LA REVOLUTION DANS LE DEPARTEMENT DE L’AISNE

 

L’ANNEE INCERTAINE

(septembre 1791 – août 1792)

 

La Constituante se sépara à l’automne 1791, pour laisser la place à une Assemblée législative dont les membres ne devaient pas avoir appartenu à la Chambre précédente. Des hommes nouveaux élus suivent les principes anciens. Le suffrage censitaire en effet, réservait l’élection à ceux qui payaient un impôt. Les citoyens actifs élisaient des citoyens plus fortunés qui élisaient à leur tour les députés. Ce principe, combattu par Robespierre, laissait aux portes de la cité, les plus pauvres, affublés du nom dérisoire de citoyens passifs. Ceux-là formaient la masse des paysans sans terre et des ouvriers : 3 millions de Français. C’était comme un retour en arrière, car en 1789, pour la première fois, on les avait consultés. L’ouvrier avait pris la Bastille et le paysan avait assiégé les châteaux, donnant à la Révolution un tour irrésistible. Mais la Constituante avait considéré que seul le propriétaire pouvait devenir le défenseur naturel du bien public.

 

Saint-Just, qui avait grandi et mûri dans sa campagne de Blérancourt, auprès des paysans et des modestes artisans du bourg, ruminait sa déception : il n’avait pas encore 25 ans, il ne pouvait donc pas se présenter à la députation. Les élections à la Législative eurent lieu le 4 septembre 1791, dans la cathédrale de Laon, et permirent l’élection d’une majorité d’hommes de loi et de propriétaires, en particulier des laboureurs : Belin, cultivateur de Guise ; Bernier, cultivateur de Passy-en-Valoi ; Carlier, président du tribunal de Coucy ; Debry, originaire de Vervins, avocat et administrateur départemental, le plus jeune et le plus ardent député de l’Aisne ; Ducreux, administrateur départemental ; Fiquet, procureur de la commune de Soissons, jacobin de la première heure ; Joly, négociant à Saint-Quentin ; Lobjois, homme de lettres, maire de Colligis ; Loysel, maire de Saint-Gobain ; Prudhomme, ancien maire de Rozoy-sur-serre ; Quinette, administrateur départemental, brillant et jeune avocat qui connaîtra un destin national.

 

L’administration départementale, privée de ses éléments les plus révolutionnaires, comme Debry et Quinette, subit l’influence modératrice de Rivoire, le vicaire épiscopal de Marolles et celle de De Pardieu, le maire de Saint-Quentin et président du directoire.

 

Le clergé réfractaire, quoique très minoritaire dans le département, ne s’avouait pas vaincu. L’exemple venait de haut, du roi qui n’était pas entouré que de prêtres insermentés. Rivoire, avec toute l’onction d’un homme d’Eglise, essaya d’user de la persuasion, s’opposant par là même aux gardiens sourcilleux de la loi, comme le procureur syndic du département Blin ou Pottofeux, le bouillant procureur de la commune de Laon. Michelet pensait que l’équivoque était sciemment entretenue par les dignitaires ecclésiastiques évincés, et que le serment civique l’obéissance à la Constitution de l’Etat n’était en rien un serment religieux. C’était le serment exigé par tous les fonctionnaires.

 

Le 16 novembre 1791, le directoire de l’Aisne annulait son décret du 2 juin qui avait destitué un certain nombre de curés de l’arrondissement de Soissons et dans leurs paroisses. Il renvoya à la prochaine réunion électorale, le remplacement de certains curés « leur laissant ce délai salutaire pour faire des réflexions sages et se ranger sous les étendards de la Constitution » -Abbé Pécheur, Annales du diocèse de Soissons et de Laon). Il autorisa la commune de Laon à rouvrir certaines églises et à permettre, même aux réfractaires, le libre exercice du culte.

 

Si les curés réfractaires de l’arrondissement de Soissons rentrèrent dans le rang, on enregistra en retour des rétractations de serment et l’évêque Marolles eut à pouvoir au remplacement de 83 curés par l’élection. L’hostilité couvait comme la braise sous la cendre. Les religieuses de l’Hôtel-Dieu de Château-Thierry refusaient de recevoir l’évêque constitutionnel, et la supérieure allait jusqu’à casser le médecin de l’hôpital pour ses idées révolutionnaires. L’arrêt est cassé à son tour par la municipalité, mais le département donne raison à la supérieure. Le mannequin du curé patriote Hamaide est promené dans la ville de Laon, avec des inscriptions injurieuses pour la nation et la Constitution. Près de Saint-Quentin, une femme protestante qui avait reçu une sépulture dans le cimetière paroissial est déterrée sur l’ordre du curé. Le prêtre de Landouzy est obligé de déguerpir de son église. En novembre 1791, Debry, jacobin qui plus tard évoluera vers la Gironde, tonnait à l’Assemblée législative : « Il faut expulser les prêtres qui refuseront le serment ». C’était courir le risque d’en faire des martyrs.

 

Le 6 janvier 1792, le directoire du département rappelait aux municipalités, le poids écrasant de l’impôt sous l’Ancien Régime, et pour en hâter le recouvrement, utilisait la menace suggestive. « Si les impôts anciens réapparaissaient, ce serait un grand malheur ». L’argument était fort et habile, car il associait au devoir civique, le spectre de l’Ancien Régime qui jouait comme un repoussoir, ce qui semble bien prouver que dans son ensemble, le département était fondamentalement acquis à la Révolution. Et les impôts rentraient. Après les premiers flottements et la période  d’incertitude qui succéda à 1789, les impôts furent mieux payés en 1792 : mieux répartis, plus justes, ils atteignirent 3 824 504 livres, assez sensiblement évalués , il est vrai, par rapport aux 2 709 104 livres acquittés par la généralité de Soissons en 1787. On comptait environ 1 contribuable sur 6 habitants : Villers-Cotterêts : 2369 habitants, 397 citoyens actifs ; Vervins : 2361 habitants, 356 citoyens actifs. Terre riche mais habitants pauvres, soumis au pouvoir, ce qui n’excluait pas les mouvements violents.

 

Ces mouvements prirent l’allure d’une véritable Jacquerie pendant l’hiver 1791-92. En effet, les départements qui entourent Paris et le nourrissent, avaient connus d’abondantes moissons en 1790, et celles de 1791, au moment où la Législative se réunissait, s’annonçaient prometteuses, alors que le Midi criait déjà famine. Le Directoire de l’Aisne écrivait au gouvernement « que dans le département, il y a du blé pour deux années, que les granges ordinairement vides en avril, ne le seront pas avant juillet, et que par conséquent, les subsistances sont assurées » (Archives Nationale F7 3105). Or, le pain manque non seulement à Paris, mais dans ce grenier à blé qu’est l’ensemble de l’Aisne. C’est qu’il ne suffit pas de produire du blé, il faut aussi le vendre à un prix rémunérateur et le faire circuler. Dans la conjoncture troublée que connaissait le département-frontière, le numéraire avait presqu’entièrement disparu et l’assignat s’était fortement déprécié : seules circulaient quelques pièces de cuivre et le directoire avait dû émettre des billets de confiance de 5 sous pour les menus achats. Dans ces conditions, le blé demeure en grange ou se glisse furtivement dans les mains des plus riches et des spéculateurs. La hausse des prix qui accompagnait la dévaluation de l’assignat frappait le petit peuple qui veillait jalousement sur le blé de sa province et l’empêchait de filer vers la capitale. Il sait pouvoir compter sur la Garde nationale locale et sur les municipalités. Sur ce point, le consensus soude les populations et les autorités. Au cœur de l’hiver 1791-92, une véritable armée qui grossit d’heure en d’heure se rassemble près de Laon :  ils sont 10 000, puis 20 000, puis 30 000, 150 paroisses ont sonné le tocsin, il s’agit d’empêcher cinq convois de bateaux chargés de blé de descendre l’Oise vers Paris. Population et troupe de ligne restent face à face pendant huit jours. Finalement, le blé est déchargé et partagé, non pas pillé, mais vendus entre les plus hardis (Fleury, Almanach révolutionnaire.  Taine, Les origines de la France contemporaine). Quelques jours plus tard, le 14 février 192, un convoi de blé parti de Soissons, est arrêté sur l’Aisne : 1 400 sacs de blé sont déchargés et distribués par des hommes à cocardes blanches et noires, partisans du roi, semant le désordre et la peur. Le moniteur, journal officiel de la Révolution, écrivait le 27 avril 1792 : « On a découvert à l’abbaye Notre-Dame de Soissons, des armes, des munitions et une planche à imprimer des assignats ». Ce journal, rédigé d’une manière partiale par les puissants du jour, en l’occurrence les Girondins, n’exagère-t-il pas l’incident ? Si de faux assignats étaient introduits en France depuis l’Angleterre principalement, pour déprécier encore la monnaie nationale, la planche à imprimer ne servait-elle pas surtout à produire les libellés antirévolutionnaires qui inondaient le district ? En effet, une aussi grave accusation devait avoir des suites. On en entend plus parler et la supérieure du couvent, la comtesse de La Rochefoucault n’est pas inquiétée. Quelques jours plus tard, la Législative était informée que des prêtres réfractaires se réunissaient la nuit, dans la forêt de Retz. Complot ou réunion de prêtres fugitifs apeurés ? La peur en tout cas, avec ses grossissements et ses fixations ne cessait d’imprimer à la Révolution son cours impétueux.

 

A la suite de ces trouble frumentaires, le directoire était partagé entre l’exigence de ravitailler Paris où la faim rôdait dans les faubourgs, armant le bras de l’émeute, et le réflexe régional. Par ailleurs, il proclamait bien haut le droit sacro-saint de la propriété, crédo non seulement des notables départementaux, mais aussi des révolutionnaires et jacobins de tout poil. Il espérait ainsi se concilier les grands propriétaires et marchands dont le blé continuait de s’exporter frauduleusement vers la Belgique. C’est ainsi que le 14 mars 1792, il publiait le texte suivant : « Des mouvements ont eu lieu dans diverses communes. L’exportation considérable qui se faisait, a accru subitement le prix du pain. Une juste inquiétude peut être envisagée comme excuse. Nous avons envoyé des députés au roi et à l’Assemblée nationale : l’exportation des grains est interdite. Cultivateurs dépositaires de grain, ne livrez pas votre blé à l’étranger, le blé nécessaire à la subsistance de vos concitoyens. Approvisionnez les marchés. La justice et la reconnaissance veilleront sur vos propriétés. Nous jurons sur nos têtes que tous ceux qui voudront intercepter la circulation des grains et s’en prendre aux propriétés, subiront le glaive de la loi ». Ce texte imprimé et diffusé à 5 000 exemplaires, fut envoyé à toutes les communes du département.

 

Malgré les efforts des autorités, le département criait famine, en mai. Il avait en effet fallu ravitailler Paris, mais également les provinces aux récoltes déficitaires en 1791. Le directoire intervint auprès de Quinette qui obtint un prêt de 500 000 livres, remboursable en novembre. Mais l’essentiel était ailleurs. La guerre venait d’être déclarée le 20 avril 1792 à l’Autriche, à laquelle se joignit bientôt la Prusse. Le maigre blé subsistant fut capté au profit de l’armée de La Fayette qui s’assemblait aux frontières.

 

La guerre allait radicaliser la Révolution. Dans l’Aisne, le paysan avait ressenti la fuite du roi comme une trahison. En fuyant ainsi vers l’étranger, il invitait le houlan à venir piétiner la moisson qui levait dans le clair soleil de juin. La rupture date de cette époque. La menace pesait d’une manière quasi physique dans ces marges du pays. Les labours de l’automne 1791, furent des labours de guerre. Le paysans du nord, rapporte Michelet, criait à ses bœufs en les piquant de l’aiguillon : « Hue donc l’Autriche, va donc la Prusse ». C’est que la terre pour certains d’entre eux était devenue leur terre. La dîme et les redevances seigneuriales ne pesaient plus sur les moissons. Dans certaines communes, on s’était cotisé et on avait acheté quelques lopins, malgré les malédictions du curé et les craintes de la femme. On avait semé pour la Révolution. De 1791 à 1793, les paysans du Cambrésis, du Laonnois et de la plaine picarde, avaient acquis dis fois plus de terre que les bourgeois (G. Lefèvre, Histoire de la Révolution française). Le sujet d’hier était devenu citoyen et soldat. Cependant, Louchansky tempère ces chiffres en attribuant 62% d’achats de biens nationaux aux ruraux de l’Aisne.

 

C’est que contrairement à l’Ouest où le prêtre continuait à servir de modèle, dans le Nord, aux traditions militaires marquées, le soldat restait la référence, l’idéal. Bien des généraux lèveront sous les cieux brumeux de l’Aisne, et Saint-Just lui-même, fils d’officier, ne se départira jamais d’une rigueur, d’une raideur toutes militaires. Il dirigera les armées de la République.

 

Le premier élan des volontaires date de juin 1791, au lendemain de la fuite du roi, quand la guerre semblait imminente. Les gardes nationaux fournissent les premières troupes. Mal équipées, mal armées, mal instruites, méprisées par les officiers de ligne, nobles pour la plupart qui les brocardent avec mépris : « cette faïence bleue qui ne va jamais au feu », elles de débandent à la première alerte. Les gardes nationaux mobilisés à Saint-Quentin, sur place, finissent pas se lasser durant l’interminable hiver, l’immobilité, la nourriture parcimonieuse, les logements improvisés et médiocres : ils désertent en grand nombre. Le 31e bataillon de volontaires de l’Aisne arrive à Cateau-Cambrésis, le 24 novembre 1791, et fond lui aussi pendant l’hiver, au point que le Conseil général du département autorise les conseils militaires à appliquer leur loi dans toute leur rigueur. Les bataillons étrangers au département ne sont pas mieux lotis : celui de Seine-et-Marne, cantonne à Marle,  sans armes, sans équipements, ce qui soulève l’indignation des députés de l’Aisne qui protestent contre les négligences du ministre de la Guerre, Narbonne, un membre des Feuillants, c’est-à-dire un monarchiste convaincu. Pour couvrir la capitale, dès septembre 1791, vingt bataillons de volontaires avaient été échelonné entre la Marne et l’Oise, à Chauny, Coucy, Laon, Soissons, Braine, Villers-Cotterêts, Château-Thierry où ils passent l’hiver. Ils véhiculent le nouvel Evangile, une Révolution plus dure et plus radicale face aux tergiversations et aux intentions obliques de la cour. Ils contribuent à aviver les antagonismes politiques locaux.

 

C’est que le directoire du département restait Feuillant dans sa direction tout au moins. De Pardieu et Rivoire en particulier, alors que les députés de l’Aisne avaient rallié les Girondins, qui en 1792, possédaient l’aura du talent, la force du pouvoir et l’aiguillon républicain le plus acéré. Les Montagnards avec Robespierre ne représentent encore qu’une minorité plus radicale. Ces clivages locaux recoupaient les incertitudes nationales, le trouble de cette période, où le roi et ses partisans ne voient de salut que dans une restauration, alors que les révolutionnaires ramassent leurs forces pour un assaut décisif.

 

Louis XVI, conseillé par la reine, jouait la politique du pire. Il dut cependant se résigner à voir se constituer un ministère girondin. Celui-ci s’engouffra dans la guerre comme dans une guerre de croisade et de libération intérieure, espérant ainsi mettre à nu les manœuvres de la cour. Persuadé de l’incapacité de l’armée française minée par les désertions et l’indiscipline, le roi misa sur une victoire des Autrichiens et des Prussiens qui lui redonneraient le pouvoir. Hormis Robespierre et une poignée de Montagnards lucides qui craignaient qu’un général comme La Fayette ne s’emparât du pouvoir, la France pour des raisons diverses et souvent opposées, accueillit la nouvelle de la guerre le 20 avril 1792, comme une épreuve indispensable.

 

Cette date marque le second élan des volontaires, des fédérés. La guerre et les échecs militaires français aggravent les déchirements intérieurs. Le roi oppose son veto au bannissement des prêtres réfractaires et à la formation d’un camp de 20 000 fédérés à Soissons pour défendre la capitale, en fait, à donner au pays les moyens de résister. Bien plus, les ministres girondins sont renvoyés. C’est l’émeute à Paris, appuyée par les fédérés qui affluent dans la capitale. Le 20 juin, les Tuileries sont forcées, le roi humilié. La Fayette quitte son armée et vient à l’Assemblée clamer son soutien au roi.

 

Ces événements avaient forcément des conséquences sur le département, vulnérable par sa position, à mi-distance de Paris et de la frontière, aux violences conjuguées de la Révolution et de la guerre. Réceptacle naturel des soldats se dirigeant vers le nord, le département, dans la période d’anarchie de 1792, fut obligé de ne compter que sur ses propres ressources. Et les volontaires qui traversaient la région, donnèrent à l’histoire locale un ton plus âpre, un rythme plus violent. Ainsi, les églises et couvents servirent souvent de cantonnement aux troupes qui accélérèrent le mouvement de démantèlement des monuments religieux entrepris par la vente des biens du clergé, comme à Laon, à l’abbaye Saint-Martin, comme à Soissons, à Notre-Dame des Vignes, comme à l’Hôtel-Dieu de Château-Thierry. Les prêtres réfractaires considérés comme les ennemis naturels de la patrie, sont poursuivis, voire molestés : les volontaires du Calvados s’en prennent ainsi aux prêtres ennemis de Marolles, aidés forcément par les éléments radicaux locaux. Le mouvement d’émigration se nourrit de toutes ces violences, au point que le directoire, alarmé, demande le respect des édifices ecclésiastiques et de tous les religieux sans exception. Il prie les prêtres assermentés de desservir plusieurs paroisses à la fois, ce qui tendrait à prouver que les défections se multiplient.

 

Pendant ce temps, le département était ouvert à l’invasion. Déjà, en mars 1792, des sous-officiers cantonnés à Guise, venaient dénoncer au directoire, bon nombre de leurs officiers qui essayaient de débaucher leurs troupes et qui désertaient avec armes et bagages. Cette décomposition de l’armée, conséquence de la dualité des pouvoirs et des devoirs, permit dès le début de la guerre, aux houlans autrichiens, partis de Chimay, en Belgique, de déboucher dans la forêt de Saint-Michel. Hirson s’alarme, et les communes du canton s’assemblent au son du tocsin. On s’arme et l’on fait appel aux gardes nationaux de Vervins, Plomion, Montcornet. L’administration départementale donne l’ordre à La Capelle de former un détachement et 4 000 cartouches, 4 canons, sont dépêchés depuis Laon. Le canton d’Aubenton, à son tour, arrive à la rescousse. L’armée de La Fayette, déployée dans les Ardennes, demande avec insistance du fourrage et de l’avoine, la source d’énergie indispensable pour toute armée en campagne. Les cantons proches sont ponctionnés et s’exécutent : Marle, Montcornet, Liesse, Rosoy, Neufchâtel, livrent leurs réserves. Ainsi, c’est la marge septentrionale du département qui supporte le plus le poids de la guerre et les autorités civile locales, s’appuyant sur une population disciplinée et patriote, consciente de défendre sa propre terre, suppléent le pouvoir central défaillant.

 

Cependant, le directoire alarmé par la poussée révolutionnaire, n’a plus confiance, semble-t-il, que dans l’armée et dans La Fayette, pour rétablir l’ordre et restaurer une monarchie aux abois. Il s’appuie sur l’Eglise dont il connaît la force, et assiste en grande pompe à la procession de la Fête-Dieu (Desmasures). Il ne peut cependant pas empêcher l’administration départementale, qui s’est remarquablement étoffée, d’exécuter avec rigueur et minutie, les ordres du pouvoir central préoccupé par une pénurie monétaire qui va croissant avec l’effort de guerre. L’Eglise continue ainsi d’être dépouillée. Après un inventaire pointilleux, l’argenterie et les métaux précieux inutiles au culte sont fondus et transformés en or, envoyé directement à Paris, ou en argent transféré à l’Hôtel des monnaies de Lille, sous escorte militaire. De septembre 1791 à septembre 1792, le district de Soissons a versé 1 190 marcs d’argent, celui de Saint-Quentin 677 marcs d’argent et 66 marcs de vermeil ; celui de Laon, 832 marcs d’argent ; celui de Vervins, 596 ; de Chauny, 463 ; de Château-Thierry, 226. Les cloches des églises sont à leur tour transformées en monnaie de billon (de cuivre) : en novembre 1791, rien que pour le district de Laon, 79 cloches sont descendues et envoyées à la fonderie. Plus de mille ans de christianisme sont ainsi mis en bière : la pierre mutilée, l’autel dépouillé, la cloche brisée, le silence de la campagne n’est plus bercé par le rituel cristallin des sonneries. L’Angélus de Millet à vécu.

 

Dans un département ainsi passé au peigne fin, au profit de Paris, la misère touche gravement les humbles privés brutalement de la charité ecclésiastique. Le budget municipal de Laon en 1792 crie détresse et prouve jusqu’à la caricature, le délabrement des finances locales : recettes : 1 878 livres ; dépenses : 25 281 livres, dont 18 281 livres pour la voirie défoncée par les convois militaires. Les pauvres assiègent en vain la mairie ou s’enrôlent dans l’armée (Melleville, Histoire de Laon).

 

Le coup de force populaire du 20 juin surprit le directoire car un coup fatal pouvait tout aussi bien être asséné à la Législative par le roi, les Feuillants et La Fayette. Ce dernier fit sonner ses éperons à l’Assemblée, menaça et apporta son soutien public au roi. Il fut applaudi, non seulement à Paris, mais par les directoires de la Somme, de la Seine et de l’Oise, de la Seine inférieure, du Pas-de-Calais et de l’Aisne. « S’il fallait, écrit le Conseil exécutif, depuis Laon, nous mourrons auprès du roi. Les factieux veulent ruiner les propriétaires, et massacrer la famille royale. Nous demandons vengeance à l’exécrable journée du 20 juin ». De Pardieu lit cette protestation à la Législative qui est signée De Pardieu, Rivoir, Blin, Vinchon, Levoisier, Perrin. Elle sonne comme un cri de guerre ; mais Loysel, le député girondin de l’Aisne, crie que cette philippique n’a pas été approuvée par la majorité du directoire, alors qu’une voix des tribunes, lance en direction du député : « C’est faux ». Les divisions politiques du département éclataient au grand jour, et l’on pouvait bien percevoir que seule la force dénouerait le conflit.

 

En rejoignant son armée, La Fayette s’arrêta à Laon. Il y vit Rivière. Le même jour, Condorcet demandait à l’Assemblée de vendre les biens des frères du roi qui avaient émigrer pour les distribuer aux pauvres. Il accusait le roi et La Fayette de diviser la nation et l’armée. Son discours fut imprimé. Les événements suivaient un cours pressé, violent, contrasté. Le 11 juillet, le directoire met en garde les gardes nationaux se rendant à Paris pour la fête de la Fédération de ne pas se laisser gagner par « les factieux ». Le lendemain, c’est une députation de Laon qui dénonce à la Législative Rivoire et le directoire. En attendant, la patrie est déclarée en danger ; et le directoire qui siège en permanence, jure d’une manière grandiloquente, par la voix de Blin, «de vivre libre ou de mourir ». La formule est suffisamment vague pour permettre toutes les interprétations.

 

L’incident de Soissons a valeur de symbole et d’exemple. Le 19 juillet, malgré le veto du roi, l’Assemblée législative décide « la création d’un camp à Soissons, pivot central de la défense de Paris ». Les fédérés y affluent après avoir assisté à la fête de la Fédération de la fraternisation avec les sans-culottes de la capitale. Ils arrivent au camp, porteurs de lettres de la société des Jacobins, adressées aux sociétés locales affiliées. Ils apportent avec eux la fièvre de la Révolution, mais aussi son indiscipline et sa suspicion. Logés dans les édifices religieux locaux, leur masse déborde de toutes parts : en quelques semaines, leur nombre passe de 2 à 25 000, posant de redoutables problèmes à une petite ville de 8 000 habitants. Déjà, le 31 juillet, des Jacobins de Soissons s’étaient joints à des délégués du camp, pour se plaindre du manque d’armes, d’équipements et de la mauvaise qualité du pain. Le 2 août, des fédérés ayant trouvé des débris de verre dans leur pain de munition, crient à l’empoisonnement et se répandent dans la ville à la recherche des coupables potentiels mais vagues, les prêtres, les aristocrates. On délègue à Paris où les sans-culottes sont déjà sur le pied de guerre et crient vengeance. L’incident prend une dimension nationale à la Législative « où les représentants du peuple assurent les fédérés que vengeance leur sera accordée » (extraits du Moniteur). Des enquêteurs se penchent sur le problème…et découvrent que des parcelles de verre étaient tombés des vitraux de la nef de Notre-Dame des Vignes, transformée en boulangerie militaire, dans les pétrins. Ni malveillance donc, ni empoisonnement mais l’exaltation ne tombe pas. Dirigés peu à peu vers la frontière, par Laon et Guise, qui prendra alors le nom de Réunion-sur-Oise, les volontaires apportent dans les villages et les bourgs de la région, le souffle ardent de la guerre et de la Révolution, peur et fureur mêlées.

 

Une course dramatique se joue à présent entre les partisans du roi et ceux de la Révolution, de plus en plus acquis à l’idée d’une République. Elle se compte en jours et même en heures, et jusqu’au terme, l’issue en est incertaine. Les événements principaux se déroulent à Paris, mais ils sont tissés de mille fils qui se nouent ailleurs, surtout sur les frontières du pays ouvertes à l’invasion. Le 25 juillet, parvient dans la capitale, un manifeste du duc de Brunswick menaçant, « si les Thuileries étaient à nouveau envahies, de livrer la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale ». C’était l’étincelle dans un baril de poudre. Le 8 août, Debry accuse violemment La Fayette à l’Assemblée, d’avoir voulu opposer une minorité à la nation. Le lendemain, un courrier extraordinaire du général est introduit au Conseil permanent du département pour le féliciter de son attitude à la suite de la journée du 20 juin, et demande de rassembler des volontaires autour de la ville. Dans la même journée, le général Dillon, adjoint de La Fayette, décide de mettre Laon en état de siège, avec l’appui de Rivoire. C’est le coup d’Etat ? D’autres forces se mettent en branle : le procureur syndic de la commune de Laon rameute la population locale qui manifeste contre La Fayette (Desmasures, Histoire de la Révolution dan l’Aisne). Mais en dehors de certaines villes, le reste du département reste passif, comme étranger aux luttes intestines qui déchirent la Révolution, et qui n’affectent pas directement la vie quotidienne.

 

 

Article : Agnès Guzzi d’après La Révolution dans l’Aisne : 1789-1799 ; Robert Attal, Jean Robin, Michel Peronnet