LA REVOLUTION DANS LE DEPARTEMENT DE L’AISNE

 

« LE DÉSIR ARDENT

 DE LA PAIX, DU BONHEUR

ET DE LA PROSPÉRITÉ

DE L’ÉTAT3

Mai 1789 – Septembre 1791

 

Après le départ des délégués de la généralité pour les états généraux, les nouvelles parviennent lentement de Versailles. Les villes sont à peu près informées, mais dans les villages, à l’écart des routes pavées, la vie continue à se dérouler, selon les rythmes anciens. On sait vaguement que des gens importants discutent avec le roi, on espère une atténuation de la misère, mais seuls les fermiers les plus aisés et les plus instruits se rendent compte de ce qui est en jeu. Les délégués de la généralité, nous l’avons vu, sont majoritairement favorables aux réformes, et le duc d’Orléans très influent dans la province, joue un rôle politique trouble, encourageant la protestation de la monarchie absolue, tout en restant localement, un grand seigneur attaché à ses prérogatives. Les débats à Versailles sont passionnés et les délégués de la généralité, frappés sans doute par la solennité du lieu et de l’événement, interviennent peu, mais il y eut de brillantes exceptions : dans les rangs de la noblesse, le comte d’Egmont Pignatelli impressionne à la fois, par ses titres de noblesse et par sa grande culture, il connaît les écrits des philosophes, mais reste attaché à le prééminence de son ordre ; Aubry du Bochet interviendra souvent lors de l’élaboration des projets de constitution du royaume en départements, puis dans la préparation de la Constitution ; mais en ce printemps 1789, l’un des délégués les plus remarqués, est sans conteste  l’abbé Marolles, curé de Saint-Quentin, qui suivant l’exemple de l’abbé Grégoire, rejoint très tôt les rangs du tiers état, pour les délibérations en commun en entraînant avec lui, les curés Delettre et Oger (Abbé Pêcheur, Annales du diocèse de Soissons, t VIII).

 

A l’opposé, des délégués minoritaires montrent une volonté délibérée de résistance aux réformes. Monseigneur de Sabran, évêque, duc de Laon, grand prélat d’Ancien Régime et le comte de Brabançon restent attachés à leurs prérogatives et le disent hautement. Malgré tout, lors de la nuit du 4 août, les représentants de la noblesse de la généralité, entraînés par l’exemple du duc d’Orléans, votent l’abolition des privilèges, mais la phrase désabusée d’Egmont : « Il ne nous reste plus qu’à manger avec nos gens », montre bien l’ambiguïté des réformes acceptées.

 

Les nouvelles des événements qui s’accélèrent arrivent avec beaucoup de retard dans la région, posant de redoutables problèmes aux autorités. Les principales villes se rallient très vite à cette véritable Révolution qui se jour entre Paris et Versailles, car leurs délégués les tiennent informés des principaux faits. Dès le 17 juillet, Le Carlier, maire de Laon, au cours d’une réunion en présence du trésorier de la généralité , conseiller du roi, approuve le nouveau régime qui pointe à l’horizon et les partisans des réformes semblent largement soutenus dans la province. Hormis les grands de l’Eglise et leurs états-majors, le clergé soutient les idées nouvelles, et par le prône du dimanche, le curé de campagne informe ses ouailles de la marche des événements, penchant nettement pour les réformes, jouant de sa grande influence auprès des paysans (Desmasures, La Révolution dans l’Aisne, 1789-92).

 

Les émeutes de la faim qui ont troublé l’hiver et le printemps, ont été provoquées nous l’avons vu, par une mauvaise récolte dont les effets se sont conjugués à la spéculation sur les blés et aux ponctions opérées par Paris. La montée des prix s’accompagne d’une grande interrogation. Comment survivre ? Une rumeur folle commence à se propager, entretient l’angoisse et fait monter les prix : des brigands vont venir couper les blés ; la généralité de Soissons est touchée par ce que les historiens appellent la Grande Peur. Ici, comme ailleurs, cet étrange phénomène se nourrit de craintes séculaires, de tensions sociales bien réelles, dans ces campagnes surpeuplées et aussi de la hantise du lendemain. Et de nombreux pauvres rôdent sur les routes, dans les forêts, autour de Paris, dans l’espoir de survivre, monde de marginaux qui inquiète les villages repliés sur eux-mêmes. Tout cela permet de mieux comprendre la panique qui traverse la généralité. La rumeur vient de Compiègne et atteint Soissons après s’être propagée par Pierrefonds et Attichy. On évoque des brigands, des mendiants, des « cabarots » venus de Paris – selon les uns, poussés par les aristocrates pour semer le trouble, selon les autres, encouragés par certaines autorités de la capitale – qui pillent et ravagent les blés. La panique est générale ; le maire de Soissons, Godard de Clamecy, affolé, appelle l’Assemblée nationale à l’aide en termes si pressants que le journal, le Courrier de Versailles, évoque en lignes dramatiques, « le désastre de Soissons ». la peur s’étend en direction de Château-Thierry d’une part, de Laon et de la Thiérache d’autre part. la réaction des habitants qui constituent des Gardes nationales, montre la volonté – et la capacité – de s’organiser alors même que l’autorité traditionnelle a disparu. Il semble que la population se sente tout à fait capable de prendre en main son destin.

 

Cette mobilisation ne va pas sans épisodes tragi-comiques. Comme dans bien d’autres régions, des groupes de paysans déterminés à défendre leurs champs s’effraient lorsqu’ils voient dans le lointain, des rassemblements qui ne sont en fait que des villageois de paroisses voisines animés des mêmes craintes. Panique autour de Soissons et à Château-Thierry où l’on sonne le tocsin. De cette ville, les hommes sortent et s’aventurent vers le nord où ils croient avoir vu des « cabarots ». Les femmes restées seules, sans défense, décident de passer au sud de la Marne. De retour de leur expédition tartarinesque, les hommes s’effraient d’un attroupement qu’ils distinguent cette fois nettement dans le lointain : on s’approche avec circonscription et l’on découvre avec ahurissement sa propre mère ou sa propre épouse ! Tout finit par des congratulations. A Rozoy-sur-Serre, les paysans se réfugient dans le bourg avec leurs troupeaux (Fleury, L’almanach révolutionnaire).

 

Cà et là, des paysans protestent contre les taxes anciennes et en particulier contre la gabelle. Ils refusent délibérément de s’en acquitter. Le phénomène est particulièrement net en Thiérache, région réputée pour son esprit « indépendant ». De véritables troupes populaires assiègent les châteaux et ces « émotions » prennent l’allure de véritables Jacqueries comme l’affirme Taine. Ces soulèvements spontanés ne s’éteignent pas et perdurent les années suivantes, entretenus par la misère, la désorganisation de l’Etat et l’incertitude des lendemains. Ainsi, dans l’été 1790, dans le nord, des paysans envahissent les châteaux, exigeant, par devant notaire, l’abandon des droits féodaux. Saint-Quentin est envahi par des miséreux recherchant fiévreusement, un blé devenu rare et hors de prix. Troubles frumentaires également à Saint-Erme, Beaurieux. Autour de Laon et de Soissons, « des coalitions de moissonneurs », déjà interdites sous l’Ancien Régime, et condamnées aussi par le nouveau pouvoir, grossissent de jour en jour. Visiblement, les travailleurs agricoles profitent de l’instant, pour faire pression sur les exploitants, obtenir de meilleurs salaires et faire embaucher un plus grand nombre de paysans. Mais ce sont surtout les forêts « chasses-gardées » de la seigneurie qui ont subit les dégâts les plus importants : les forêts de Retz, de Fère-en-Tardenois ; des bois en Thiérache sont saccagés. Le paysan y puisait le bois, le précieux bois, matière première et source d’énergie.

 

Ces troubles n’arrêtent pas la détermination des partisans des réformes. Pénétrés de l’importance historique du moment, persuadés qu’un pays régénéré permettra le bonheur des Français. La réorganisation administrative du pays leur paraît nécessaire. Ils veulent débarrasser celui-ci des enchevêtrements anachroniques, des découpages de l’Ancien Régime et créer un cadre uniforme qui répondra au désir d’unité de la nation.

 

La formation du département de l’Aisne, bien étudiée par Hennequin, révèle la complexité du travail des constituants et l’importance des décisions qu’ils ont prises. Le département de l’Aisne a été difficile à constituer puisqu’il a nécessité six tracés différents. Dans un souci de réalisme, les membres de la commission, parmi lesquels Aubry du Bochet (maire de la Ferté-Milon, très écouté) veulent un département se rapprochant le plus possible de la généralité de Soissons qui doit être diminuée mais dans quelle direction ? On s’accorde sur ses limites à l’est, au nord, en respectant celles de la généralité. Saint-Quentin, à cause d’une vieille rivalité, ne veut surtout, pas être incluse dans la même circonscription que Cambrai, sa rivale. On l’admet donc dans le département de l’Aisne. Mais faut-il retrancher Noyon ou Château-Thierry ? La querelle rebondit pour la fixation du chef-lieu. Soissons, siège de la généralité, souhaite rester à la tête du nouveau découpage administratif, alors que Laon, faisant état d’une situation plus centrale, revendique le titre. Le débat est si vif, que l’Assemblée constituante remet la décision aux électeurs du département. Chacune des villes mène une campagne très active, car l’enjeu est d’importance. Laon offre de loger gratuitement, dans l’ancienne abbaye Saint-Jean, les services administratifs nouveaux. Soissons, qui dispose d’appuis à Paris, particulièrement auprès de Bailly, le maire de la capitale, propose l’ancien palais de l’intendance, critiquant Laon, pour son site incommode, et même pour « son air malsains ». Des alliances se jouent : Soissons reçoit l’appui de Saint-Just, le jeune délégué de Blérancourt et de Guise qui craint d’être supplanté par Vervins. Mais l’Assemblée électorale réunie à Chauny tranche : Laon est choisie à une écrasante majorité. L’argument géographique à finalement prévalu. Soissons payant de surcroît sa réputation de ville riche et orgueilleuse, symbole de l’Ancien Régime. Petite consolation pour l’ancienne capitale de Clovis : au mois de juillet 1790 le chef-lieu du diocèse est fixé à Soissons, alors que M. Devismes, député de Laon, le réclamait pour sa ville au nom de la logique administrative. De ce fait, aujourd’hui encore, la cathédrale de Soissons dépend de l’Etat tandis que celle de Laon est liée à la commune. Au niveau de la fixation des chefs-lieux de district, d’autres rivalités sont apparues, ainsi Guise – ancienne tête de l’élection – supporte mal d’être remplacée par Vervins, une rixe a même lieu entre les deux délégations. Pour faire fonctionner ces nouvelles institutions, de très nombreux candidats se présentent, témoignant ainsi d’une longue impatience à l’égard du système de l’Ancien Régime qui accordait un rôle étriqué aux initiatives locales.

 

Pour la plupart des villes, les nouveaux élus proclament avec une grande conviction, leur attachement au grand mouvement de transformation national qui est en train de s’accomplir. On peut citer l’adresse de la nouvelle municipalité de Soissons à l’Assemblée générale en mars 1790 : « La municipalité de Soissons, régénérée et formée enfin d’après vos décrets, est à peine rassemblée qu’elle remplit le premier de ses devoirs en vous annonçant cet événement et vous rendant ses hommages. Pénétrés des obligations que nous impose le suffrage de nos concitoyens, profondément attachés à la Constitution, plein de respect et d’admiration pour tout ce qui émane de l’Assemblée nationale, toute notre étude va être de justifier la confiance de la commune de Soissons, en exécutant vos décrets avec tout le zèle qui doit animer les représentants d’une cité qui doit sa liberté à votre sagesse et à votre héroïque fermeté ».

 

Parmi ces nouveaux élus, à côté des notables et des hommes de loi bien en place avant 1789, des hommes de plus modeste origine. Certains s’engageront à partir de 1792 dans une Révolution plus radicale. Ainsi à Blérancourt, Honoré, petit cultivateur et boucher, devient maire ; à Soissons, l’avocat Gouillart se veut plus sensible aux demandes du peuple. Parmi les nombreux curés favorables aux idées nouvelles, plusieurs se présentent au suffrage de leurs concitoyens : Chavignon élit l’abbé Nusse qui manifeste avec ostentation son attachement à la Constitution. D’autres prêtres s’engagent également avec vigueur dans la Révolution, tel le curé de Bruyères, tel le curé de Gandelu, l’abbé Rivoire, qui deviendra l’homme le plus influent du directoire départemental.

 

Ce directoire comprend sept membres élus par le Conseil général de l’Aisne, fort de 40 membres. Il détient le pouvoir exécutif et dirige en fait le département. Le mécanisme des élections à plusieurs degrés, à ici comme ailleurs, réservé la place à des gens aisés, disposant de beaucoup de loisirs, les tâches administratives nouvelles nécessitant beaucoup de temps disponible. C’est ainsi que le petit peuple est écarté de la vie politique.

 

Ce premier conseil général est dominé par les hommes de loi et par les anciens fonctionnaires royaux (24 su 40), mais on trouve aussi 8 laboureurs (exploitants aisés), ce qui n’est pas si fréquent en France, quelques nobles et seulement 2 artisans. Un bon tiers d’absents en moyenne. Le Conseil es dominé par des hommes modérés, sincèrement attachés aux réformes, mais qui craignent les désordres, « une plus grande licence ». le compromis réalisé entre la Monarchie et les aspirations nouvelles convient parfaitement à ces hommes, attachés avant tout au respect d’une certaine hiérarchie et à l’ordre. L’abbé Rivoire ne manque d’ailleurs pas d’évoquer, dans ses discours, « le spectre de l’anarchie qui risque de ruiner le pays ».

 

Le directoire se met au travail avec beaucoup de zèle, veillant principalement à l’application des nombreuses mesures décidées par la Constituante. Il ne se fait pas faute de rappeler aux municipalité que leurs comptes doivent être soumis à leur contrôle, et qu’elles doivent en priorité collecter les impôts, opération qui semble difficile à réaliser, si l’on en juge par les nombreux rappels adressés aux communes. Dans l’ensemble, le directoire tranche les conflits en faveur du conservatisme social : il tance la commune de Blérancourt qui a ordonné la vente de récoltes faites à Ménicamp, sur des terres que les petits paysans estiment être des biens communaux. Il désavoue la municipalité de Soissons qui avait obligé , avec l’appui remarqué de Robespierre, les boulangers de la ville à vendre leur pain au-dessous du cours, afin de soulager la misère locale. Hormis donc, principalement cette ville, la tendance  modérée l’emporte dans la plupart des communes importantes, comme Laon et Saint-Quentin. Des clubs sont formés d’abord dans les principales villes puis dans tout le département. Souvent, comme à Soisson, ils sont de tendance opposée : les bourgeois conservateurs se rassemblent au sein du « Club des patriotes », alors que ceux qui professent des idées plus populaires se regroupent dans un autre club, « les Amis de la Constitution ».

 

Mais l’ambiance générale en ce mois de juin 179, est à la concorde, à la fraternité, on sent comme un grand désir de communier autour de la patrie. Les autorités nouvelles entendent s’associer avec ferveur aux cérémonies prévues pour commémorer les vibrantes journées révolutionnaires de juillet 1789n et en particulier, la prise de la Bastille. Des délégations de gardes nationaux, venant de tous les districts, munies de subsides et de recommandations chaleureuses, convergent vers Paris où se déroulera la fête de la Fédération. A Saint-Quentin, se déroule la même cérémonie qu’au Champ de Mars, rassemblant les délégués de tout le département. Toutes les villes veulent également être de la fête.

 

A Laon, on profite de l’occasion pour célébrer le mariage de la rosière élue le mois précédent. Le rapport le plus vivant de ces festivités nous est donné par un extrait du Conseil municipal de la ville d’Hirson : « un cortège se forme à neuf heures à l’Hostel de ville et tout le monde se rend à l’Eglise qui ne fut pas longtemps à regorger de peuple, ce qui engagea M. le curé à prononcer un nouveau discours plein d’onction sur le serment de fidélité à la nation, à sa loi et au roi… et de terminer son discours par ces paroles : « Vive la religion, la nation, la loi et le roi et vivent les bons citoyens d’Hirson, la paix et la tranquillité… ». Le cortège précédé de Hussards, des cavaliers de la maréchaussée, suivi par la Garde nationale et les autorités se rend dans une grande prairie où une messe solennelle est célébrée sur l’autel de la patrie ; après les serments de tous les présents « d’être fidèle à la nation, à la loy et au roy », un Te Deum est chanté en alternance avec les tambours et la musique. Les réjouissances se poursuivent par un banquet de douze cents couverts (oui, douze cents couverts !) dressés sur la place et dans la halle. Le banquet terminé, Monsieur le Maire ouvre le bal et tous les assistants dansent en rond sur la place puis vingt cercles se forment pour les contredanses, les officiers municipaux concourant à celui qui ferait danser le plus de femmes. L’ambiance est si joyeuse que le lendemain, on va chercher les paysans et les paysannes occupés aux foins pour recommencer un bal général de deux heures de l’après-midi jusqu’à onze heures du soir.

 

L’allégresse est telle que le procès-verbal est ainsi conclu : « Tel est l’historique de la fête du bourg d’Hirson. Il peut y en avoir eu de plus dispendieuses et de plus brillantes, mais il n’y en eut sûrement pas de plus tranquille et de plus divertissante, ce qui nous procure l’avantage de rédiger avec plaisir le présent procès-verbal ».

 

L’été 1790 est un de ces rares moments de l’Histoire de France où ses habitants se rencontrent, se reconnaissent – dans un grand sentiment d’exaltation – comme appartenant à la même communauté. Les divisions vont vite survenir mais le Nouveau Régime tire sa force de cet élan, de ce mouvement d’adhésion populaire qui a présidé à sa naissance.

 

Les notables et une grande partie de la paysannerie aisée, si puissante dans l’Aisne, sont d’autant plus attachés au Nouveau Régime, qu’ils en profitent largement grâce aux postes qu’ils occupent dans l’administration, grâce surtout à la vente des biens nationaux. En effet, la Constituante dont les caisses sont vides, décide le 2 novembre 1789, de nationaliser les biens du clergé. Un extraordinaire transfert de propriété va avoir lieu, au détriment de l’Eglise, et ce mouvement sera considérable dans l’Aisne, où le clergé possédait de 25 à 30% de la richesse foncière. Le marché en sera déséquilibré, provoquant brigue, spéculation et abus, tant les appétits étaient sollicités.

 

Un bilan précis n’est pas facile à établir, car les études dans ce domaine sont fragmentaires, mais la Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie de l’Aisne (tome XXVIII) a publié en 1983,  de remarquables contributions d’André Vacherand, de Pierrette Bègue, B. Moyat, Bernard Ancien, M. Leroy. La synthèse la plus complète est celle du Russe Louchansky dans son ouvrage Quelques remarques sur la vente des biens nationaux. Selon cet éminent professeur, les ruraux de l’Aisne ont réussi à s’assurer 62% des terres vendues. Parmi eux, les gros laboureurs et les chargés d’industrie comme les appelle Louchansky (marchands, meuniers, aubergistes, boulangers de village) qui disposent de capitaux depuis la suppression de la dîme et des redevances seigneuriales, raflent l’immense majorité des lots achetés par les ruraux, soit 90% dans les districts de Laon et de Soissons. Certains « coqs de villages » se constituent de vastes domaines, tel Antoine de Bruyère qui réussit à rassembler 300 hectares. Les petits paysans, les manouvriers, se contentent de maigres restes, comme ces 26 manouvriers du district de Soissons qui achètent moins d’un arpent de terre. Il reste que la faim de terre est si grande et si ancienne chez les paysans, que les petits se regroupent dans les coalitions, passant contrat devant notaire le plus légalement du monde : on a ainsi dénombré pour les districts de Laon, 85 associations fortes de 8 à 100 personnes. A Crouy, ce sont 25 petits vignerons qui se cotisent pour se porter acquéreurs des biens de l’abbaye Notre-Dame de Soissons. D’une manière générale, il n’y a pas de rupture avec l’Ancien Régime, la Révolution a accéléré le processus d’achats des terres par les paysans, mais au sein de cette classe, les écarts ont grandi entre les laboureurs et les petits. Il est à noter que beaucoup de fermiers des grands domaines ecclésiastiques, si puissants dans le Soissonnais, ne s’intéressent pas à l’achat des terres qu’ils exploitent, préférant investir dans les trains de culture (attelages notamment) et changer simplement de propriétaire ; comme ils sont liés entre eux par des intérêts communaux, des liens familiaux, ils maintiennent des prix de fermage modestes, ce qui avantage leurs comptes (Brunet, Structures agraires et économie rurale sur les plateaux tertiaires entre Seine et Oise).

 

Les citadins ont acheté 38% des biens nationaux dans l’Aisne : les notables tirent grand profit de l’opération, en particulier ceux qui dirigent les municipalités, les districts et le département. Bien renseignés par les hommes de loi et en particulier par les notaires, ils peuvent faire intervenir pour leur compte des intermédiaires. Ils se heurtent dans le Soissonnais, aux grands financiers parisiens qui achètent des domaines considérables, tel Lavoisier, fermier général, qui s’approprie 2 000 arpents dans la région de Villers-Cotterêts. Selon Louchansky, ils faudrait additionner les achats des bourgeois de Saint-Quentin, Laon et Soissons pour équilibrer ceux de Paris.

 

Les municipalités se portent acquéreuses elles aussi de biens nationaux, soit pour les louer, les utiliser à des fins communautaires, ou tout simplement pour les revendre afin de renflouer des caisses anémiques. Soissons, Laon, Château-Thierry demandent à acheter pour 20 millions de biens nationaux que l’Assemblée nationale réduisit de moitié. La municipalité de Saint-Quentin accapare, par exemple, les meubles de l’abbaye d’Origny-Saint-Benoîte pour l’hôpital de la ville.

 

Le rêve de certains révolutionnaires comme Saint-Just, espérant donner au paysan la terre qu’il travaille, se heurte à la dure réalité des faits. Il ne reste plus à certaines communautés villageoises très pauvres qu’à utiliser la violence : ne possédant pas de fonds, elles se mobilisent pour empêcher la vente de biens modestes appartenant à des abbayes situées sur leur terroir, et elles se les attribuent comme biens communaux, à Téloup, Bonnes, par exemple.

 

Les abus et les fraudes ont entaché bien des ventes de biens nationaux. A Saint-Quentin, les enchères se déroulent dans un tel tumulte, qu’il faut les arrêter plusieurs fois et qu’elles ne sont reprises que sous la protection de la Garde nationale qui finit par refuser d’assurer l’ordre.

 

Souvent des coalitions empêchent les enchères de monter, y compris par l’intimidation. Des compères s’entendent avec les personnes chargées d’estimer les biens. Des notaires, particulièrement bien renseignés, notamment à Soissons, achètent eux-mêmes des biens considérables. Les trop fameuses « bandes noires » sévissent aussi dans l’Aisne ; dans la région de Saint-Quentin, le financier Marga, d’origine espagnole, édifie une fortune scandaleuse.

 

La vente des biens nationaux qui va se poursuivre pendant toute la Révolution, a des conséquences diverses. Conséquences négatives, c’est la destruction massive d’un immense patrimoine  architectural et artistique accumulé pendant des siècles et dont les restes mutilés disent assez ce qu’il devait être avant 1789. Cela désole d’autant plus, que souvent les destructions se font sans grand profit pour les finances publiques. Ainsi, la superbe abbaye des Prémontrés, fastueusement reconstruite, est vendue à l’encan. D’autres abbayes dans le département, vidées de leurs moines, sont littéralement abandonnées et pillées par les habitants  (à Coincy par exemple). Le Français si attaché aux vestiges du passé, peut s’indigner devant cette vague de destructions. Mais les hommes de la Révolution voulaient créer un monde nouveau et les constructions religieuses leurs paraissaient appartenir à un passé de traditions désuètes dont ils voulaient se débarrasser. Quelques voix seulement se sont élevées pour s’inquiéter de cette fureur destructive, à Soissons par exemple, on commence à rassembler ce qu’on peut sauver des bibliothèques, des monastères et plus tard des châteaux des émigrés ; un bibliothécaire est nommé, Mesurolles, un ancien moine qui a quitté les ordres et qui s’est marié. La ville de Laon prend des mesures semblables un peu plus tard. Mais ce qui a été sauvé est faible par rapport à ce qui a disparu.

 

Par contre, la vente des biens nationaux lie fermement à la Révolution, un grand nombre de notables qui, s’en étant enrichi, éprouvent une certaine crainte à l’idée du retour au pouvoir du système ancien. Leur intérêt concorde heureusement avec leur idéal par ailleurs sincère, pour une France nouvelle…

 

Or, le parti de la Révolution, jusqu’ici bien assuré et uni, commence à se troubler et à se diviser à partir de la fin de l’année 1790. La grande affaire qui agite le pays est celle du serment à la Constitution civile du clergé. Jusqu’ici les prêtres ont appuyé les réformes. Ils ont approuvé la vente des biens du clergé à partir du moment où la nation prenait leur traitement à sa charge. L’interdiction des ordres réguliers n’a pas soulevé une intense protestation, même si des moines « à Prémontés comme à Coincy) et plus encore des nonnes (à Laon, à Soissons, à Château-Thierry) refusent d’abandonner leur état et leur couvent. Les autorités essayent de régler ces oppositions par la diplomatie. La suppression de l’évêché de Laon – puisqu’il ne peut y avoir qu’un diocèse par département et que celui de Soissons est maintenu – a renforcé la colère de son titulaire Mgr de Sabran, déjà très mal disposé à l’égard des réformes. L’évêque-duc destitué envoie des libellés hostile à la Révolution dans les campagnes aux alentours, s’attirant une vive réaction de la part de la Société patriotique de Laon, constituée dès 1790.

 

Ces exceptions sont peu importantes par rapport au ferme soutien  de l’immense majorité des prêtres. D’ailleurs, lorsque le serment de fidélité à la Convention est demandé, en cet été de 1790, l’adhésion est massive : sept cents prêtres l’acceptent, soixante-seize le refusent, et cinquante-quatre prêtent un serment selon des formes un peu différentes. Avec plus de 80% de prêtres constitutionnels, l’Aisne fait partie de ces départements fermement attachés aux idées nouvelles. Les prêtres sont d’ailleurs souvent les propagateurs des réformes, comme l’a montré B. Vinot en évoquant les idées libérales des professeurs de Saint-Just au collège des oratoriens de Soissons, mais les curés des villages, dans l’Aisne comme ailleurs, sont très influencés dans leur attitude face à la Constitution, par les idées de leurs paroissiens. Or, les villageois de l’Aisne paraissent tout à fait favorable aux réformes. Que ce soit par conviction ou par tradition d’obéissance au pouvoir central – réflexe qui paraît d’importance surtout dans le centre et dans le sud du département – les fidèles n’admettent guère que leur curé n’obéisse pas aux lois votées par l’Assemblée. Dans plusieurs endroits, des prêtres réfractaires sont hués, menacés, voire même bastonnés sévèrement. La fraction du clergé hostile ne se décourage pas. Organisée par Mgr de Sabran et Mgr de Bourdeilles,  elle mène une campagne d’opinion très active, mais qui ne rencontre d’abord qu’un faible écho. Comme Mgr de Bourdeilles, mis en demeure par la municipalité de Soissons dès le 13 octobre, refuse le serment, il est destitué. Pour le remplacer, l’élection d’un nouvel évêque est organisée à Laon le 21 janvier 1791. Le père Flaman de Cuissy, d’abord élu, refuse, invoquant son grand âge. Alors le deuxième candidat, l’abbé Marolles, qui a déjà donné beaucoup de preuves de son attachement à la régénération de la France, est désigné. Il s’installe dans son évêché de Soissons qu’il trouve complètement démuni. Il choisit ses vicaires parmi les prêtres « éclairés » : Rivoir, également membre du directoire départemental, Mesurolles, Boulefroy, Romagny et Garrigout ; le premier émigrera en 1792 et les quatre autres quitteront les ordres pendant la vague de déchristianisation et se marieront.

 

L’opposition du clergé réfractaire se renforce, après l’annonce par le pape, de la Constitution civile du clergé. Mgr de Bourdeilles se déchaîne contre l’évêque constitutionnel Marolles, qualifié d’apostat et d’excommunié. Si la majorité des prêtres se maintient dans son serment, un certain trouble s’empare des consciences. De plus, beaucoup de curés ne sont pas payés, malgré de belles promesses : l’argent public fait défaut. La belle euphorie commence à se dissiper.

 

Dans le département, au printemps 1791, c’est l’inquiétude qui prédomine. Décidément, le changement n’est pas si facile à réaliser dans les faits. Les rêves d’une concorde universelle se dissipent au vent mauvais.

 

L’agitation dans les campagnes se durcit. Les fermiers dénoncent avec violence les coalitions de travailleurs agricoles. Périodiquement, des groupes de miséreux envahissent les marchés des villes à la recherche des grains et bloquent les convois de blé vers Paris, comme à Pontavert, ou qui filent vers l’Est, comme à Braine. L’invasion et la destruction des forêts se poursuivent comme à Bohain. Les routes sont peu sûres. La forêt de Villers-Cotterêts, qui n’a jamais eu bonne réputation, effraie les courriers, depuis que l’un d’entre eux s’y est fait dépouiller et assassiner en janvier 1791. Or, les villes manquent d’argent pour soulager les miséreux : on se tourne vers le gouvernement qui autorise un prélèvement exceptionnel de 1/16e sur la vente des biens nationaux de la commune. Mais bien souvent, les acheteurs ne se pressent pas de payer…quand ils paient. Taine parle d’anarchie généralisée.

 

Or, c’est au moment où chacun éprouve la nécessité d’une autorité ferme, que se propage dans le département, la nouvelle de la fuite du roi. Cette fuite apparaît, pour le paysans naïf de l’Aisne, un peu comme la trahison du père. L’émotion puis la peur envahissent la province. On se sent d’autant plus menacé, que Varennes est tout proche. Le directoire et les villes réagissent avec vigueur. La Garde Nationale est sous les armes, particulièrement active à Braine et à Château-Thierry où passe la berline royale, de retour sur Paris. Le 1er juillet, les Gardes nationales de l’Aisne qui ont escorté le roi jusque dans la capitale, sont appelés à défiler à l’Assemblée nationale.

 

Cette mobilisation traduit une volonté et une peur : volonté de défendre le régime nouveau, peur de l’invasion. Le département, en effet, a une frontière commune avec la Belgique qui est sous la tutelle autrichienne. On se souvient des exactions commises par les Impériaux au XVIe et au XVIIe siècles. On sait que la frontière est très vulnérable, que la frontière Parie-Mons, passe par le département, qu’un courant continu d’émigrés l’emprunte. Au mois de juin, le comte de Provence, frère du roi (et futur Louis XVIII), déguisé en valet anglais, a traversé sans coup férir Soissons, Laon, Vervins et Avesnes, pour se réfugier en Belgique. Une véritable armée de nobles se concentre à la frontière, notamment à Ath, Chimay et Mons. Les habitants du département se mobilisent même si la France n’est pas encore en guerre avec l’Autriche. Le sentiment patriote colore fortement la Révolution dans l’Aisne. La haine de l’ennemi extérieur que l’on sait proche, redoutable prédateur de moissons, se double d’une haine à l’égard de l’ennemi intérieur, prêtre réfractaire ou noble, considéré comme « collabo », traître à la patrie. Les frontaliers sont particulièrement touchés par ces « émotions ». A partir de juillet, à Vervins, Bohain, Ribemont, Nouvion, Marle… ils sont sur le pied de guerre et le Conseil général siège en permanence (Fleury, L’almanach révolutionnaire).

 

Les responsables politiques se divisent après la fuite manquée de Louis XVI. Les modérés craignant une extension des désordres, entendent conserver au roi, tous ses pouvoirs, alors que des éléments plus radicaux comme Debry, Fiquet, Quinette, bientôt élus à la Législative, ainsi que Pottofeux, très influent à Laon, entendent lutter avec fermeté contre les ennemis de la Révolution.

 

La Constituante achève ses travaux dans la confusion et l’incertitude. Mais il reste l’essentiel : une nouvelle Constitution est proclamée qui parle pour la première fois des droits de l’homme. Elle est solennellement exposée sur l’autel de la cathédrale de Soissons, par Marolles, l’évêque partisan convaincu du Nouveau Régime. Elle est lue et commentée jusque dans les petits villages nichés dans les vallées. A Oulchy-le-Château, les habitants décrochent leurs volets et s’en servent pour recopier le Nouvel Evangile, pour transcrire ces articles qui invoquent la souveraineté du peuple, la liberté, l’égalité.

 

 

Article : Agnès Guzzi d’après La Révolution dans l’Aisne : 1789-1799 ; Robert Attal, Jean Robin, Michel Peronnet