Saint-Quentin en 1870-1871
Article de J. Rohat.
Extraits de
de L.Jamart
Relatons ici les
deux principaux faits de 1870-1871 :
L'occupation
étrangère de notre ville et la bataille de
Saint-Quentin.
Lorsque au mois
d'octobre 1870, les Prussiens, établis à Laon depuis le 9 septembre, se
présentèrent à Saint-Quentin, ils trouvèrent cette ville résolue à se défendre
vigoureusement. Elle n'avait pourtant ni digues, ni remparts à opposer aux
hordes envahissantes. Des gardes nationaux, des francs-tireurs, des pompiers
armés de fusils à percussion, voilà ce quelle avait à mettre en ligne pour sa
défense. Mais ces citoyens mal armés
étaient de bons français, ayant à leur tête M. Anatole de la Forge,
Préfet de l'Aisne depuis le 4 septembre, et patriote d'une bravoure éprouvée.
Des barricades furent élevées. Les ponts du canal et de la Somme furent coupés.
En un mot, la ville prit ses précautions contre une surprise de l'ennemi aux
aguets.
Le 7 octobre, le
bruit se répandit tout-à-coup que les Prussiens, partis de Laon, se dirigeaient
sur Saint-Quentin. Vers le milieu de la nuit, l'alarme fut donnée et bientôt
tous les défenseurs de la ville étaient aux postes qui leur avaient été
assignés. Ce n'était qu'une fausse alerte, car la colonne ennemie avait passé
la nuit et logé à Ribemont. Mais le lendemain 8, vers dix heures du matin, par
un temps sombre et pluvieux, le tocsin et la générale appelèrent de nouveau aux
armes les bataillons improvisés. Les Prussiens, venant de
Ribemont par
Mesnil-Saint-Laurent et Neuville, s'approchaient en effet du faubourg d'Isle.
Une vive fusillade s'engagea aussitôt. Au feu meurtrier qui l'accueille,
l'ennemi cherche à échapper en se réfugiant dans les rues transversales et dans
la cour de la gare. La fusillade redouble. Les Prussiens tombent et résistent
pendant prés de quatre heures. Enfin découragés, ils se retirent emportant
leurs morts et leurs blessés. Ils se contentèrent, dans leur retraite, d'enlever comme otage un honorable manufacturier
de Saint-Quentin dont l'important établissement se trouve au Petit-Neuville, et
d'incendier un moulin isolé, non sans avoir fait quelques victimes
parmi nos vaillants concitoyens.
Saint-Quentin
fut la première ville ouverte qui, depuis le commencement de la guerre, osa
résister à une colonne ennemie.
Le lendemain 9,
le Préfet adressait une proclamation aux habitants, où on pouvait lire ces
phrases :
« La date
du 8 octobre 1870 prendra place dans
l'histoire de la cité, à côté de la glorieuse défense de 1557. La France, si
douloureusement éprouvée, verra que les défenseurs de Saint-Quentin, ville
ouverte, n'ont pas dégénéré. »
Les Prussiens étaient partis, mais pour revenir avec des forces
écrasantes et du canon. Le 21 du même mois,
le colonel Von Khalden exigeait la capitulation immédiate de la ville, menaçant de tout
mettre à feu et à sang en cas de résistance.
II n'y avait
qu'une chose qui put désarmer de pareils ennemis, c'était de payer les
réquisitions qu'ils imposaient partout sur leur passage. On paya et Von Khalden
consentit à ne pas piller ni saccager une ville coupable d'avoir résisté à ses
envahisseurs. Ce corps d'armée était accompagné de voitures conduites par cette
tourbe rapace et sans nom qui suit d'ordinaire les armées victorieuses afin de
se livrer, sous leur protection, à de coupables déprédations. Dès lors et à
diverses reprises, la ville fut troublée par des détachements ennemis qui,
chaque fois, marquaient leur passage par d'exorbitantes réquisitions de vivres
et de marchandises de toute nature. A partir du 25 décembre, elle fut
définitivement occupée par les Saxons,
au nombre d'environ 2.500.
Bataille de
Saint-Quentin - (19 janvier 1871)
A la suite de la capitulation de Metz, la
nouvelle organisation militaire de la France permit de reprendre la lutte
contre un ennemi victorieux. Aussi le général Faidherbe essaya-t-il de tenter
une grande bataille contre l'armée
allemande dont le général Manteuffel, jusqu'alors le chef, venait de laisser le
commandement au général Von Gœben. Celui-ci avait connu particulièrement notre
général Faidherbe, et il professait la plus vive estime pour son caractère et
pour ses talents militaires. Le but de nos généraux était de harceler l'ennemi
et de l'obliger à disséminer ses forces massées autour de Paris, afin de
faciliter le dégagement de la capitale. Telle était également la tactique de
Faidherbe. Laissant Péronne à sa droite, il arriva à Vermand après avoir battu
un détachement ennemi à Buire.
La veille, le
colonel Isnard était entré à Saint-Quentin que l'ennemi avait abandonné dans le
plus grand désordre, laissant dans nos mains des prisonniers, des vivres, des
chevaux et des fourrages.
FaIdherbe, âme
fortement trempée, s'exprimait à peu près en ces termes devant la municipalité
de Saint-Quentin dans la soirée du 18 janvier.
« Demain je
donnerai, ou plutôt j'accepterai la bataille. Gambetta l'ordonne. Il veut faire une diversion, car
Paris tentera une sortie. (Buzenval). Mon armée est faible, je serai battu,
mais battu glorieusement. Les Prussiens pourraient nous repousser en deux
heures, je les arrêterai toute la journée. »
Faidherbe
choisit un champ de bataille à l'ouest et au sud de Saint-Quentin, à Fayet,
Gauchy, Grugie, se réservant une double
ligne de retraite par les routes de Cambrai et de Saint-Quentin.
L'armée
française forte de 25.000 à 30.000 hommes, dont à peine 600 cavaliers, s'était
déployée en un demi-cercle s'appuyant sur Saint-Quentin. Malheureusement elle était coupée en deux
tronçons par la Somme et ses marais, sans être reliée pour le transport de
l'artillerie d'une rive à l'autre, ce qui rendit les manœuvres fort difficiles.
« La bataille,
dit le général Faidherbe (campagne du Nord), commença du côté du 22e corps. La
2e brigade de la 1e division (Derroja), était à peine rendue à Gauchy, et la 2e
division (Du Bessol) à Grugies, que de profondes colonnes d'infanterie
prussiennes, précédées de cavaliers, arrivèrent de Paris vers Castres.
C’étaient les trois divisions Von Barnekow, prince Albert de Prusse et comte de
Lippe. Une brigade de la cavalerie était commandée par le prince de Hesse.
L'action s'engagea
immédiatement entre les deux armées, et la batterie Collignon s'établit sur une
excellente position près du moulin de Tout-Vent. On se disputa les
hauteurs en avant de Gauchy, et l'ennemi mit aussitôt en ligne de nombreuses
batteries.
La 1ère
brigade (Aynès), de la 1ère division, qui avait couché à
Saint-Quentin, arriva alors au pas de course et vint se placer à gauche des
troupes engagées, étendant ainsi notre ligne de bataille jusqu'à le route de La
Fère. Le général Du Bessol venait d'être grièvement blessé.
De nouvelles
batteries vinrent renforcer la batterie Collignon et arrêtèrent pendant toute
la bataille les efforts de l'ennemi en lui faisant subir des pertes
énormes. Pour la première fois depuis
le commencement de guerre, notre artillerie se montrait d'une supériorité
incontestable.
Pour s'opposer à
l'attaque de colonnes considérables arrivant d'Itancourt et d'Urvillers, le
colonel Aynès s'avança sur la route de Saint-Quentin et de La Fère, où il tomba
mortellement blessé. Il était trois heures environ : l'ennemi nous débordant en
ce moment vers Neuville-Saint-Amand, nos troupes se replièrent presque jusqu'au
faubourg d'lsle.
Le commandant
Tramond arrêta ce mouvement rétrograde en se mettant à la tête de ses
bataillons du 68e de marche et, chargeant l'ennemi à la baïonnette,
on regagna le terrain perdu jusqu'à la hauteur des batteries qui n'avaient pas
cessé leur feu.
Cependant la
lutte continuait avec acharnement à la droite de la division. Les hauteurs
avancées de Gauchy furent assaillies six
fois par des troupes fraîches qui se renouvelaient sans cesse. Six fois
nos soldats animés par le courage et l'intrépidité du colonel Pittié
repoussèrent ces assauts. Dans ses attaques nos soldats se rapprochèrent
plusieurs jusqu'à vingt pas de l'ennemi jonchant le terrain de ses morts.
La cavalerie
prussienne ne fut pas plus heureuse devant l'élan et la solidité de
nos troupes. Une charge faite par un régiment de hussards fut en peu de
temps arrêtée et brisée par des feux d'ensemble dirigés par le colonel
Cottin. Dans cette lutte, les mobiles
du 91e et du 46e, malgré l'infériorité de leur armement,
rivalisèrent de courage avec les troupes de ligne.
Malheureusement
des renforts ne cessaient d'arriver aux Allemands. A la chute du jour, il en
arrivait par chemin de fer de Rouen,
d'Amiens, de Beauvais et même de Paris.
Le 23e
corps à l'ouest de Saint-Quentin repoussa brillamment les attaques de l'ennemi
qui essayait un mouvement tournant. Paulze d'Ivoy arrêta toute la journée
l'ennemi du côté de la route de Ham. Il se vit cependant obligé de se replier
devant des forces considérables.
Pour ne pas
laisser prendre son armée, le général Faidherbe dut ordonner la retraite qui se
fit pour le 22e corps par la route du Cateau et pour le 23e
par la route de Cambrai.
Les barricades
du faubourg Saint-Martin, courageusement défendues, arrêtèrent assez longtemps l'ennemi pour que la
retraite du gros de l'armée ne fut pas inquiétée. Jusqu'à 7 heures du soir nos
vaillants soldats disputèrent pied à pied aux hordes prussiennes un
terrain qu'on leur fit cruellement
payer.
Enfin la déroute
s’installa parmi nos jeunes soldats qui, mourant de froid et de faim, avaient
combattu dans un terrain détrempé par un dégel de trois jours.
L'ennemi
avait présenté 76.000 hommes sur le
champ de bataille, et à la fin de la journée il disposait d'une réserve de près
de 40.000 hommes. Dans les journées des 18 et 19 janvier, 6.0000 ennemis
avaient été mis hors de combat tandis que l'armée française ne comptait guère
que 2.000 à 2.500 victimes. Aucun prisonnier ne fut fait sur le champ de
bataille. Mais le lendemain les Prussiens ramassèrent 4 à 5000 malheureux,
traînards, mobiles et mobilisés dont une grande partie parvint à s'échapper au
bout de quelques jours.
La plupart de
nos établissements publics et nombre d'ateliers manufacturiers furent
transformés en ambulances et reçurent plus de 1500 blessés dans cette fatale
journée. La ville avait été bombardée pendant l h. 1/2 ce qui causa de grands
dégâts matériels.
« Soldats, dit
le général Faidherbe dans une proclamation à son armée, je dois vous rendre
justice et vous pouvez être fiers de vous-mêmes, car vous avez bien mérité de
la patrie. Ce que vous avez souffert, ceux qui ne l'ont point vu ne
pourront se l'imaginer. En moins d'un mois vous avez livré trois batailles à un ennemi dont
l'Europe entière à peur. Vous lui avez tenu
tête, vous l'avez maintes fois
vu reculer devant-vous..... »
« Les Prussiens
ont trouvé dans de jeunes soldats, des gardes nationaux, des adversaires
capables de les vaincre. Qu'ils ramassent nos traînards, qu'ils s'en
vantent dans leurs bulletins, peu importe, ces fameux preneurs de canons n'ont
point touché à une de vos batteries. Honneur donc à vous tous !...
La bataille de
Saint-Quentin mit fin aux opérations de l'armée du Nord. Notre ville fut
occupée jusqu'au 21 octobre 1871, juste un an après la première entrée de
l'ennemi dans nos murs.
(D'après la
Campagne du Nord, de Faidherbe, et l'Histoire de la Révolution de 1870-1871, de
Jules Claretie.)