer des Assemblées provinciales. Celle de la généralité de Soissons s’ouvrit au chef-lieu, en juillet 1787, sous la direction du comte d’Egmont, et des assemblées secondaires eurent lieu dans chaque élection, y compris à Saint-Quentin qui dépendait de la généralité d’Amiens. Fait nouveau, les représentants du tiers étaient en nombre égal à celui des deux ordres privilégiés. C’était un début de décentralisation qui entamait la toute puissance de l’intendant. L’Assemblée de la généralité se pencha sur la misère rurale, sur l’entretien des routes, la répartition de l’impôt principalement. Son grand mérite fut de nommer cette commission intermédiaire qui, siégeant de septembre 1787 à décembre 18790, remplit le terrible vide administratif qui précéda et suivit la Révolution.

 

L’Etat menacé de banqueroute, le parlement sous couvert de légalisme, se refusant à toute concession fiscale, le roi se résigne à convoquer les états généraux. Un espoir, limité par l’ignorance et la résignation séculaire, se lève dans les campagnes de la région, rapporte A. Young, Michelet, plus lyrique, parle de l’attente du Messie. En fait, pour la première fois le paysan parlait, respectueusement, la coiffe à la main, mais enfin il parlait et on l’écoutait, et le curé ou le maître d’école transcrivait parfois ce qu’il disait. Attachés encore à leurs seigneurs, en qui il voyait un protecteur naturel, les paysans de Saint-Gaingolph faisaient consigner dans leur cahier « quel avantage ne serait-ce pas pour les campagnes, si les seigneurs habitaient leurs terres, du moins une grande partie de l’année. Ils ne manqueraient pas de faire travailler, ils consommeraient une portion de leurs revenus, ils veilleraient à la réforme des abus… ». A Besmé, ils demandent la récupération des biens communaux qui permettent au pauvre de survivre. A Camelin, ils désirent racheter leurs communaux arrachés par le hobereau local « en arrérage de prestations seigneuriales ». Pour l’ensemble, les cahiers du tiers, reflétant les intérêts de la bourgeoisie et des laboureurs, demanderont l’égalité fiscale, le doublement des députés de leur ordre, alors que ceux de la noblesse, marqués par l’influence du duc d’Orléans et pénétrés de l’esprit des Lumières, demandent « une juste répartition de l’effort ». Les deux évêques de la généralité et les autres dignitaires ecclésiastiques, sous peine d’être des généraux sans troupes, ont laissé leur curé s’exprimer. Ceux-ci ont demandé la fin des abus les plus criants de leurs supérieurs (la commende, le cumul…) et plus que les bourgeois, ont traduit les soucis des petits paysans (partage des communaux, limitation de la surface des grandes fermes). Contrastant cependant avec l’esprit libéral des cahiers de la noblesse, ceux du clergé luttent contre « l’esprit philosophique et le tolérantisme ! ».

Les élections permirent d’envoyer 28 députés à Versailles, 16 pour le Vermandois, 12 pour le Soissonnais.

 

Pour le Vermandois

 

Le clergé : de Sabran, évêque de Laon, pair de France et grand aumônier de la reine, exerçait une grande influence sur son clergé, hostile aux réformes, finira par émigrer. L’abbé Gibert, curé à Noyon, hostile aux réformes. L’abbé Oge, curé de Saint-Pierremont à Marle, partisan des idées nouvelles, dès le début. L’abbé Marolles, curé de la paroisse de Saint-Jean à Saint-Quentin, l’un des premiers de son ordre à se joindre aux députés du tiers état, futur évêque constitutionnel de l’Aisne.

 

La noblesse : le comte de Pardieu, ancien officier, commandant de la Garde nationale de Saint-Quentin, prit une part active aux réformes. Le vicomte Desfosses, de Coucy, ancien officier des carabiniers. Démissionnera en 1790, sera exécuté à Paris avec sa femme, le 8 thermido 1794, la veille de la chute de Robespierre. De Macquerel de Quesmy, près de Noyon, hostile aux réformes émigra. Le comte de Miremont, seigneur de Bérieux (Craonne), capitaine de chasseurs, démissionnera en 1790.

 

Le tiers état : Le Carlier, célèbre avocat de laon, Devisme et Leleu, ce dernier subdélégué de l’intendance. Bailly de Coucy, Leclercq de Lannoy, ce dernier étant seigneur de Lannoy, tous deux laboureurs. Fouquet d’Herouel, échevin de la ville de Saint-Quentin, l’un des trois frères Fouquet-Tinville, le procureur du tribunal révolutionnaire de Paris. L’abbé Duplaquet, élu par le tiers état de Saint-Quentin, avec qui il faisait corps. Vieville des Essarts de Guise. Tous d’ardents partisans des réformes.

 

Pour le Soissonnais

 

le clergé : l’abbé Delettre, curé de Berny Rivière, près de Soissons, favorable aux réformes, mais démissionnera pour raisons de santé, sera remplacé par l’abbé Delabat, curé de la paroisse de Saint-Léger-de-Soissons. L’abbé Thirial, curé de Saint-Crépin à Château-Thierry, refusera de prêter serment à la constitution civile du clergé. Il fut exécuté, sous la Terreur, à Paris, en 1794. L’abbé de Warel, curé de Marolle, près de la Ferté-Milon, favorable aux réformes, donna sa démission puis la reprit.

 

La noblesse : le comte d’Egmont Pignatelli, l’un des grands noms de la région. Favorable aux réformes, présidera l’Assemblée nationale, mais finira par émigrer en 1792. de Graimberg de Belleau, seigneur de Belleau, près de Château-Thierry, démissionnera en 1790. Le comte de Barbançon, grand personnage lui aussi, colonel du régiment d’Orléans cavalerie, gouverneur de la province du Valois, conseilleur du roi, choisi pour remplacer le duc d’Orléans qui avait été élu à la fois par Paris, Villers-Cotterêts et Crépy-en-Valois. Le duc ayant opté pour Crépy, le comte représenta la noblesse du bailliage de Villers. Farouchement opposé aux réformes dès le début. Emigrera.

 

Le tiers état : Brocheton, second échevin de la ville de Soissons. Ferté laboureur à Acy, près de Soissons. Pinterel de Louverny lieutenant général du bailliage de Château-Thierry, alliée à la famille de Racine et de La Fontaine. Harmand, avocat à Château-Thierry, auteur du cahier de son bailliage rédigé en 30 heures. Bourgeois, laboureur à Vivières, près de Villers-Cotterêts. Aubry Dubochet, maire de la Ferté-Milon, arrière petit-fils de Racine, joua un rôle éminent à la Constituante, commissaire adjoint au Comité de constitution.

 

Ces brefs éléments biographiques montrent l’importance des laboureurs dans la région, un quart des députés, contrastant avec leur faible représentation nationale (4%). Par ailleurs, un nombre non négligeable de petits nobles et même un clerc, l’abbé Duplaquet, se sont fait élire sur les listes du tiers, faisant corps avec lui et prouvant par là –même, la force des valeurs de progrès qui avaient pénétrés tous les ordres. Enfin, la belle unanimité des cahiers de doléances ne résistera pas à l’épreuve de la réalité, puisque les députés de la noblesse et du clergé se diviseront en partisans et adversaires des réformes. Seule exception remarquée, celle des députés de Saint-Quentin, tous ordres confondus, qui défendront pendant longtemps les idées nouvelles.

 

L’aube de la Révolution se leva sur une France exsangue. Du moins sur la France des pauvres. Les récoltes en grains de 1788 furent dramatiquement déficitaires, et firent planer sur les campagnes le spectre de la disette. L’hiver de 1789 marqua la mémoire populaire : 90 jours de gel et le blé de l’année compromis. La pénurie de grains générale dans la région, mais plus marquée au nord, à la terre moins riche, affecta principalement les humbles, qui dans l’atmosphère d’incertitude qui régnait partout, accusèrent les accapareurs, lisez, les marchands de blé, les meuniers et même les boulangers. En réalité, la récolte de 1788 avait été médiocre dans le Laonnois, mauvaise en Thérache, et dans le Vermandois, inférieure de près de la moitié par rapport aux années normales, dans le Soissonnais, grenier naturel de l’Ile-de-France. Necker, directeur général des finances, imposa la libre circulation des grains dans tout le royaume pour essayer de casser la spéculation et faire baisser les prix. Il se heurta à un vieux réflexe conservateur et vital qui unissait dans le même refus, l’intendant, le petit seigneur, le curé et le paysan : les cahiers de la noblesse de Saint-Quentin e Le Quesnoy exigeront de conserver leurs grains pour servir en priorité les besoins locaux. L’intendant de la généralité, M. de la Bourdonnaye, homme considérable, gendre de l’intendant de Paris, Berthier, qui avait cadastré l’Ile-de-France et qui sera l’une des premières victimes des fureurs révolutionnaires, s’opposa à l’édit de Necker et garda pour sa province, le blé qui semblait nécessaire à sa subsistance. Il conseilla à la Thiérache de ne plus expédier de blé sur Paris, via Soissons. Mais il ne pût empêcher la spéculation. Les frères Leleu battaient la campagne et raflaient tout le blé disponible qu’ils expédiaient sur la capitale. Des spéculateurs de Thiérache expédiaient leur blé vers le Hainaut et le faisait rentrer frauduleusement à son point de sortie pour percevoir les primes d’importation. Paris reçut finalement 17 000 muids de blé contre le double en année normale. La Thiérache fut vite démunie. A Soissons, l’intendant et le lieutenant de police Brayer continrent l’émeute populaire, en obligeant pour ainsi dire, la puissante corporation des marchands de blé, à vendre leurs grains à un prix raisonnable : deux fois moins cher qu’à Paris. La charité ecclésiastique fit le reste. La municipalité de Château-Thierry dépensa 10 000 livres pour acheter du blé et le revendit à la population au-dessous du cours. Dans le Vermandois, des bandes de 600 à 700 personnes, pendant tout le printemps 1789, parcoururent la campagne, assiégeant les fermes isolées. A Guise, l’émeute balaya la ville. La troupe, envoyée de La Fère recula, répugnant à tirer sur les pauvres et marquant par là le désarroi qui s’était emparé des autorités et des exécutants.

 

 

 

Article : Agnès Guzzi d’après La Révolution dans l’Aisne : 1789-1799 ; Robert Attal, Jean Robin, Michel Peronnet