Pierre de LATILLY

Chancelier, évêque de Chalons

PIERRE  DE  LATILLY (Petrus de Latiliaco, de Lathiliaco), appelé aussi Pierre de Latigny, était selon nos vieux historiens, originaire du diocèse de Soissons. Il paraît certain qu’il naquit à Latilly, modeste village de l’ancien Orxois, aujourd’hui du canton de Neuilly-Saint-Front. On n’a aucune donnée sur la date de sa naissance, non plus que sur la qualité de ses parents. Il fut contemporain de Raoul de Presles lès Boves dont il partagea les honneurs et la disgrâce. Comme il arrive souvent à la cour, leur fortune fut brillante et leur chute mémorable.

 

La vie de Pierre de Latilly se divise en deux parties bien distinctes, dont l’une fut tout entière absorbée par le service du roi et de l’Etat, et l’autre par celui de l’église dans l’administration d’un diocèse. La dernière fut de bien moins longue durée que la première.

 

Parvenu par ses talents au titre modeste, mais important de clerc du Roi sous Philippe IV le Bel, c’est-à-dire d’aumônier et de conseiller du Prince, Pierre de Latilly était sur la voie des honneurs et des bénéfices. Il devint en effet successivement chanoine de Tournay, de Soissons, de Paris, trésorier d’Angers et enfin archidiacre de Châlons, dont l’évêché devait plus tard lui échoir. Les revenus de ces diverses prébendes le mettaient en mesure de rendre au Roi et à l’Etat, aussi bien qu’à l’Eglise, les services les plus signalés.

 

Si l’on en juge par les missions importantes et variées qu’il eut à remplir, Pierre était un homme d’une activité prodigieuse ; car on le voit se porter rapidement sur tous les points du royaume et expédier, sur les lieux mêmes, une multitude d’affaires. C’était un véritable missus dominicus. En l’année 1292, il remplit, entre autres commissions, celle d’informer, dans les bailliages de Senlis et de Gisors, sur les francs-fiefs et nouveaux acquêts fait par les ecclésiastiques et les non nobles. On sait que ces informations avaient pour objet de régler le paiement au trésor des droits d’amortissement. Il prenait alors dans ses quittances de finance le titre de chanoine de Soissons (1292-1294).

 

Pierre assista en 1292 aux conciles des provinces de Berry et de Narbonne, et, en 1293, il se trouvait en Flandres pour opérer la destitution des gardes que le roi y avait préposés à ses domaines et pour examiner les comptes des subventions faites au trésor par cinq villes de cette province. Ensuite il se rendit au bailliage de Mâcon pour y informer contre les officiers royaux qui s’étaient rendus coupables d’abus de pouvoir ; puis à Gisors avec Jean le Veneur et Jean de Choisel pour prendre connaissance des héritages que feu Philippe de Beaumanoir y avait laissés. Au mois de février suivant, Pierre de Latilly va en sénéchaussée de Toulouse pour les affaires du Roi et revient au baillage de Mâcon pour informer sur le gouvernement des sergents royaux. Au mois de mai de l’année suivante, il se transporte de nouveau en Flandres, va trouver les seigneurs de Coucy et de Roucy, et, du Laonnois, se dirige vers la sénéchaussée de Toulouse avec Raoul de Breuilly, chevalier, pour le fait de la guerre de Gascogne et passe l’année 1298 tout entière en cette province.

 

Toujours en mouvement, Pierre de Latilly revint à Orléans en 1299 pour opérer le paiement des gens d’armes, et, le jeudi après les octaves des brandons de la même année, il fut commis avec Ferry, chevalier, pour examiner si la ville et l’abbaye de Fesmy, aujourd’hui du canton de Nouvion, étaient tenus de l’empire, comme le prétendait le comte de Hainaut, ou du royaume de France. Au mois d’octobre de l’an 1300, Pierre passa en Bretagne, et, au mois d’avril 1301, il s’embarqua pour l’Angleterre avec Pierre de Roucy pour les affaires du roi. De là, il fut envoyé à Senlis pour y opérer l’arrestation des Lombards usuriers ; puis en Flandres avec Raoul de Maulan pour prendre des informations sur les dommages soufferts par trente-neuf anciens habitants de la ville de Gand. En 1303, il se rend dans les sénéchaussées de Rouergue, Carcassonne et Toulouse pour y traiter de plusieurs affaires et y provoquer la réunion du concile provincial ; ensuite dans les provinces de Berry, d’Orléans et Touraine avec le comte de Saint-Paul pour y faire assembler les gens d’armes. Il remplit encore en 1304 et 1306 d’autres missions en divers lieux et au mois de mars 1305 fut présent au contrat de mariage de Guillaume comte de Hainaut avec Jeanne de Valois. C’est en 1307 qu’il est nommé trésorier de l’église d’Angers, et c’est en cette qualité qu’il se trouva à l’échiquier de Normandie, c’est-à-dire à l’assemblée réglant les finances de cette province. De là il se transporta à Boulogne par ordre du roi pour y faire voir les anciens traités avec l’Angleterre.

 

Ainsi que son compatriote Raoul de Presle, comme lui clerc du roi, Pierre de Latilly se trouva mêlé à la grande affaire des Templiers ; il dut en 1306 se rendre, pour l’agiter, auprès de Clément V et du sacré collège, d’abord à Poitiers, ensuite en cour de Rome. Il prenait alors le titre d’archidiacre de Châlons. En cette année, il revint à Beauvais pour y traiter des affaires de Flandres. L’année d’après, 1309, il alla en Angleterre par ordre du roi et y retourna en 1311 avec Etienne de Bourret, sous-doyen de Poitiers, toujours dans un but politique. De concert avec Louis de Clermont, chambrier de France, il avait amené la conclusion, au nom du roi, d’un traité avec l’Empereur Henri VII, signé le 26 juin de cette année. Il fit aussi d’autres voyages en 1312 dans l’intérêt de l’Etat.

 

En récompense de tant de services actifs, le roi, dans un parlement rendu à Poissy, donna à Pierre de Latilly la garde de son grand sceau, c’est-à-dire qu’il le nomma grand chancelier de France, le dimanche 26 avril 1313, jour de la Quasimodo, sur le soir. « Il était alors, dit Dormay (1), archidiacre de Soissons, ou plutôt de Châlons, comme il se voit dans l’extrait du registre du trésor ». Bientôt même Philippe le fit élire évêque de Châlons. Ainsi, après s’être occupé d’affaires civiles et financières à peu près exclusivement, Pierre de Latilly dut s’occuper en même temps d’affaires dioscésaines et ecclésiastiques. Il fut sacré le 4 des nones de décembre, c’est-à-dire le premier dimanche de l’Avent 1313, avec Gérard de Courtonne, successeur de Guy de la Charité sur le siège de Soissons, par l’archevêque de Rouen, en l’église des religieuses de Pontoise. L’évêché de Châlons donnait à ses prélats, les titres de comte et de pair de France. L’année suivante, il obtint du roi pour lui et ses successeurs le cimetière des juifs qui avaient été chassés du royaume.

 

Philippe le Bel ayant fait à Fontainebleau une chute de cheval qui le conduisit au tombeau, Pierre de Latilly l’assista à ses derniers moments avec l’abbé de Saint-Denis et lui récita les prières de l’agonie. Ce prince lui avait légué, comme souvenir, une très belle émeraude.

 

Cette mort, arrivée le 29 novembre 1314, fut pour l’évêque de Châlons le signal de la disgrâce. Ayant été soupçonné avec Raoul de Presles d’avoir empoisonné le feu roi, ainsi que son prédécesseur sur le siège de Chamons, Jean de Château-Vilain, Louis le Hutin, successeur de Philippe le Bel irrité contre le prélat lui ôta les sceaux, sur la fin de novembre, et les donna à Etienne de Mornay, chanoine d'Auxerre, « fort habile dans la science du droit civil ». On croit même qu’il voulut le lui donner pour successeur à Châlons, mais on n’est pas sûr qu’il y ait rempli les fonctions épiscopales.

 

Les choses n’en devaient pas rester là. De l’avis de l’archevêque de Reims, qui ne voulut pas sans doute qu’un soupçon aussi grave pesât sur un de ses suffragants, homme d’ailleurs si considérable, sans être éclairci dans toutes les formes, il fut, disent les Chroniques de France, d’après le continuateur de Guillaume de Nagis, « du mandement du roy détenu en prison. Et en maisme temps (1313) Raoul de Praières, lequel estoit aussi comme principal avocat en parlement du roy, fu mis à Sainte-Geneviève, tant comme coupable et soupçonné de la mort devant dite. Mais après moult de peines et de tourmens qu’il ot soufferrt, on ne pot on questraire de sa bouche fors que bien : si fut franchement lessié aller ; si ot moult de ses biens gastés et perdus ». Pierre n’assista pas au sacre de Louis le Hutin, ni à celui de Philippe le Long où sa dignité de pair ecclésiastique lui donnait droit de paraître. Il ne fut pas non plus convoqué à l’assemblée du 30 juin 1315 où fut condamné Robert, comte de Flandres, ainsi que le rapporte Dutillet en ces termes : « Si le pair est prisonnier, ne le fault ajourner ; et ne le fut l’évêque de Châlons au fait du comte de Flandres 1315, comme appert par l’arrest ».

Toutefois il était nécessaire que l’innocence de Pierre de Latilly éclatât d’une manière plus solennelle, aussi l’archevêque de Reims, Robert de Courtenay, résolut, d’accord avec le roi, et, du consentement unanime de ses suffragants, de convoquer un concile à Senlis pour le 15 mai, afin que la cause de l’évêque incriminé fût jugée dans toutes les formes. Le roi donc écrivit des lettres particulières aux prélats qui devaient faire partie de l’assemblée pour les y inviter et leur enjoindre de s’y trouver. De son côté, l’archevêque de Reims adressa ses lettres de convocation à ses suffragants, aux archevêques de Rouen, de Sens, de Bourges, de Lyon ; aux évêques de Paris, d’Orléans, de Chartres, d’Autun, de Langres, de Meaux, d’Auxerre, de Nevers, de Clermont, de Mâcon, de Coutances, d’Evreux, de Saint-Brieuc, du Mans, d’Angers, de Poitiers et de Saintes.

 

Malgré ces lettres pressantes, le nombre d’évêques requis par les canons pour juger une cause de cette importance, n’ayant pas été complété, soit du côté des suffragants, soit du côté des évêques étrangers à la province, et ne s’étant pas trouvé suffisant, l’archevêque dut proroger le concile au jour de la lune après la Sainte Magdelaine et assigner l’évêque de Châlons à comparaître afin qu’il fût jugé dans les formes et selon la procédure déjà commencée. En signe de réception de cette lettre-circulaire, datée du jour de la lune après l’Ascension du Seigneur (1316), chaque évêque était prié d’y apposer son sceau. L’auteur du Spicilège, D. L. d’Achery, qui a fait imprimer cette pièce, y avait trouvé pendants ceux des archevêques de Rouen et de Sens et ceux des évêques de Chartres, d’Autun, de Langres, de Meaux, d’Auxerre, de Nevers, de Clermont, du Mans, de Limoges, de Bethléem, de Bayeux, de Coutances, d’Evreux, de Saint-Brieuc, de Saint-Malo ; ceux de deux autres évêques seulement avaient été détruits (2).

 

Le même  auteur reproduit deux lettres intéressantes concernant le concile de Senlis. La première est de Gilles, archevêque de Rouen. Le prélat écrivait « au sérénissime prince, son seigneur, « dont il était le chapelain, « et par sa permission, archevêque de Rouen » : qu’il avait reçu de sa Sérénité, le jeudi d’après la Pentecôte, ses lettres de convocation à Senlis au sujet de l’affaire de l’évêque de Châlons, « mais vous savez, disait-il, mon très cher seigneur que je n’ai pu être présent à cette affaire, pour causes secrètes qu’on ne doit pas insérer dans une lettre, et que nous avons dit d’ailleurs secrètement en votre présence et devant votre conseil au bois de Vincennes, comme vous pouvez vous en souvenir ». Et il ajoutait que les mêmes causes subsistant, il devait agir de la même manière en toute autre circonstance pareille, à moins de vouloir être « un méchant homme », un prévaricateur, et agir contre la conscience et l’honneur, ce qu’il ne pourra jamais faire, et ce que le roi lui-même, il le suppose, ne voudrait pas qu’il fit. «L’archevêque de Rouen envoya cette lettre au roi par le même courrier qui lui avait apporté celles du prince et de l’archevêque de Reims (3).

 

La seconde lettre est de Gazon, évêque de Laon, laquelle contient une autre lettre du roi Louis X, du 10 juin 1315. Louis lui mande que l’archevêque de Rouen ne pouvant se rendre à l’assemblée convoquée pour l’examen de certains crimes dont l’évêque de Châlons avait été accusé près de lui, le nombre des prélats requis par les canons pour le juger étant incomplet, et cette affaire touchant de près à sa propre personne, il le prie et requiert par la fidélité qu’il lui doit de se trouver de sa personne à Senlis, le 6 août prochain, jour assigné à Pierre de Châlons pour répondre sur les crimes dont il est accusé, de peur que par son absence ; l’examen de cette affaire ne soit retardé. En foi de la réception de la lettre royale ; l’évêque de Laon y apposé son sceau avec cette suscription : « Datum apud Pratellam domum nostram anno et die Mercurii supradictis » (4).

 

Le Presles dont il s’agit ici est Presles-Thierny, près de Laon, appelé aussi Presles-L’Evêque, de cette maison ou château qu’y possédaient les évêques de Laon. Le château de Presles, transformé en ferme, est placé au-dessus du village sur cette série de hauteurs qui dominent au sud-ouest les vallées qui environnent la montagne de Laon. Il est encore entouré de fossés et de fortifications en ruines. On y voit les restes d’une chapelle gothique. C’est faussement sans doute qu’il a été attribué aux Templiers, car ceux-ci ne paraissent pas avoir jamais eu de domaine à Presles.

 

Le concile de Senlis se tint au mois d’octobre 1315. L’accusation contre l’évêque de Châlons porta sur deux chefs, la mort du roi et celle de son prédécesseur, Jean de Château-Vilain. Pierre demanda préalablement qu’on le mit en liberté et qu’on lui restituât ses biens, ce qui lui fut accordé. Puis il requit des prélats une information sur les faits qui lui étaient imputés et qu’en conséquence le concile fût prorogé et réuni à Paris. Ce ne fut pas en cette ville, mais à Senlis que se tint la nouvelle assemblée, au mois de mai 1317, selon le P. Anselme, ou au mois de juillet selon d’autres. On y vit paraître l’archevêque et ses suffragants, avec vingt-quatre autres archevêques ou évêques de diverses provinces du royaume. L ‘évêque de Châlons qui s’y fit représenter par procureur fut déclaré absous et rétabli sur son siège.

 

Dans l’intervalle des deux conciles de Senlis trois femmes convaincues d’avoir composé le poison dont mourut l’évêque Jean de Château-Villain, avaient été brûlées à Paris, le 21 juin 1315, le samedi d’avant la Saint-Jean, dans une île de la Seine, près du couvent des Augustins et du jardin du palais du roi (5). « … Et en y ce temps, disent les Chroniques de France, le samedi d’avant la Saint-Jean, III femmes qui portoient poisons et par lesquelles lévesque de Châlons, devancier de Pierre de Latigny, avoit esté empoisonné, furent arses en une petite fille qui est devant les Augustins » (6).

 

 

 

Délivré des soucis mortels de cette déplorable accusation, l’évêque de Châlons n’avait pas encore repris ses fonctions au 8 juin 1318, ou du moins était encore absent de son diocèse, car, à cette date, selon un procès-verbal trouvé dans la châsse de Saint-Mesmin ou Saint-Mesme, lors de son ouverture en 1624, les os du saint y avaient été mis par l’évêque d’Elne qui était religieux et se nommait F. Guy, mais avec la permission du grand vicaire de l’évêque Pierre de Latilly. Pierre assista lui-même avant son rétablissement à la visite des reliques de Saint Magloire à Paris. On croit que sa restauration définitive sur son siège eut lieu en l'an 1319, selon les lettres de Philippe V de la veille de la Pentecôte de cette année, concernant la paix faite par le feu roi avec les Flamands, et que les pairs devaient observer ; et par des lettres des mêmes pairs, du 7 janvier 1320, qui stipulaient un refus de secours au roi au cas qu’il vint lui-même à la rompre.

 

En l’année 1321, le 21 février, Pierre de Latilly assista, parmi les pairs ecclésiastiques du royaume au sacre de Charles IV dit le Bel. Ce prince lui remit, pour ce qu’on lui devait sur ses gages de chancelier et sur les frais qu’il avait fait pendant l’exercice de cette charge qui ne lui avaient pas été payés, les sommes qu’il pouvait redevoir lui-même au trésor sur les produits de sceau. Pierre fit en 1325 une transaction avec son chapitre sur la juridiction spirituelle ; assistant au concile de Senlis de 1326 ; donna la même année, à son église de Châlons, 30 liv. de rente pour son anniversaire ; bénit, en 1327, Simon, abbé de Neaufle le Vieux ou l’Aivieux, au diocèse de Chartres, et mourut aux ides de mars, c’est-à-dire le 15 de ce mois, de l’année 1327 ou 1328.

 

Pierre de Latilly ne paraît pas avoir eu beaucoup de rapports avec l’église de Soissons dont il était chanoine. Cependant, il lui avait donné, en 1310, des ornements très riches de toutes les couleurs, et, trois ans avant sa mort, il avait gratifié le chapitre d’une terre à Ambleny,  à la charge d’une messe du Saint-Esprit pendant le reste de sa vie, et d’un anniversaire après sa mort pour lui et le roi Charles le Bel, « si pour le malheur de la France, il venait à mourir ».

 

Il fut inhumé dans sa cathédrale, en une chapelle derrière le chœur, avec cette simple épitaphe sur son tombeau :

 

Hic jacet D. Petrus de Latilly, episcopus catalaunensis, qui obiit annon Domini 1327 (7).

 

 

Fiche : Guy Viet