LA REVOLUTION DANS LE DEPARTEMENT DE L’AISNE

 

LES ANNEES TERRIBLES

(10 août 1792 – 27 juillet 1794)

 

Le 10 août marque la chute de la royauté : la commune de Paris lance les sans-culottes et les Fédérés contre les Tuileries qui sont forcées. Le roi et sa familles sont enfermés au temple. Cela sonne comme un glas, mais La Fayette s’insurge, il reçoit l’appui de Rivoir qui écrit à Valenciennes pour approuver une marche de l’armée sur Paris et demander un régiment de cavalerie « pour contenir les factieux » de Laon. Il suggère au général de suspendre les hostilités avec les belligérants et de marcher au secours du roi, de « purger » Paris de ses « bandes ». Ainsi, les efforts des royalistes constitutionnels sincères comme Rivoire, suivaient une pente fatale qui les poussait dans les bras de l’étranger, en rupture violente avec l’ensemble de la nation. Une adresse de blâme est envoyée par le directoire à Paris. En retour, le 14 août, le Conseil national exécutif, qui tient le pouvoir à Paris, suspend Rivoire, Blin, Boujot, Le Voirier, Périn, pourtant élus par leurs concitoyens. Rivoire sera arrêté. L’ancien vice-président du directoire s’évadera et passera à l’étranger avec La Fayette. Pour avoir voulu empêcher la révolution de courir sur son erre, il se condamnait à l’exil. Une page de l’histoire était tournée.

 

La période intermédiaire qui s’ouvrait s’annonçait lourde de menaces : une Assemblée législative paralysée par la peur, peur de la rue et de l’irruption du peuple, du petit peuple sur la scène de l’histoire et votant sa propre mort, une Commune insurectionnelle triomphante dictant une loi de violence, un pouvoir exécutif provisoire dominé par Danton qui ne peut prendre que des mesures provisoires. Le territoire national envahi, Longwy qui tombe le 23 août, puis Verdun, la place forte historique, les Prussiens en Champagne, à quelques jours de la capitale, le tocsin qui sonne, c’est dans les rues de Paris une tension avivée par la faim et la peur. Alors, on cherche à se venger d’une vengeance proche, dont on sent qu’on sera les prochaines proies. Ce seront les affreux massacres de septembre, couverts par la Commune de Paris où dominaient les Montagnards et tolérés par Danton. Marat ayant conseillé au peuple de se faire justice lui-même, encourageait le meurtre légal. Du 2 au 5 septembre, 1 200 captifs seront assassinés dans les prisons parisiennes, dont 200 prêtres et prélats, 100 nobles. Terrorisée, la Législative se sépare et annonce la prochaine réunion d’une Convention élue au suffrage universel, symbole de la victoire des forces populaires.

 

Dans l’Aisne, l’éviction de Rivoire et la déroute des Feuillants laissaient la voie libre à des éléments plus révolutionnaires, comme Pottofeux, Jacobin de la première, ami de Robespierre et Reugnault qui coiffera le Directoire. Le refus du roi d’entériner les décrets de mai 1792 contre les prêtres réfractaires, renforcera les mesures coërcicives de la loi et rendra son exécution dramatique : le décret du 26 août prévoyait la déportation des prêtres fonctionnaires insermentés. Il suffisait de la dénonciation par dix citoyens d’un prêtre suspect d’incivisme pour prononcer sa proscription. Le directoire de l’Aisne appliquera la loi avec une rigueur renforcée par la pression violente qu’exerçaient les volontaires et les Jacobins locaux. C’est ainsi que 55 ecclésiastiques sont arrêtés et enfermés dans la maison de la Congrégation de Laon. Les prêtres réfractaires des autres districts sont arrêtés par les membres des Sociétés populaires excités par des Fédérés et dirigés vers le chef-lieu, dont les prisons débordent et qui demande instamment d’enfermer les prêtres sur place. C’était une atteinte intolérable aux droits les plus sacrés de la conscience humaine.

 

Les massacres de septembre firent des victimes parmi le personnel religieux du département : deux prêtres laonnois furent massacrés aux Carmes et à l’abbaye, un curé soissonnais immolé à Meaux. Les deux frères de l’abbesse de Notre-Dame de Soissons, tous deux évêques, exécutés aux Carmes à Paris. La Commune de Paris ayant écrit dans les provinces pour qu’elles suivent son exemple et les tueries ayant touché Reims et Meaux, le directoire s’en émeut : « Il faut respecter la liberté religieuse et des cultes…Les excès commis tomberont sous le glaive de la loi. Il importe que le département se maintienne dans l’honorable réputation de paix qui est le sien » (abbé Pêcheur). Il semble parfois que les prêtres arrêtés l’aient été pour les soustraire à la violence ambiante. Sous l’effet de la peur, la moitié des prêtres arrêtés « abjurent » et acceptent de prêter le nouveau serment d’égalité et de liberté, mais finalement tous seront déportés en Angleterre, soit, d’après les historiens locaux, 37 personnes. Mais le relevé général des émigrés conservé aux A.D. , sous la cote Q.291, donne des chiffres plus larges : 128 déportés, 12 déportables ayant déclaré préférer la déportation à la relégation. En juillet 1793, ce sont 375 ecclésiastiques qui sont couchés sur le terrible registre, chiffre considérable, qui illustre les effets de la politique de déchristianisation suivie par la Convention, et qui constitue un sérieux renversement de tendance par rapport à l’adhésion massive des prêtres de l’Aisne à la Constitution civile du clergé.

 

En attendant, sous la pression des sociétés populaires et surtout des soldats de l’armée révolutionnaire, comme à Soissons, à Laon, à Château-Thierry où les couvents sont forcés et les sœurs de l’Hôtel-Dieu jetées à la rue, ils fuient. Ils fuient la nuit de préférence, vers la frontière proche, vers Chimay en Belgique, leur point de rassemblement. De véritables passeurs se spécialisent par conviction ou par esprit de lucre. Fleury rapporte qu’un homme honorable mais pauvre s’était spécialisé dans le passage de la frontière en faveur des clandestins. Il s’enrichit d’une manière spectaculaire. A sa mort, on découvrit les ossements des prêtres qu’il accueillait et qu’il dépouillait. Le docteur Petiot agit ainsi avec les Juifs, pendant l’occupation allemande, à Paris, de 1939 à 1944.

 

Le prêtre insermenté cristallisait sur sa personne, une grande partie de la peur et de l’agressivité nées de l’invasion redoutée. Les membres des Sociétés populaires et les volontaires parisiens ont durci cet état d’esprit mais le phénomène inspira une grande partie de la population. Egret, curé du Plessier Huleu, Debussy curé de Ploisy, Duquesnois curé de Veuilly-la-Poterie, Fouillet le curé de Brécy, furent livrés par leurs paroissiens aux districts de Soissons et de Château-Thierry et incarcérés. Deux chanoines de la cathédrale de Laon qui s’étaient réfugiés à Crépy, furent dénoncés et livrés à la municipalité. A Laon, ce sont 300 personnes qui envahissent la salle de délibération du directoire pour exiger l’arrestation des réfractaires. Quand ils fuient vers la frontière, de nuit, ils évitent de traverser les villages, peu sûrs, souvent franchement hostiles. Comme l’écrivait Tackett dans son ouvrage, La révolution, l’Eglise, la France, le prêtre se décidait à prêter serment en tenant compte de l’opinion de ses paroissiens en priorité, l’attachement à la hiérarchie jouant un rôle relativement moins important. Dans l’Aisne, en cet été 1792, où la moisson était menacée par les sabots des chevaux ennemis, il semble que la majorité des paroisses ait rejeté violemment leurs prêtres réfractaires. L’évacuation des couvents de femmes et la vente de leurs biens décrétées le 17 août, ne provoqua aucun incident dans le département, sillonné, il est vrai par les soldats de l’armée révolutionnaire. La loi fut appliquée souvent sans ménagement et les sœurs évacuées parfois par la force, comme à l’Hôtel-Dieu de Laon, de Chauny, de Château-Thierry, privés ainsi d’un personnel compétent au moment ou justement la guerre allait multiplier le nombres des personnes hospitalisées. Beaucoup de couvents serviront de casernes, comme l’abbaye Notre-Dame de Soissons.

 

Les élections se déroulèrent dans une atmosphère de contrainte. Il s’agissait de remplacer le personnel politique et administratif du département et d’élire les députés à la Convention. Le principe du suffrage universel avait été retenu, mais la Législative moribonde avait conservé l’ élection à deux degrés. En fait, jamais suffrage fut si peu universel. Les travaux des champs, la crainte et l’incertitude réduisirent le corps électoral à une représentation symbolique. Sur 610 citoyens des assemblées primaires du canton de Braine, 80 seulement d’entre eux se dérangèrent, qui se réduisirent à 30 lors de l’ élection proprement dite. A Vailly-sur-Aisne, 60 votants sur 330 inscrits. La défection est générale. Bien plus, l’Assemblée électorale du département élit les administrateurs et les juges sans passer par les Assemblées primaires.

 

Le 2 septembre 1792, les électeurs du département se réunirent dans la cathédrale Saint-Gervais, à Soissons, pour procéder aux élections des députés de la Convention. Saint-Just élu du canton de Blérancout, présidait un bureau de vote. L’Assemblée électorale décida d’écarter du vote les citoyens qui avaient protesté contre l’arrestation du roi : c’était réserver l’élection aux seuls partisans de la Révolution et infliger une entorse grave au suffrage universel à peine proclamé. Ainsi, le procès verbal de la réunion rapporte « que les ennemis de la Révolution ont été remplacés par les patriotes, comme le citoyen Caignard, qui a remplacé Leleu » (ancien secrétaire du Directoire, destitué) . Des imprimés émanant de la société des Jacobins de Paris sont distribués et une lettre du ministre de l’Intérieur, le Girondin Roland, en recommande la lecture à l’Assemblée et la remercie. La courtoisie du ton cache mal la pression insidieuse sur les consciences. Ce conditionnement va circonscrire l’enjeu électoral entre les Girondins et les Montagnards. Seront donc élus dans un ordre progressif, Quinette avec 525 voix, puis Beffroy avec 401 voix, Thomas Payne, le démocrate anglo-américain élu dans 4 départements, puis Saint-Just en 4e  position et Condorcet, Belin, Petit, Fiquet, Lecarlier, Loyssel, Debry, Dupin et Bouchereau. Tous, hors Saint-Just, pencheront pour la Gironde. Pottofeux, élu comme premier suppléant, fut porté par les suffrages au poste de procureur syndic du département, un poste-clé, un peu semblable à celui de nos préfets. Le 8 septembre, les élections terminées, ce fut une belle envolée de cloches, et une messe célébrée en présence de l’évêque de Marolles.

 

L’Assemblée électorale, ayant demandé au ministre de l’Intérieur le remplacement des corps administratifs et des tribunaux « fortement gangrenés par l’incivisme », rejoignait les intentions de l’Exécutif provisoire. Dès le 20 septembre, le représentant en mission Pérard, proclamait à Laon : « Je viens au nom de la Convention nationale, renouveler les administrations et réformer les comités révolutionnaires.

 

Pendant un mois, à partir du 16 septembre 1792, eurent lieu tous les dimanches, les élections pour le renouvellement des corps administratifs, judiciaires, communaux, ainsi qu’à la nomination aux cures vacantes. C’était un coup de balai fulgurant, qui de par sa soudaineté se déploya dans une certaine confusion, certains procès-verbaux faisant encore état de citoyens actifs (A.D.L. 582). Un tribunal criminel extraordinaire devait également être mis en place, en fait un tribunal d’exception, véritable entorse à la démocratie naissante.

 

Glissons-nous, ce 16 septembre 1792, dans l’une des églises de Saint-Quentin, transformée en maison commune. L’Assemblée électorale du district s’ouvre sur un serment solennel qui sonne comme un défi : « Nous jurons de maintenir la liberté et l’égalité ou de mourir pour les défendre ». L’Assemblée électorale pour l’élection des députés à la Convention, ayant imposé le renouvellement des tribunaux et des administrations sans par les élections primaires, le président de l’Assemblée électorale de Saint-Quentin fait adopter la motion suivante : « Les administrateurs élus le seront provisoirement, en attendant la ratification de la Convention » . Ce légalisme sourcilleux était-il encore de saison ? Il amortira certainement les coups de butoir assénés par le pouvoir central. Ces élections qui devaient purger les instances dirigeantes de la région, portèrent à la tête du district des notables, des édiles, des prêtres. Le petit peuple sans-culotte est absent, muet. Les administrateurs du district, élus en tête, sont deux notaires, acquéreurs de biens nationaux, suivis de l’abbé Duplaquet, ancien député à la Constituante puis trois membres de la prolifique famille des Fouquet. Un seul artisan dans cet aréopage, un boulanger, encore que le boulanger, à cette époque, soit plus un notable qu’un homme du peuple. Enfin, notons l’élection de deux curés comme commissaires aux subsistances, et celle « de Fouquet de Tinville, homme de loi à Paris », comme juge. On sait que ce dernier, mis en selle par son « pays », Camille Desmoulins, refusant la carrière obscure que lui offrait la province natale, restera à Paris. Devenu accusateur public auprès du tribunal révolutionnaire, il inscrira son nom dans l’histoire en lettres sang.

 

La guerre allait donner le branle à la deuxième Révolution, dont le flot montera plus haut et qui emportera toutes les digues. C’est que le petit peuple ne s’embarrassait pas de scrupules et de formalisme. Il allait à l’essentiel. L’Ancien Régime lui disait-on était à ses portes, avec les armées ennemies sur la frontière, guidées par les prêtres et les nobles. C’était donc le retour de l’évêque et de la dîme ? Depuis 179, on avait le bois et le pigeon du seigneur, la bière à deux sous le pot, et le juge qui vous appelait citoyen. Or, si l’on rétablissait le roi, on rétablissait la misère ancienne. Il n’y avait pas à hésiter.

 

Le lendemain de Valmy qui sauvait Paris, au moment où la République était proclamée, le 21 septembre 1792, le directoire du département faisait afficher dans les communes : « Les ennemis sont aux portes de Rethel, ils brûlent les récoltes, violent les femmes, égorgent les enfants. Ils viennent les ci-devant nobles vous mettre le poignard et le pistolet sur la gorge. Le clergé s’emparera à nouveau des immenses domaines qu’il avait usurpés et que vous avez si légitimement acquis. Il viendra dîmer les riches moissons ». Le danger est manifestement caricaturé, mais le spectre de la restauration habilement brandi ; il n’est donc pas nécessaire de forcer les hommes à se lever. Le tocsin sonne. Depuis Soissons jusqu’à Vervins, les gardes nationaux convergent vers la frontière ; bien plus une véritable armée populaire se met en branle. Les archives parlent de 12 000 hommes , puis de 15 000 qui se dirigent vers Guise et Vervins, hérissés de faux, de piques et de gourdins. En sabots ou pieds-nus . Il n’est pas étonnant, que dans cette atmosphère de grande exaltation, les prêtres réfractaires et certains nobles aient eu à souffrir, à supporter la vindicte populaire. Ainsi, a Coucy, rapporte Taine dans son ouvrage (L’Ancien Régime et la Révolution Tome 1), les paysans de 17 paroisses réunis pour fournir leur contingent militaire, se sont rués sur les deux maisons de M. Desfossés, l’ancien député de la noblesse aux états généraux, dont on connaissait l’hostilité qu’il nourrissait envers la Révolution. Il parvient à se cacher et à s’enfuir à Soissons. Ses demeures sont saccagées, le maire et deux conseillers municipaux qui veulent s’interposer, sont sur le point d’être écharpés. Traqué, M. Desfossés et sa femme finiront par être pris dans les rêts du tribunal révolutionnaire et exécutés à Paris, le 8 thermidor an II, la veille de la chute de Robespierre. Et pourtant, le district de Chauny dont dépendait la petite ville était modéré et avait toujours usé de patience avec les réfractaires. L’ami de Saint-Just, Thuillier, y avait été élu, comme administrateur.

 

Le procès du roi ne provoqua pas de tension particulière dans la région, mais l’attitude de la majorité des députés de l’Aisne, pourtant largement acquis aux idées modérées de la Gironde, peut surprendre : hormis Belin, Condorcet et Thomas Payne, tous votèrent pour la mort de Louis XVI (le Moniteur). A l’opposé, le directoire resta discret, on cria « Vive la République », mais il n’y eut nulle adresse à la Convention, alors que les Jacobins de Laon félicitaient l’Assemblée nationale d’avoir voté « la mort du tyran ». Les députés de l’Aisne représentants d’un département réputé pour sa modération, voire sa passivité disaient certains, devenaient plus radicaux dans la capitale, plongés dans le chaudron bouillonnant de l’agitation parisienne et confrontés à l’acuité des problèmes nationaux. Tous acquis de surcroît, à la République, ils ont pu subir l’influence d’un Quinette, d’un Debry, depuis longtemps adversaires déclarés du roi.

 

Le procès du roi précipita la lutte fratricide qui déchirait Girondins et Montagnards, les uns et les autres issus de la même bourgeoisie, les uns et les autres sincèrement patriotes. Le combat sans pitié acculera les Girondins à droite, charriant dans leurs rangs des éléments douteux, débris du parti royaliste en déroute, qui les compromettront. A l’opposé, les Montagnards s’appuieront de plus en plus sur le menu peuple des sans-culottes, sur les Jacobins, sur Paris, la rue de Paris en particulier. Pour vaincre, ils briseront les Tables de la Loi démocratique qu’ils avaient inspirée, ils introduiront le policier et l’inquisiteur dans la République. Ils feront de la guillotine un instrument de gouvernement. On invoquera pour justifier la Terreur, les circonstances dramatiques de l’époque, la guerre civile et l’invasion étrangère. Furet écrivait à ce propos dans son ouvrage, Penser la Révolution : « Il n’y a pas de circonstances révolutionnaires, il y a une Révolution qui se nourrit des circonstances ».

 

L’occupation de la Belgique par Dumouriez provoqua l’entrée en guerre de l’Angleterre, qui ne pouvait admettre «de voir braquer sur elle un revolver, depuis Anvers ». L’hiver 1792-93 fut terrible. Les armées françaises sont obligées de battre en retraite et le nord du département est à nouveau sous la menace ennemie. Le 24 février 1793, la Convention organisait la levée de 300 000 soldats, chaque commune devant fournir son contingent. Ce décret alluma la guerre de Vendée. Or, de par le poids des réquisitions en hommes, en vivres, en fourrage et en chevaux, il aurait dû se lever dans le département, vingt Vendées. Il n’en fut rien, au plus quelques résistances, des humeurs plus que des révoltes.

 

Dès la parution du décret de février 1793, sur la levée des volontaires,  Saint-Just est envoyé en mission dans le département de l’Aisne pour galvaniser les énergies. A Soissons, il préside une réunion publique à la cathédrale. On chante la Marseillaise, on quête pour les volontaires : 4 000 livres, maigre butin pour un  maigre recrutement, on compte à peine 3 volontaires (d’après B. Vinot). Le directoire enjoint alors aux districts de procéder au recrutement autoritaire et fixe les contingents : 180 hommes pour Saint-Quentin, 160 pour Soissons, 130 pour Laon…en tout un millier d’hommes qui viendront s’ajouter au premier bataillon de volontaires de l’Aisne, levé en août 91, et engagé en Belgique en août 92 . La Convention ayant décrété la levée en masse en août 93, devant le gouffre qui ne cessait de s’élargir en Vendée et sur les frontières, le département hâte la formation de canonniers soldés : 77 artilleurs sont ainsi levés. Un mois plus tard, en septembre, il est demandé la formation et l’équipement de 575 cavaliers. Les districts protestent car on a fait une réquisition abusive de chevaux qui font cruellement défaut pour les travaux des champs. La levée ne se fit pas sans mal. C’est qu’à l’élan premier des paysans en sabots d’août-septembre 92, qui s’étaient levés spontanément pour défendre leur terre, a succédé l’embrigadement loin du clocher natal, le froid, la faim, la mort. Ceux qui reviennent au village, souvent estropiés à vie, raconte de terribles histoires. Les rappels au patriotisme pleuvent. Le 8 mars 92, les officiers du premier bataillon de volontaires de l’Aisne, adjurent les soldats en permission de rentrer, car l’heure est grave. Le lendemain, la Garde nationale du département est appelée pour aller relever les volontaires en Belgique. Le 17 avril, les représentants en mission auprès de l’armée du Nord, ordonnent de hâter l’acheminement des soldats ; dès que 15 citoyens sont habillés et équipés, ils doivent se mettre en marche. Malgré ces mesures, les désertions sont nombreuses parmi les volontaires venus de toute la France et qui sillonnent le département. Partis souvent avec enthousiasme, leurs effectifs fondent en route. Ainsi, la gendarmerie de Château-Thierry arrêtera de nombreux déserteurs du bataillon de volontaires de la Loire.

 

On enregistre dans le département, des manquements et des tentatives de fraude, mais les levées se firent dans l’ensemble avec une discipline que loueront plus tard, les préfets de l’Empire. La plupart des personnes poursuivies pour propos inciviques ou pour corruption, en rapport avec la conscription, avancèrent pour leur défense, la terre et ses impératifs agricoles. Le 27 septembre 1793, comparaissait devant le Conseil départemental, siégeant comme tribunal criminel, une jeune fille éplorée, dénoncée pour avoir traité « de gueux, devant les jeunes gens qui allaient aux frontières, les administrateurs ». Elle a 23 ans, elle sanglote : « C’est un grand malheur pour elle de voir partir ses frères dans le moment ou elle se trouvait avec son père pour un labour considérable. Elle aimerait mieux être guillotinée ». Condamnée à comparaître devant le terrible tribunal révolutionnaire de Paris, elle est sauvée par une pétition des habitants de sa commune, Bussy, près de Liesse, où elle résidera, après que son père aura versé une caution de 10 000 livres . La Société populaire de Saint-Gobain, elle, dénonce le citoyen Henry, ancien contremaître de la marine qui empêche les jeunes gens de s’enrôler, en leur demandant de rester sur leurs terres. C’est la même société qui rapporte « que le citoyen Mansard et son épouse ont entendu au café de Coucy, l’agent militaire Robert se vanter d’avoir accordé des dispenses à deux jeunes gens, contre de l’argent partagé avec le médecin militaire » . La délation considérée comme devoir patriotique allait bon train.

 

Quelles furent les conséquences des guerres révolutionnaires ? Impressionnantes. S’i l’on prend pour référence la table analytique de l’Aisne, établie par le préfet Dauchy et qui couvre la période 1788-99, on s’aperçoit que le département qui comptait 440 000 habitants, avait fourni 30 000 soldats ; la moitié d’entre eux sont morts au combat ou faute de soins efficaces. D’autre chiffres aussi criants : la moitié des garçons n’atteignait pas l’âge de 20 ans et 3 conscrits sur 8 seulement étaient retenus pour le service. Ces pertes et cette misère physiologique creusaient des vides dramatiques dans une population affamée et contribueront à donner à la Révolution, un ton plus âpre, plus radical. C’est une perte de substance dramatique qu’aggraveront les saignées de l’Empire. Un autre chiffre aussi poignant, celui des enfants trouvés qui passera de 400 à 1497 (statistiques de la préfecture de l’Aisne en 1804). C’est que l’effort de guerre impressionnant imposé par la Convention, coïncidait avec l’effondrement de l’aide et de l’assistance traditionnelles de l’institution ecclésiastique et traduisait l’extrême précarité de l’existence du soldat.

 

Les réquisitions de travailleurs ont surtout affecté les districts de Vervins et de Saint-Quenti, où se faisait sentir le souffle de la guerre. En mars 1793, Saint-Quentin envoie un contingent supérieur à celui qui lui était demandé et ouvre une souscription qui rapporte 40 000 livres. En juin, Vervins est appelé à fournir des travailleurs armés de haches pour abattre des arbres en amont de Le Quesnois et Landrecies. Enfin, 300, puis 1000 civils, à l’appel de Jourdan, se rendent à Maubeuge, encerclée par les Autrichiens pour y creuser des fossés. Considérée comme un devoir patriotique, la réquisition touchait les citoyens les plus pauvres qui pouvaient ainsi rompre pour un temps avec le chômage qui désolait la région, tout en se rendant utiles.

 

Les prélèvements de blé, de fourrage, d’orge et de paille, allaient avoir une autre ampleur. Elle nécessitera la mise en place d’une intendance militaire qui se structurera au fur et à mesure que se déploieront les armées en campagne dans la région.

 

En mars 1793, les représentants en mission dans l’Aisne ordonnent de transformer le blé en farine, afin de le transporter plus facilement des dépôts établis à Soissons vers l’armée du Nord. Le 6 avril, une députation extraordinaire de Valenciennes, encerclée par l’ennemi, apporte à Laon une réquisition de 6 000 sacs de blé pour ravitailler l’armée. Les réquisitions de chevaux semblent avoir le plus affecté les cultivateurs de la région : on leur enlevait le compagnon de peine et de labeur qui permettait de tracer le sillon nourricier et de transporter le grain indispensable à la ville. De plus, quand les détachements locaux de cavaliers sont créés, le paysans doit « prêter » son cheval. Alors, malgré l’appel pressant du patriote et du représentant de la loi, le grain se cache sous la paille de la grange, le cheval disparaît. Ces mesures de réquisitions ponctuelles allaient prendre une toute autre importance, après le 2 juin, et l’élimination des Girondins. L’impulsion donnée à l’effort de guerre sera plus structurée, plus dure. Les représentants en mission allaient être le fer de lance de cette mobilisation. Le 6 août, les représentants de la Convention , à Laon, ordonnent : « Les réquisitions en blé seront faites d’ici à nouvel ordre, moitié pour Paris, moitié pour l’armée. Tout le blé est réquisitionné, hormis le nécessaire à la subsistance des habitants ; signé : Lequinio, Lejeune ». C’est net comme un couperet, la Convention ayant compris que pour nourrir la Révolution , il fallait nourrir en priorité ceux qui étaient en première ligne du combat politique et militaire, c’est-à-dire le Parisien et le soldat.  Le directoire de l’Aisne où domine à présent la sensibilité jacobine, essaie de galvaniser les cultivateurs qui sont la véritable puissance de la région, en mêlant l’argument patriotique et mercantile. Les districts de Vervins et de Saint-Quentin sont menacés. « Cultivateurs, ne laissons entre nos ennemis et nous, que de vastes plaine moissonnées où nous irons les combattre et les vaincre. La faim est l’arme la plus terrible pour vaincre leurs phalanges mercenaires. Faisons des magasins au-delà des rivières, mettons les bestiaux à l’abri. Veillez à ce que les grains et les fourrages ne partent pas à l’étranger. Ceux qui voudront vendre à la République trouveront un prix avantageux ».

 

Mais la machine administrative se met en marche. Le commissaire aux approvisionnements, après avoir étudié la situation locale, écrit au directoire, le 22 août 1793, et fixe les contingents à fournir pour l’armée du Nord : 18 000 quintaux de foin, 18 000 quintaux de paille, 70 000 quintaux d’avoine à répartir par districts, dans les 24 heures. Soissons qui se voit durement traité, proteste en vain, auprès de Paris : on lui demande en effet de fournir deux fois plus d’avoine et de fourrage que Vervins et Chauny. Finalement, avec une certaine lenteur, les districts s’exécutent et livrent en octobre les quantités fixées, après avoir été rappelé à l’ordre par le commissariat aux approvisionnements, où Saint-Just a casé son ami Thuillier, et par les représentants en mission à Valenciennes. Les réquisitions en blé qui pénalisent directement la population locale et cultivateurs rencontrent plus de résistance. Pressés par Le Tellier préposé aux subsistances dans la région, et pour la même période, les districts opposent une certaine force d’inertie et argumentent. A tous ces envoyés de la grande ville de Paris, et qui menacent, et qui vous toisent de haut alors qu’ils sont incapables de reconnaître le blé de l’orge, on explique les exigences des travaux des champs, des récoltes qu’on ne peut engranger qu’à la fin de l’été, la lenteur des transports à cause de la réquisition abusive des chevaux. Mais l’essentiel est ailleurs : les prix fixés sont trop bas. Le maximum des prix et des salaires vient en effet d’être décidé en septembre 1793, et les livraisons se font au tarif imposé par l’Etat, c’est-à-dire avec un assignat dévalué des deux-tiers. Malgré cela, Vervins livre dans les dépôts 5 139 quintaux de blé, Château-Thierry 6 838 quintaux, moitié pour Paris, moitié pour l’armée

 

Dans ces conditions, la province est exsangue. En effet, aux levées en hommes et en réquisitions s’ajoutent les ponctions financières. Les immenses domaines abandonnés par les émigrés sont tombés en grande partie dans le giron de la République, ou au mieux, sont gérés conjointement par les anciens fermiers et les propriétaires nobles qui échappent à la confiscation par le subterfuge du divorce. Le mari ayant fui, l’épouse, bien souvent divorce formellement , pour conserver son patrimoine. Les revenus sont alors partagés avec l’Etat. « L’état des recettes des biens indivis entre la République aux droits de Melchior Gaspard Dhostel émigré et la citoyenne Marie Montguiot, sa femme, demeurant à Aisonville, divorcée », s’élève pour l’année 1794, à la coquette somme de 115 569 livres. Le registre Q.362 des A.D. comporte ainsi une centaine de noms de domaines co-gérés. On sait par exemple qu’après l’arrestation et le suicide de son mari, la marquise de Condorcet écrivit le 4 avril 1794 à la Convention pour demander la levée du séquestre de ses biens. En 1794, les fermiers continuent d’exploiter les grands domaines d’émigrés, les gèlent pour ainsi dire, en se prévalant de baux de 9 ans signés en 1789. Ils payent souvent avec retard, à l’Etat, des redevances en espèces, mais aussi en nature qui sont engrangées au profit de l’armée, la plupart du temps. Saint-Just avait ainsi prévu de constituer des dépôts de vivres, dans les régions vulnérables

 

Un autre effort était demandé à la province : la fabrique d’armements et de fournitures destinées à l’armée, ou aux gardes nationaux. Le directoire enjoint aux districts, le 27 août 1793, l’ordre de fabriquer 10 000 piques. Les ouvriers ferronniers, les taillandiers et les maréchaux ferrants sont réquisitionnés. « Ceux qui refuseraient de se plier à la réquisition, seraient arrêtés sur le champ ». la matière première était là, sous la main, c’était principalement les grilles des cathédrales, des église et des édifices religieux.

 

Cet effort de guerre exceptionnel, s’il comprima durement l’existence du petit, enrichit certains fournisseurs aux armées, et parfois jusqu’à la concussion et à la fraude. En février 1793, Saint-Quentin fournit à l’armée pour 226 528 livres de toiles d’uniforme. A lui seul, le fabricant Grande a perçu la moitié de la somme, soit 113 000 livres. Le sieur Quesnin de Paris rafle lui aussi, la moitié des commandes de boutons d’uniforme. Parfois, l’esprit de lucre déborde et pousse à la fraude. A une époque ou on ne badine pas avec la loi, c’est la mort qui guette les trafiquants : ainsi, le tribunal révolutionnaire de Paris exécute le 24 février les entrepreneurs Choiseau et Luyt, de La Fère, coupables de malversations et de tromperies dans la vente de chevaux d’artillerie. Tel employé des fourrages à l’armée, concussionnaire éhonté, sur le point d’être découvert, s’enfuit en Belgique, préférant mettre entre lui et le tribunal révolutionnaire, une certaine distance !

 

La population locale ressentait durement les effets conjugués de la guerre et de la crise des subsistances. La misère s’abattait sur les mêmes, sur ceux qui mourraient de faim sous le roi et qui continuaient de mourir de faim sous la République. En octobre 1792, la crise des subsistances est telle que Roland, ministre de l’Intérieur, écrit au directoire de l’Aisne pour affirmer « que l’abondance des subsistances existe, que la liberté des prix et la libre circulation des denrées assurent l’approvisionnement des marchés… ». Le directoire, confronté avec une situation locale difficile, est d’un autre avis. Il met les municipalités en demeure d’approvisionner les marchés en contraignant les cultivateurs à livrer leurs grains. Un recensement des vivres est demandé sous les 15 jours. Les visites chez les particuliers sont autorisées. Bien plus, les préposés militaires qui raflent tout, achètent au-dessus des cours et provoquent la hausse des prix, sont vivement pris à partie. Le directoire entend contrôler strictement les achats du citoyen Cerisier, préposé aux approvisionnements militaires qui est traité d’accapareur. C’est que la situation est grave. Au début de l’hiver, en décembre 92, puis en janvier 93, la disette pousse les petits à piller les dépôts militaires de Laon et de Vervins. Des convois de blé à destination de Reims et de Paris sont également pillés. En février 94, la misère est telle que les hospices n’ont plus de blé, que les nourrices de Château-Thierry refusent de recevoir de nouveaux enfants abandonnés. A Laon, 600 chefs de famille, sans ressources, se rassemblent aux cris de : « Du pain, du pain ». La municipalité débordée, emprunte 100 quintaux de blé à l’intendance des hôpitaux. 40 000 livres de riz sont vendues au-dessous du cours. Quelques jours plus tard, l’annonce de l’augmentation du prix du pain provoque l’irruption de la foule dans l’enceinte du directoire. Le commissaire aux subsistances est presque tué. Le représentant du peuple, qui se trouve dans la salle, pare au plus pressé : il débloque 1000 000 livres, fait baisser le prix du pain de moitié…et lève sur les riches, une contribution de 500 000 livres. Toutes les villes de l’Aisne connaissent de pareilles situations, et les contributions volontaires ou forcées, comme à Saint-Quentin qui récolte en quelques jours 593 560 livres, peuvent éviter le pire. La loi du maximum fit baisser sensiblement les prix « et fit disparaître des étals, le chapon et le brochet » (Melleville, Histoire de Laon). Mais la misère assiège toujours la masure du petit paysan ou de l’ouvrier au chômage. En juillet 1794, la disette est telle dans le nord du département touché par la guerre, et en particulier dans la misérable Thiérache, que des visites domiciliaires sont menées pour débusquer le grain sous la paille. Mais il n’y a plus rien, les boulangeries sont comme autant de cimetières. Après la chute de Robespierre, le blé fera à nouveau gonfler les miches, mais ne s’échangera que contre du numéraire, de l’or et des bijoux, mais surtout pas contre le mauvais assignat, « le mauvais papier » comme l’appelait ce paysan de Coucy.

 

L’histoire politique de la période porte l’empreinte de la guerre, guerre aux frontières, guerre civile de Vendée, qui exacerberont les affrontements entre Girondins et Montagnards. Le général Dumouriez, mis en selle par les Girondins, après l’abandon de la Belgique, fut soupçonné de trahison par la Convention. Quinette, député de l’Aisne, fut envoyé, avec quatre de ses collègues pour le sommer de se justifier. Dumouriez, le 31 mars 1793, les livra au général autrichien Cobourg, avant de passer la frontière. Quinette s’écria, au moment de son arrestation : « Que n’ais-je mon pistolet pour me brûler la cervelle ». Prisonnier en Moravie, il sera finalement échangé contre la fille du roi, Marie-Thérèse. Beffroy, lui, se trouvait, en juin, en mission auprès de l’armée du Nord.

 

Le 2 juin 1793, sous la menace de la Garde nationale, dirigée par Hanriot, et à la suite d’une insurrection parisienne, la Convention se résigna à voter l’arrestation de 29 députés et de 2 ministres girondins. C’était un coup de poignard porté au cœur de la jeune démocratie, la légitimité parlementaire bafouée. Les députés de l’Aisne, où dominaient les hommes de loi, réagirent en républicains légaliste et modérés, mais également en provinciaux. Ils durent être, en effet, exaspérés par le dictature de Paris, de ses sections, de sa Commune, de ses pétitionnaires, de la pression quasi physique exercée sur eux. Hormis Saint-Just, pris tout entier par sa passion patriotique et jacobine, ainsi que Beffroy et Quinette, empêchés, les députés de l’Aisne firent connaître leur désaveu et protestèrent quand ils furent menacés : « Après quatre ans de révolution, les principes seraient-ils méconnus à tel point que les représentants du peuple ne pussent exprimer leur opinion sans s’exposer à compromettre leur liberté individuelle ? » (Vinot, Saint-Just). Dans ces temps de violence, c’était courageux. Finalement, seul Condorcet fut arrêté. On connaît sa fin tragique dans un geôle de Bourg-la-Reine. Une certaine agitation régna à Saint-Quentin, Laon et Château-Thierry, alors que Soissons avec un district et une municipalité plus orientés à gauche, ne bougea pas. La pétition de principe des députés de l’Aisne ne sembla pas avoir inquiété les Montagnards, maintenant maîtres du jeu. Les parlementaires du département rejoignirent probablement « Le Marais », cette plaine anonyme ou Robespierre puisait ses majorités. Ce faisant, ils semblaient forger les premiers maillons d’une tradition, encore vivace de nos jours, qui ancrait toujours le département dans la majorité politique du moment.

 

Le directoire de l’Aisne, soupçonné de fédéralisme, fut vigoureusement épuré par les représentants en mission. La nomination autoritaire succédait à l’élection. Désormais, un agent national dictait la loi de la Convention. Il s’appuyait sur les Sociétés populaires et les comités de surveillance institués jusque dans les plus humbles communes. Celles-ci délivraient, au cours de séances publiques, des certificats de civisme, sans lesquels l’existence devenait incertaine et dangereuse. Il était difficile au suspect de passer à travers les mailles d’un tel filet.

 

Les représentants en mission qui se succèdent au chef-lieu, accélèrent le débit de la Révolution. Il s’agit d’abord « de renouveler les administrations et réformer les comités révolutionnaires ». C’est proclamer sans ambage par Pérard au lendemain du 2 juin. Il s’agit ensuite d’identifier les suspects et de les arrêter. Le 6 août 1793, les représentants en mission auprès de l’armée du Nord, Lacoste et Peyssard, définissent ainsi les suspects : « Tous ceux sur qui pèse le soupçon d’incivisme, tous ceux qui ont paru faibles et chancelants ». Quelques jours plus tard, Lejeune et Lequinio précisent : « Les partisans des aristocrates et les modérés ». Les formules ainsi énoncées peuvent permettre de ratisser large : des Feuillants au partisans des Girondins, des prêtres réfractaires aux nobles. Mais des directives plus précises ne tardent pas à être données : « arrestation des ci-devant nobles et parents d’émigrés » décrétés le 1er août par Lejeune et Lequinio, qui atténuent la mesure le 27l « Arrestation des nobles, sauf les femmes de plus de 50 ans, les hommes de plus de 60 ans et les enfants de moins de 17 ans » .

 

L’application de ces mesures se fera avec l’habituelle lenteur administrative, parfois avec brutalité, mais le plus souvent avec le minimum de bons sens et d’humanité que pouvaient laisser subsister ces temps troublés. C’es ainsi qu’en septembre 1793, le directoire rappelle à l’ordre les communes qui n’ont pas encore fourni la liste des émigrés (loi du 25 juillet 93). C’est Saint-Just qui tranchera le nœud gordien : en mission à l’armée du Nord, avec son ami Le Bas, il prend, depuis Arras, le 16 pluviôse an II (janvier 94), cet arrêté impitoyable, visant à éviter d’être poignardé dans le dos, dans les départements touchés par l’invasion : « Tous ci-devant nobles qui se trouvent dans les départements du Pas-de-Calais, de la Somme, de l’Aisne et du Nord, seront mis en état d’arrestation dans les 24 heures de la réception du présent arrêté et demeureront au secret ».

 

C’est le représentant en mission Roux qui diffuse l’arrêté auprès des districts et des comités de surveillance et qui demande « le transfert des ci-devant nobles dans les maisons d’arrêt dans les 24 heures ».

 

Le comité de surveillance de Neuilly-sur-Ourcq reçoit l’arrêté, le 30 pluviôse, deux semaines après sa signature par Saint-Just et Le Bas, car la lenteur administrative se joue du temps. On s’exécute mais on n’hésite pas à formuler un jugement, prudent et nuancé certes, mais humain : c’est que dans un petit village, les généralités et les abstractions de la ville ne résistent pas longtemps devant la réalité, on connaît les amis et les ennemis de la patrie. Le comité de surveillance écrit donc à Roux : « La sévérité de cette mesure qui peut être inutile à l’égard des ci-devant nobles, ne nous a pas empêchés de satisfaire à l’arrêté du représentant du peuple ». Suit la liste des nobles arrêtés : une religieuse de 75 ans, « qui s’est établie dans la commune en septembre 93, après la suppression des maisons religieuses et qui n’a aucune relation suspecte », puis 3 femmes seules, « qui prétendent ne pas être nobles, qui ont déjà été arrêtées, puis relâchées par le représentant en mission Roux » (lui-même) et enfin une gamine de 14 ans. Le tableau de chasse est maigre, en effet.

 

Même réaction à Vervins. « Le ci-devant marquis de Noailles vit tranquille et retiré avec sa femme, sa belle-sœur et sa petite-fille âgée de 14 ans, si la loi pouvait souffrir des exceptions, ce serait en faveur de ce particulier, qui aide les pauvres, qui a brûlé ses titres de noblesse à la fête de l’unité ». L’application de la loi envers « le ci-devant noble de La Fontaine, un vieillard de 70 ans, serait une injustice », poursuit le compte rendu du comité qui considère que l’arrestation des autres nobles ne se justifierait pas par leur « ci-devant qualité ». Des exemptions sont expressément demandées pour huit femmes, un vieillard octogénaire et 4 personnes dont la présence est considérée comme indispensable pour les travaux agricoles. En attendant, ces gens sont consignés chez eux, sous la responsabilité du comité de surveillance. Seuls 5 hommes ont arrêtés sur une liste de 25, « à cause de leurs relations avec des émigrés ».

 

La liste des émigrés a servi de matrice à la mise en friche des suspects. Cette liste comptait 814 laïcs et 375 prêtres. Parmi les premiers 642 nobles, dont 88 officiers qui combattront dans l’armée de Condé, contre leur propre patrie. Une majorité d’hommes, car nous l’avons constaté, beaucoup d’épouses et de mères resteront sur place pour essayer de conserver leur patrimoine. Ces parents d’émigrés devenaient naturellement suspects et tombaient quasiment sous le coup de la loi.

 

Les représentants en mission furent également impitoyables envers les administrateurs locaux, tièdes ou complaisants vis-à-vis des royalistes. Le 29 octobre 1793, sur réquisition de Roux et Lejeune, le maire de Laon Pigneau et Asselin, Hannecart, Delacampagne, conseillers municipaux, Colette employé municipal, sont arrêtés pour « modérantisme » et transférés à Soissons. En fait, ils avaient fourni un faux certificat de résidence, à un jeune émigré de retour au pays, le jeune de Vassaux qui sera plus tard exécuté à Laon. Le 29 décembre, c’est tout le conseil municipal de Château-Thierry, maire en tête, soit 25 personnes, qui est arrêté sur ordre de Roux et Pottofeux, puis transféré au chef-lieu : on l’accusait là encore d’avoir procuré un faux certificat de résidence à un émigré, le jeune Saint-Léger qui sera guillotiné lui aussi à Laon.

 

Les arrestations furent nombreuses et les prisons du chef-lieu débordaient, on transférait alors les prisonniers par groupes de 30 à Soissons et dans tout le reste du département. Les conditions de détentions étaient pénibles. En janvier 94, deux chirurgiens commis par le directoire, rendirent compte que 22 hommes étaient confinés dans une salle sombre et humide, 12 femmes dans une pièce sans air, et 10 autres prisonniers dans des cachots souterrains. Pas d’infirmerie. Mais dès que la pression des représentants en mission et des détachements de l’armée révolutionnaire se faisait moins sentir, beaucoup de prisonniers étaient relâchés : ce fut le cas des administrateurs de Laon et de Château-Thierry qui bénéficièrent de la protection de leurs collègues, de leurs « pays ».

 

En cette fin 93, la terreur battait son plein : Marie-Antoinette, Philippe-Egalité, le ci-devant duc d’Orléans, ancien député de Crépy et régicide, 22 députés girondins furent guillotinés d’octobre à décembre. Et pourtant la situation militaire s’améliorait : ainsi, Jourdan battait les Autrichiens à Wattignies et libérait de la menace ennemie, le nord du département. Loin d’apaiser les passions, le redressement exaspéra les factions. Robespierre et Saint-Just qui étaient l’âme et le bras du Comité de salut public n’hésitèrent pas à frapper aussi bien « les Ultra-Révolutionnaires », comme Hébert et Ronsin, que les Indulgents comme Danton et Camille Desmoulins, qui seront exécutés en mars et avril 94. La Révolution dévorait ses propres enfants. Peu à peu isolés au sein du Comité de salut public et de la Convention, Robespierre et Saint-Just seront arrêtés le 9 thermidor an II (27 juillet 94) et guillotinés le lendemain. Leur mort marquait la mort de la terreur mais aussi celle de la République, qui ne connaîtra plus ensuite qu’une existence médiocre, partagée entre les agioteurs et les comploteurs, et qui finira comme l’avait prédit l’Incorruptible « sous un arbre », en l’occurrence celui de Bonaparte, le 18 brumaire de l’année 179.

 

La loi des suspects et particulièrement l’arrêté de Saint-Just et Le Bas du 16 floréal an II, alimentèrent la terreur dans l’Aisne, en multipliant les arrestations des ennemis potentiels de la Révolution ; nobles, prêtres réfractaires, modérés. En octobre 93, une guillotine fait son apparition au chef-lieu. Objet de crainte et de curiosité tout à la fois, elle est promenée dans les rues, fleurie et enrubannée, avant d’être remisée à l’abbaye Saint-Jean, sous les yeux des administrateurs du département.

 

Le tribunal criminel de l’Aisne, installé fin 93, siégea en novembre sous la présidence de Roux et Lejeune, les infatigables représentants de la Convention. Sur le réquisitoire de Pottofeux, le procureur syndic du directoire, le jeune de Vassaux, émigré à 17 ans, puis rentré clandestinement à Laon, et s’y cachant grâce à un certificat de complaisance de la mairie, est condamné à mort. Le bourreau, ému et inexpérimenté, dut s’y prendre à plusieurs reprises, pour trancher le col du malheureux. Il faillit être écharpé par la foule. En décembre, Saint-Léger, se cachant à Château-Thierry, grâce à un faux certificat de résidence du maire, est arrêté. On lui reproche d’avoir émigré et d’être rentré en France clandestinement. Il fut guillotiné après une idylle pathétique en prison, avec la fille de son protecteur, Mlle d’Aumale. Entre-temps, le bourreau avait occis 25 moutons pour se faire la main (Melleville). Deux prêtres, Lepouse et Longuet, âgés respectivement de 56 et 72 ans, avait rétracté leur serment et émigré en 92. Arrêtés à Mons en Belgique, par l’armée du Nord, ils furent condamné à mort par le tribunal criminel de l’Aisne et guillotinés en juin 94. Un autre émigré, Bernard, âgé de 60 ans, était retourné chez lui, malade et sans penser à mal. Il fut lui aussi exécuté le  29 juillet 94, le lendemain de la mort de Robespierre. En tout, le tribunal criminel prononce 5 condamnations à mort, suivies d’exécutions, faisant de l’Aisne l’un des départements les moins « sanguinaires » de France.

 

On est renseigné sur l’ampleur des arrestations qui culminèrent pendant la Terreur de l’an II, grâce à des travaux en cours de Madame Jean Séverin, présidente de la Société historique de Saint-Quentin. Ainsi, pour l’ensemble du district de Saint-Quentin, le nombre de personnes arrêtées a été de 544, dont 400 pour la ville même. Chiffre important qui témoigne de l’ampleur prise par la répression dans un département relativement tranquille. Nobles et religieux fournirent le noyau dur : une centaine de personnes en tout. On arrêta ensuite une grande partie de la couche dirigeante de la population : 42 commerçants, fabricants et commis, 26 hommes de loi, 12 cultivateurs et 11 médecins. Le district essaya vainement d’amortir les coups les plus rudes car ses administrateurs savaient bien que l’arrestation de fabricants et cultivateurs s’accompagneraient d’un chômage et d’une misère accrus. Les personnes étaient entassés dans les prisons du district mais le flot sans cesse montant déborda largement dans les édifices religieux et les châteaux, comme celui de Nointel près de Clermont et jusqu’à celui de Septmonts, près de Soissons. Les dénonciations pleuvaient et certaines effectuées sous l’empire de la boisson avaient un caractère fallacieux. Et c’est le petit peuple qui « trinqua » le plus : il fournit 65% de l’ensemble des prisonniers. Les cas les plus graves étaient confiés au tribunal révolutionnaire à Paris :  c’est ainsi que le menuisier Prévot coupable d’avoir insulté des volontaires, fut guillotiné alors que le comte De Pardieu, poursuivit pour avoir signé une adresse fédéraliste, fut relâché.

 

Il semble que ce soit le clergé de l’Aisne qui paya le plus lourd tribut à la mort : 6 prêtres seront exécutés avant le 9 thermidor, et 4 autres après la chute de Robespierre, sans compter ceux qui moururent sur les vaisseaux qui les transportaient en Guyanne, comme le doyen du chapitre de Soissons, terrassé par une épidémie de thyphus.

 

A partir de la fin 1793, des éléments de l’armée révolutionnaire nouvellement créée, essentiellement composée de Parisiens, cantonnèrent dans l’Aisne, sauf dans la région nord. Dirigée par le général Ronsin, un fils de Soissons, c’était plus une armée de civils très politisés, une police politique, qu’une unité militaire. Le soldat-type était le sans-culotte parisien, artisans ou chômeur, farouche partisan des Jacobins, ennemi des « calotins » et des « Gros », suspicieux à l’égard du cultivateur et partisans sourcilleux du maximum. Pipe à la bouche, comme le père Duchesne, amateur de chopines, il a le verbe haut et le soupçon facile. Il est si peu militaire que les anciens soldats des villages picards se gaussent de lui quand il s’essaye à manier son fusil. Un millier d’hommes sont répartis près des régions frumentaires, des zones de mouture, le long des rivières et des principales routes. Leur rôle principal consiste à assurer le ravitaillement de Paris. Les points névralgiques sont situés au passages d’écluses quand les bateaux deviennent autant de proies pour les assaillants qui pillent le grain afin de le revendre dans les auberges ou à la porte des villes. Des détachements sont donc postés à Soissons, Couloisy, Lamotte, Attichy, Rethondes et Francport, ainsi que le long de la route Soissons-Le Bourget. Il leur faut aussi veiller à débusquer le grain caché : à imposer le maximum. Farouches déchristianisateurs à Laon, Soissons, Chauny, Château-Thierry, ils aident les comités de surveillance à traquer le prêtre et à mutiler la pierre. Les réactions populaires sont parfois violentes : à Chaource, voulant empêcher le déroulement de la messe, ils sont proprement rossés. Après l’arrestation de Ronsin et de son cousin Leclerc major à Laon, les soldats sont désarmés sous les huées de la foule. C’était un peu la revanche du provincial sur la morgue du Parisien.

 

Les sociétés populaires soutinrent l’action des représentants en mission, inspirèrent les comités de surveillance, stimulèrent les municipalités. Souvent, on retrouvait les mêmes noms dans les clubs, les comités de surveillance et les municipalités. Souvent aussi, les détachements de l’armée révolutionnaire furent guidés dans leurs violences, par les membres locaux de certaines sociétés.

 

Le club le plus ancien semble être celui de Soissons, qui naquit à l’ombre de l’intendance, puisqu’il hérita de l’adhésion des membres de la loge maçonnique de la ville. Il se radicalisa progressivement par épurations successives, jusqu’à devenir franchement Montagnard. Présidé par l’évêque Marolles puis par le maire Gouillars, il approuva la journée du 10 août et fut l’une des rares Sociétés populaires à soutenir l’arrestation des députés girondins. Il s’appuya sur les volontaires parisiens pour déloger les sœurs de l’abbaye Notre-Dame et soutint sans faillir les représentants en mission. La création de la Société populaire de Laon et plus tardive. Son action se borna surtout à voter des motions et des adresses, comme pour saluer la mort de Mari-Antoinette : « Elle est tombée enfin, la tête de l’altière autrichienne », ou pour encourager la convention à « utiliser le fer vengeur contre les têtes conspiratrices » (21 mars 94, dans Fleury).

 

Nous sommes mieux renseignés sur les activités de la Société populaire de Château-Thierry, grâce au bulletin de la société historique locale de 1881. Le pathétique y côtoie la grandiloquence et parfois même la farce. La vie en fait, avec son  foisonnement et ses passions. Le 1er décembre 93, une réunion a lieu dans une église désaffectée, qui rassemble 45 personnes sagement rangées en « côté droit : 22 » et « côté gauche : 23 », comme si rien n’était, en pleine terreur, ce qui permet de relativiser la notion de dictature montagnarde, du moins en province. La société décide de ne plus admettre de prêtres et dénonce à l’attention de l’armée révolutionnaire, la commune de Gland qui a aidé des prêtres réfractaires. Le lendemain, lecture publique du Père Duchesne, le journal dirigé par Hébert et qui exprime la sensibilité sans-culotte. Les représentants en mission, Lejeune et Roux, sont là. Ils prennent la parole pour fustiger les modérés qui se cachent sous le masque du patriotisme. Ils annoncent une contribution forcée de 20 000 livres sur les riches de la cité, pour les familles des soldats. Cris : « A bas les traîtres, vive la République ». Le lendemain, discours de Lejeune contre Philippe-Egalité. Admission de 21 nouveaux membres. Le prêtre de Barles prononce une philippique enflammée contre les ennemis de la Révolution, avec un bonnet rouge sur la tête. Il annonce qu’il veut se marier et présente sa femme. Acclamations. Le lendemain, admission de 56 nouveaux membres, ce qui laisse supposer que la carte de membre des Jacobins devait servir du meilleur certificat de civisme possible. Les habitants de Brasles annoncent qu’ils ne veulent plus d’église. Dons patriotiques.

 

Quelques jours plus tard, grande émotion : Bézu et Legrand, commissaires du district qui s’étaient rendus à Essome « pour détruire les signes de fanatisme » (lisez les effigies religieuses) se font rosser par les habitants du village et n’ont dû leur salut qu’à leur fuite. Bézu est à l’hôpital. Cris de vengeance contre les prêtres, la guillotine est demandée. Le lendemain, le citoyen Le Roy annonce qu’il veut changer de nom. Acclamé. Le curé de Nogent renonce à la prêtrise. La surveillance des boulangers est réclamée et l’on souhaite la fabrication d’un seul type de pain qui prendra le nom de « Pain de l’Egalité ». Admission de 26 nouveaux membres. Le 30 décembre, les sociétaires médusés apprennent l’arrestation de 25 de leurs membres les plus éminents, le maire de la ville et son Conseil municipal. Cris : « Ce sont de bons patriotes ». Cris moins assurés : « Vengeance contre Pottofeux ». Quelqu’un cependant n’hésite pas à clamer bien haut en sanglotant : « Que ne suis-je Brutus pour immoler les traîtres ! ». Les 25, finalement libérés, sont accueillis comme des héros dans la société. Comme on le voit, les pétitions de principes jacobines n’empêchent nullement l’opportunisme et la modération.

 

Les travaux de la Société populaire de Saint-Gobain se déroulent là encore dans une église. La salle éclairée et chauffée a peut-être attiré ces nombreuses femmes qui, pressées dans les tribunes, tricotent en bavardant. Par cette glaciale soirée d’hiver du 21 frimaire an II (novembre 93), le président constate « que beaucoup de citoyens se trouvent dans la salle et ont demandé leur adhésion. Vingt d’entre eux ont été acceptés ». Mais c’est la crise des subsistances qui est au cœur des débats. L’ouvrier de la célèbre fabrique de glaces, le petit paysan, ont faim, les prix ont décuplé, les salaires ne suivent pas. La société populaire a pris des mesures, assure le président. Elle a dépêché deux de ses membres auprès du cultivateur Vivaise, de Barisis, pour un contrôle. Celui-ci a refusé d’obéir à une réquisition de grains. Deux autres membres de la société et deux conseillers municipaux « iront chez lui, pour réquisitionner 30 setiers de blé qui seront distribués à ceux qui en ont besoin ». On fera appel à un détachement armé si besoin était. Le lendemain, on constate amèrement que le marché voisin de Coucy n’est pas approvisionné : « Il faut forcer les cultivateurs à fournir du blé… mais la municipalité de Coucy est tiède ».

 

On décide alors de déléguer trois membres de la société et trois membres de la municipalité « pour veiller à l’approvisionnement en grains ». Enfin, le 8 nivôse (décembre), une délégation est nommée pour se rendre à Laon, afin d’exposer la situation de la commune. Ainsi, malgré les surveillances, les menaces et les intimidations, le constat d’échec est patent : le véritable pouvoir, le pouvoir économique est ailleurs, entre les mains des grands fermiers et des laboureurs. Consolation : le 10 nivôse, la société accueillait 34 nouveaux membres, ce qui semble prouver le caractère réellement populaire du groupe, car dans cette humble commune, la population était principalement composée d’ouvriers et de petits paysans, étrangers à la spéculation et à l’opportunisme, tout entiers pris dans la lutte pour la vie et certainement attachés à un pouvoir qui, pour la première fois, lui donnait la parole.

 

Les comités de surveillance, recrutées dans les campagnes de l’Aisne parmi les mêmes couches sociales que les Sociétés populaires, quadrillaient littéralement tout le territoire. Celui de la commune de Coucy, dans sa séance d’octobre 1793, délibère au sujet des certificats de civisme. Un arrêté des représentants aux armées, Isoré et Lacoste, avait annulé en septembre, les certificats délivrés antérieurement au 17 septembre. Le comité décide de contrôler ceux qui ont été accordés par la municipalité. Justement, un curé qui vient de déposer ses lettres de prêtrise, se présente et demande un certificat de civisme. Il dit son amour de la patrie et de la République. Le comité se donne le temps de la réflexion, certains membres du comité, accusant le curé de tiédeur. Le lendemain, le certificat est accordé, c’est-à-dire la liberté et non la mise à l’index, voire l’arrestation. On pourrait multiplier les exemples. Le comité de la Ferté-Milon a arrêté des suspects, celui de Villers-Cotterêts dénonce les vols de vases d’argent dans les églises et « l’agitation de prêtres soi-disant assermentés » : celui de La Fère annonce qu’il « a descendu 4 cloches afin de les faire fondre et les transformer en canons ».

 

Cette véritable toile d’araignée, mise en place par les représentants en mission, donne à la nation une véritable armée civile. En retour, pour une fois, le petit peuple, plus dans les campagnes que dans les villes où dominent les notables, tient le devant de la scène. La Convention ne pouvant plus ou ne voulant satisfaire ses aspirations économiques vitales, lui a accordé un pouvoir politique impressionnant. Ce sont les humbles paysans du village, les modestes artisans du bourg, qui seront les puissants du jour : ils sépareront le bon grain de l’ivraie et décideront par le biais des certificats de civisme, de dessiner une nouvelle carte sociale, avec l’exclusion de certains de leur citoyens, encore hier, les maîtres de la terre et des âmes.

 

C’est dans ce climat de lutte politique violente, de guerre et de misère, qu’intervint le processus de déchristianisation. Dans le département, il peut être en partie, attribué aux éléments extérieurs : les représentants en mission Roux et Isoré en furent le fer de lance dans la plus grande partie de l’Aisne, alors que Dumont, représentant de la Convention dans l’Oise et dans la Somme, fit déborder son zèle anticatholique dans le district de Saint-Quentin.

 

Le mouvement a de quoi surprendre par sa soudaineté, son ampleur, ses origines. Il ne semble pas en effet avoir été l’objet d’une décision du pouvoir central. Il a été compose par certains athées convaincus, comme Fouché, pionnier du mouvement dans la Nièvre, et qui indentifiaient la religion catholique à l’ennemie cardinale de la révolution.

 

Robespierre vit le danger d’un tel mouvement qui risquait de faire le lit de la contre-révolution. Le Comité de salut public rappela la liberté des cultes en décembre 93. En vain, la déchristianisation gagna l’ensemble de la France. En floréal an III (juin 94), en déiste convaincu, Robespierre, sur les ruines de la religion catholique, installa le culte de l’Etre Suprême, une religion d’inspiration rousseauiste et naturiste, où le pampre le disputait au drapé antique. Il en fut pour deux mois, le grand pape, un grand pape très contesté.

 

« La Picardie passe pour avoir été le berceau de la déchristianisation » (J. Bernet, Les annales historiques compiégnoises). Dumont, un homme de loi de 28 ans, le seul député montagnard de la Somme, et envoyé en mission dans son département et dans l’Oise en juillet 93, en fut l’inspirateur farouche. Son action débuté dès septembre 93 par de nombreuses arrestations de prêtres et par des « déprêtrisations spontanées ». Pour une fois, la province était en avance sur Paris. Le mouvement s’étendit et prit une forme brutale qui inquiéta la Convention. Dumont fut rappelé à l’ordre en septembre 93. Mais le mouvement avait pris un tour irrésistible et fut relayé dans l’Aisne par les représentants en mission Roux et Isoré. En janvier 94, le culte catholique semblait totalement désintégré.

 

La déchristianisation dans le district de Saint-Quentin (Yves Dreux, d’après les Annales historiques compiégnoises) a débuté le 11 brumaire an II (octobre), par la déprétrisation volontaire de Bavant, devant la Société populaire locale. Le 26 brumaire, l’abbé Duplaquet, l’ancien député à la Constituante et président du district, se devait « de donner l’exemple » : il se dépouille publiquement de son titre et de son état. Deux jours plus tard, Dumont intervient et impose une déchristianisation radicale : de la fin brumaire à floréal (octobre à juin), 106 prêtres déposent leurs lettres de prêtrise et 16 se marient. Les églises sont transformées en temples de la raison. Les cloches et l’argenterie doivent être livrées à la nation. L’arrêté pris par le directoire de l’Aisne, le 28 brumaire, fut encore plus brutal : il prévoyait de raser les clochers et les statues et d’imposer la déprêtrisation à tout le département. Le 17 novembre, l’évêque Marolles se pliait à l’arrêté, renvoyait ses lettres de prêtrise et déclarait renoncer à toute fonction de culte. Son action fut imitée massivement. Sauf dans le district de Saint-Quentin, les détachements de l’armée révolutionnaire donnèrent à cette action un ton violent, âpre, inquisitorial. La population locale ne protesta pas mais n’applaudit pas non plus. Passive.

 

Une telle entreprise, souvent imposée aux consciences par la peur et qui rompait brutalement avec des traditions immémoriales, avait-elle des chances de durer ? En attendant, le peuple était inviter à participer à des cérémonies nouvelles. Le 10 août devint une fête nationale. En 1793, à Laon, un autel de la patrie fut érigé, couronné de fleurs et de feuillages, et dominé par le bonnet rouge de la liberté. A son pied, de l’encens brûlait dans des cassolettes. Un cortège, parti du champ Saint-Martin, se dirigea vers l’autel. A sa tête, marchaient les officiers municipaux, portant une bannière où était peint un œil, l’œil de la surveillance. Le peuple suivait, représentant le nouveau souverain. En queue de cortège, un âne attelé à une carriole et chargé des titres de noblesse et d’effigies religieuses. En juin 94, pour la fête de l’Etre Suprême, on construisit à l’intérieur de la cathédrale de Laon, une montagne en charpente, surmontée de l’inscription « A la philosophie ». Les autorités précédées de jeunes filles en blanc, escaladèrent la montagne. Puis une jeune fille à moitié nue sortit d’un petit temple fleuri et reçut l’hommage de la foule. A Soissons, la cérémonie fut immortalisée par un tableau peint qui a survécut jusqu’à nos jours.

 

Ainsi, on ferma l’église ancienne, mais on n’ouvrit pas le nouveau temple. La Révolution s’avérait incapable d’offrir le pain terrestre et l’espérance messianique. Saint-Just, homme d’Etat et visionnaire prévoyait : « Ceux qui font la Révolution à demi ne font que creuser leur tombeau ». Il périt lui aussi.

 

Comme périrent avant lui, les révolutionnaires natifs de l’Aisne, qu’il avait contribué à détruire : Condorcet, le marquis philosophe, Ronsin, le général de l’armée révolutionnaire, Camille Desmoulins, le doux Camille proclamant hautement devant le tribunal révolutionnaire : « J’ai l’âge du sans-culotte Jésus ».

 

Comme périrent après lui, Fouquet-Tinville, le fonctionnaire implacable de la Terreur et Babeuf, le premier communiste. Tous, enfants de l’Aisne, roulés dans la grande vague révolutionnaire, ils ne bronchèrent pas quand l’Heure fut venue.

 

Epilogue dérisoire et pathétique de la Terreur : en 1829, mourait à Château-Thierry, dans une mansarde, une pauvre femme, ignorée de tous et dont la fille était demoiselle de comptoir dans un magasin de la petite ville. On découvrit alors qu’il s’agissait de la veuve de Fouquet-Tinville. Pour toute fortune, elle laissait 250 francs, un tableau de l’accusateur public et une médaille auquel était accroché un carton portant ces mots : « Il le portait au cou au moment où il fit condamner la veuve Capet ». Quant à Dumont, le Montagnard pur et dur, le chasseur de curés qui fit danser toute la Picardie dans ses temples de la raison, il se retira, une fois la Révolution terminée, dans l’hôtel de Plouy, meublé somptueusement, où il vécut en seigneur sur une terre de 4000 000 livres !

 

La Révolution s’achève officiellement le 18 brumaire 1799, avec le coup d’Etat de Bonaparte. Certains historiens considèrent, pour leur part, qu’elle est terminée avec la chute de Robespierre. Nous nous arrêterons pour notre part à cette date. Notons toutefois que la direction politique du département restera jacobine et anticléricale jusqu’à la fin : des prêtres seront encor poursuivis, et le culte sévèrement contrôlé. En 1799, Quinette deviendra ministre de l’Intérieur, alors que Debry présidera le Conseil des Cinq-Cents.

 

CONCLUSION

 

Si l’on s’en tenait aux chiffres, le bilan de la Révolution dans l’Aisne serait négatif : saignée humaines graves dues aux guerres, destructions artistiques et matérielles considérables (forêts, terres, bâtiments, religieux…), retard industriel aggravé par rapport à l’Angleterre (Saint-Quentin possédait 12 000 à 14 000 métiers en 1788 et n’en avait plus que 3000 en activité en 1794). Il reste que toute Révolution est enfantée dans la violence. La France n’a pas échappé à la loi funeste. Il reste surtout que les droits de l’homme sont nés en 1789, que le paysan de l’Aisne, hier encore sujet, est devenu citoyen, acteur pour une fois de sa propre histoire. Notre démocratie actuelle est née à ce moment-là. On peut enfin se demander pourquoi le département de l’Aisne, si modéré pendant cette période, a-t-il été, par ailleurs, de terreau nourricier de tant de révolutionnaires ? Terre de contraste où l’opulence la plus insolent côtoyant l’extrême misère, elle a été aussi sous son apparente passivité, une terre de résistance : la Grande Jacquerie de 1358 est née sur cette terre âpre et profonde. Terre et ciel s’unissent en de vaste horizons sans compromis qui ont donné des hommes sans compromis. Calvin comme Saint-Just. Ils ont tous été jusqu’au bout de leur combat et sont morts pour une Idée, leur Idée. A l’étroit dans une province sans grandes villes, sans noyaux d’influence, sans relais politiques et intellectuels, ils étaient trop proches de Paris pour ne pas y faire éclater leur talent et leurs passions.

 

Les excès ne sont niables : un patrimoine artistique et architectural incomparable a été mis à l’encart, démantelé souvent d’une manière mercantile ou aveugle. La tourmente qui s’était d’abord abattue sur les dignitaires de l’Eglise, hostiles aux réformes, a fini par toucher les humbles curés de campagne, ceux-là mêmes qui avaient accueilli la Révolution avec tant de ferveur.

 

La bourgeoisie locale s’est emparée du pouvoir et d’une partie des terres arrachées à l’Eglise et à la noblesse, en particulier les hommes de loi et les hauts fonctionnai